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Henri Michaux / Michaux notre contemporain
 

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Je compte sur toi, lecteur

D’une rive à l’autre, toujours plus vite, débarquant, embarquant, je vole entre des sonneries
impératives, aigrelettes, découragées,
je vole après une communication
qui ne peut s’établir. («Personnel», Face aux verrous)

À l’occasion d’un voyage en Inde, une discussion s’engage entre Michaux et Octavio Paz, hôte et ami, à propos de la publication en livre de poche. Paz ne comprend pas pourquoi Michaux persiste à refuser cette occasion d’un public plus large. Michaux reste intransigeant sur ce point : «Il faut aller vers moi, me mériter.» Ce parti pris d’une relation presque intime avec quelques vrais lecteurs, plutôt qu’avec un public, est sans doute contestable. Il ne saurait être réduit à une volonté élitiste. Si l’écrivain prétend «inventer un peuple qui manque» (Deleuze), il lui faut commencer petit, par un petit peuple. Je réponds au réseau saturé et bruyant par la rareté du texte littéraire, par la petitesse de mon audience («mes deux cents ou trois cents lecteurs»), par l’absence d’image photographique, par le refus de la voix enregistrée. Je publie chez Gallimard, mais aussi chez de petits éditeurs, dans des revues inconnues, sous le manteau. Il faut aller vers moi.

Appelez-moi, parlez-moi, écoutez-moi, disent, dans l’urgence et l’intimation d’un appel, toutes les voix délirantes, tous les «Qui-je-fus», toutes les étrangères et toutes les «ralenties» de l’œuvre. On ne peut dissocier le Michaux introspectif, celui qui explore l’espace du dedans, de ce Michaux éclaté qui, infiniment curieux du dehors, appelle éperdument l’autre.

L’image convenue d’un poète à l’écart de tout, replié sur lui-même, exclusivement solitaire (confortée par le titre d’une anthologie, L’Espace du dedans), tend heureusement, au fil des années, à se modifier. La fascination pour la singularité, l’individualité, l’«indivision», la préservation en soi d’un espace intact, est indissociable d’une «faim d’autrui». La correspondance de Michaux fait apparaître non seulement un réseau d’amitiés multiples, mais un besoin vital de relation. Elle donne à penser à quel point l’écriture est pour lui d’abord recherche de «l’Autre introuvable», désir de destinataire, de lecteur électif.

Les textes eux-mêmes rêvent des formes d’adresse, inventent un imaginaire de la communication poétique qui puisse contrer la saturation des messages dans la logosphère. Le lecteur y jouerait le rôle d’un double intime. Dans cet «espace aux ombres» qu’est le livre, la présence fusante d’une pure voix sans corps appelle une autre voix sans corps. De même que l’expérience poétique a été pour Michaux autre chose qu’une écriture, de même l’expérience du lecteur dépassera en intensité la simple lecture : expérience de voix échangées que cette adresse d’une présence-absence au cœur de l’écrit; mais aussi, entreprise de liaison dans le pays lointain d’un désir demeuré désir.