Je compte sur toi, lecteur Dune rive à lautre, toujours plus vite, débarquant, embarquant, je vole entre des sonneriesimpératives, aigrelettes, découragées, je vole après une communication qui ne peut sétablir. («Personnel», Face aux verrous) À loccasion dun voyage en Inde, une discussion sengage entre Michaux et Octavio Paz, hôte et ami, à propos de la publication en livre de poche. Paz ne comprend pas pourquoi Michaux persiste à refuser cette occasion dun public plus large. Michaux reste intransigeant sur ce point : «Il faut aller vers moi, me mériter.» Ce parti pris dune relation presque intime avec quelques vrais lecteurs, plutôt quavec un public, est sans doute contestable. Il ne saurait être réduit à une volonté élitiste. Si lécrivain prétend «inventer un peuple qui manque» (Deleuze), il lui faut commencer petit, par un petit peuple. Je réponds au réseau saturé et bruyant par la rareté du texte littéraire, par la petitesse de mon audience («mes deux cents ou trois cents lecteurs»), par labsence dimage photographique, par le refus de la voix enregistrée. Je publie chez Gallimard, mais aussi chez de petits éditeurs, dans des revues inconnues, sous le manteau. Il faut aller vers moi. Appelez-moi, parlez-moi, écoutez-moi, disent, dans lurgence et lintimation dun appel, toutes les voix délirantes, tous les «Qui-je-fus», toutes les étrangères et toutes les «ralenties» de luvre. On ne peut dissocier le Michaux introspectif, celui qui explore lespace du dedans, de ce Michaux éclaté qui, infiniment curieux du dehors, appelle éperdument lautre. Limage convenue dun poète à lécart de tout, replié sur lui-même, exclusivement solitaire (confortée par le titre dune anthologie, LEspace du dedans), tend heureusement, au fil des années, à se modifier. La fascination pour la singularité, lindividualité, l«indivision», la préservation en soi dun espace intact, est indissociable dune «faim dautrui». La correspondance de Michaux fait apparaître non seulement un réseau damitiés multiples, mais un besoin vital de relation. Elle donne à penser à quel point lécriture est pour lui dabord recherche de «lAutre introuvable», désir de destinataire, de lecteur électif. Les textes eux-mêmes rêvent des formes dadresse, inventent un imaginaire de la communication poétique qui puisse contrer la saturation des messages dans la logosphère. Le lecteur y jouerait le rôle dun double intime. Dans cet «espace aux ombres» quest le livre, la présence fusante dune pure voix sans corps appelle une autre voix sans corps. De même que lexpérience poétique a été pour Michaux autre chose quune écriture, de même lexpérience du lecteur dépassera en intensité la simple lecture : expérience de voix échangées que cette adresse dune présence-absence au cur de lécrit; mais aussi, entreprise de liaison dans le pays lointain dun désir demeuré désir.
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