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La France et l'Olympisme

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Campagnes sportive et olympique

Peut-être Pierre de Coubertin aura-t-il longtemps, et discrètement, caressé l’espoir d’une carrière politique qu’il eût pu construire dans les terres maternelles normandes. Mais à aucun moment, entre 1888 et 1903, il ne sera parvenu à porter sur le terrain politique ses convictions politiquement libérales et socialement conservatrices. Repoussé vers le centre modéré par la montée du nationalisme de droite et du dreyfusisme radical et socialiste, il se persuade au fil du temps que la réforme éducative d’initiative privée, sociale et morale, présente davantage d’efficacité que l’action parlementaire. Cette double campagne pacificatrice et pacifiste, il va la conduire aux échelles française et internationale.

La tentation d’une carrière politique

L’acceptation de la république par Pierre de Coubertin peut être aisément datée de février-mars 1887, grâce aux deux discours qu’il prononce alors à la Conférence Molé, cette tribune politique des étudiants parisiens. On peut alors le ranger parmi les jeunes monarchistes persuadés que le retour du roi n’est possible en France que dans le cadre du parlementarisme et acceptant la Constitution de 1875 au nom de l’intérêt national.Membre jusque-là de l’Union monarchique, à laquelle il reproche son aveuglement doctrinaire, il rejette toute alliance avec les « impérialistes », partisans des Napoléons, et, sans avoir vraiment perdu l’espoir d’une restauration monarchique, il pousse ses amis politiques au rapprochement non seulement avec les libéraux, mais encore avec les opportunistes. Il est une frontière qu’il ne franchit pas : celle du radicalisme, auquel il déclare la guerre. Cette inflexion politique peut être rapportée au « pré-ralliement » esquissé après les élections d’octobre 1885 par le cousin germain de Léon Say, le député de l’Eure Edgar Raoul-Duval.Au moment où certains républicains pensent à se concilier les voix de la droite, l’orléaniste Raoul-Duval tente en effet de créer une droite constitutionnelle et républicaine, qui anticipe de cinq années sur le ralliement préconisé par Léon xiii.

Deux années seulement après sa sortie de l’Elsp, Pierre de Coubertin a manqué rejoindre cette « droite républicaine » et mener campagne pour les élections législatives de 1889, qui virent la victoire de la « concentration républicaine » des opportunistes et des radicaux modérés sur le boulangisme. Dans ses Mémoires, il rapporte en effet qu’il avait « à peine atteint [sa] vingt-cinquième année que des démarches furent faites par des groupes d’électeurs en vue de [l]’attirer dans la politique ». Prenant conseil auprès de son ancien professeur Alexandre Ribot, qui l’encourage à accepter malgré son jeune âge, et « par devoir envers le pays », il se détourne finalement d’une telle carrière. Coubertin précise : « Je courus au Bois de Boulogne pour “respirer” comme si je venais d’échapper à un danger affreux auquel je me serais exposé inconsciemment [car] je voulais rester étudiant jusqu’au bout. » Masquée par la parabole de l’« éternel étudiant », cette fausse entrée en politique signale à la fois une incontestable capacité locale d’influence, peut-être une immaturité de l’électorat, et une concurrence politique vive entre les différents représentants havrais de la modération et de la conciliation.

De nouveau en 1893 et 1898, il décline les propositions qui lui sont faites,mais, en ce «moment Dreyfus » où la radicalisation de la vie politique menace l’hégémonie des modérés, il ne se prive pas de diffuser sa profession de foi de non-candidat pour mieux « éclairer l’opinion ». Jamais mieux que dans sa Lettre aux électeurs de l’arrondissement du Havre (Librairie havraise,mars 1898), Pierre de Coubertin n’aura affirmé ses convictions politiques avec autant de clarté. Convaincu, à l’instar de Le Play, que la « formule sociale » primera à l’avenir sur le « procédé gouvernemental », il clame son opposition aux socialistes et aux radicaux au nom de la défense des intérêts privés « contre l’ingérence de plus en plus active de l’État ». Pour cela, il soutient les « hommes distingués [depuis deux ans au pouvoir] qui se sont donné pour tâche précisément de barrer la route à la Révolution sociale » : le modéré président du Conseil Jules Méline,Alfred Rambaud à l’Instruction publique, Gabriel Hanotaux aux Affaires étrangères, Louis Barthou à l’Intérieur. Il est vrai que le slogan du très protectionniste Méline, « ni la révolution, ni la réaction », ne peut que rassurer ce partisan d’une nécessaire « évolution française », du nom de l’ouvrage qu’il publie en 1896 chez Plon.

Le modèle des public schools

Lorsque Pierre de Coubertin présente, pour la première fois, son « éducation anglaise » le 18 avril 1887 et lance publiquement, le 30 août suivant, dans Le Français de Thureau-Dangin, sa campagne pour l’introduction du sport dans l’enseignement secondaire, son acceptation de la république est encore toute récente et non dénuée d’ambiguïtés.

C’est à l’occasion des voyages qu’il a effectués en Angleterre de juillet 1883 à novembre 1887 qu’il a forgé sa conviction : les public schools (établissements secondaires privés) sont la pierre philosophale de l’Empire anglais. Coubertin a eu l’occasion de visiter et d’étudier, selon les règles de la monographie le playsienne, les universités d’Oxford, de Cambridge et de Dublin (Trinity College), ainsi que onze public schools :Harrow, Rugby,Winchester,Marlborough,Westminster, Cooper’s Hill, Christ’Hospital, Edgbaston et Oscott (Oratoriens), Beaumont ( Jésuites). Il reste à citer Rugby College, l’école du muscular christian (« athlète chrétien ») Thomas Arnold, le modèle de Pierre de Coubertin en matière de pédagogie.

Coubertin, victime consentante de la légende arnoldienne

Dans un chapitre fondamental de sa thèse, John MacAloon a montré à quel point Pierre de Coubertin a proposé à ses lecteurs une vision déformée du quotidien lycéen à Rugby et de l’action du headmaster (« directeur ») Thomas Arnold. Sans être totalement victime de la légende arnoldienne qui a déferlé sur l’Angleterre des années 1880, Pierre de Coubertin aurait trouvé là son héros, son prophète et son père de substitution. Parce que cela lui rappelait trop sa propre scolarité chez les Jésuites, il a voulu ignorer que Thomas Arnold avait pour objectif de faire de son école « un instrument de la gloire de Dieu », le lieu de la lutte contre Satan. De plus, il a soigneusement évité de rappeler les exigences d’Arnold en ce qui concerne la maîtrise des compétences classiques, sa réputation de brute, la perpétuation du fagging (domesticité des petits envers les grands). Il a surtout surestimé la liberté concédée aux garçons des public schools, notamment aux élèves de dernière année (sixth form), en réalité utilisés comme une machine efficace pour discipliner la masse des élèves scolarisés et diffuser parmi eux l’influence du «Docteur ». La plupart des libertés des lycéens anglais de Rugby dateraient en fait d’une période préarnoldienne et furent conservées seulement dans la limite du bon ordre et des exigences morales chers au headmaster.

Pierre de Coubertin présente ses convictions pédagogiques le 18 avril 1887, lors d’une conférence sur « l’éducation anglaise », présidée par Claudio Jannet, professeur d’économie politique à l’Institut catholique – ce dernier se déclare empli de joie de voir se révéler ainsi « un véritable talent ».Après un premier développement à propos de la célèbre formule de Mgr Dupanloup « Instruire n’est pas élever », Coubertin vante le système anglais d’éducation à la liberté par la responsabilité et l’autosurveillance,mais plus encore le rôle « à la fois physique,moral et social » qu’y joue le sport. L’introduction du sport dans l’enseignement secondaire français permettrait ainsi de résoudre deux problèmes majeurs : le surmenage et le vice des internats.

Le premier de ces problèmes, le surmenage, « un mot barbare » selon Jules Simon, a donné l’occasion durant l’hiver 1887 à l’Académie de médecine de rappeler les lois de l’hygiène et de réclamer une diminution du temps de classe ainsi qu’un allégement des programmes d’enseignement.Opposé aux récréations et aux promenades, craignant l’affaiblissement et le ralentissement des études, Coubertin est persuadé que le véritable remède au surmenage se trouve dans « le contrepoids que le sport fournit à la fatigue intellectuelle ». Le sport présenterait un deuxième avantage, celui d’éloigner des internats « le vice et la corruption », autrement dit l’onanisme et l’homosexualité. Il est un troisième fléau : le déclassement. Le jeune baron définit les déclassés comme « tous ceux qui, ayant reçu une éducation supérieure à leur condition sociale, n’ont pas eu le talent de s’en servir pour sortir de cette condition et s’affranchir de son joug ». Qu’ils rejoignent les rangs des « résignés » ou des « révoltés », ils ont les uns comme les autres intérêt à la révolution, cet envers de la paix sociale.Tout en convenant de la légitimité et du caractère irrésistible du mouvement qui porte chacun à s’instruire, Pierre de Coubertin encourage les jeunes gens riches à prendre le chemin des écoles professionnelles, agricoles, commerciales et industrielles, et réclame, sur le modèle des Anglais, la distinction entre le « classique » et le «moderne » afin que « chacun reste à sa place ».Ainsi, le jeune Coubertin occupe une position médiane dans la querelle des « anciens » et des «modernes ». À sa manière (sportive), il est un « ancien mais un réformiste », un partisan des humanités gréco-latines qui refuse l’ancienne pédagogie, un militant de l’intégration de l’enseignement dit spécial (professionnel) à l’enseignement secondaire, un pourfendeur du « nivellement égalitaire », un zélateur de « la différence entre démocratie et égalité ». En se déclarant l’adversaire du surmenage, de la corruption et du déclassement, Coubertin escompte rallier à sa cause sportive la Faculté de médecine, l’Église et les amis de la paix sociale.

«Un compte rendu élogieux sur son premier livre »

Personne n’a oublié avec quelle bonne humeur spirituelle M. de Coubertin a raconté ses excursions à travers les public schools et les universités, et comment il a su tirer de ses observations précises des jugements réfléchis et motivés. Nous n’avons ici qu’à applaudir au succès qui partout dans la presse et l’opinion a accueilli ce volume [Pierre de Coubertin, L’Éducation en Angleterre. Collèges et universités, Paris, Hachette, 1888]. Au surplus nos lecteurs savent qu’il s’agit ici moins d’un bon livre que d’une bonne action : ces études méthodiques sur les exemples donnés par l’Angleterre en matière d’éducation ont été le point de départ et d’appui d’un mouvement de réforme dont nous avons salué déjà les heureux résultats.Tous ceux que préoccupe justement l’avenir de notre jeunesse, et qui veulent pour elle une éducation virile, exempte de surmenage, appropriée aux nécessités modernes, aimeront à lire L’Éducation en Angleterre et à s’instruire ainsi par les leçons de l’expérience.

La Réforme sociale, 1•. septembre 1888.

«Rebronzer une jeunesse veule et confinée »
Peut-on imaginer aujourd’hui un jeune homme de vingt-cinq ans menant campagne auprès des pouvoirs publics en vue de réformer l’enseignement secondaire par l’introduction d’une nouvelle discipline, en l’occurrence le sport ? Telle fut l’entrée en République du jeune baron Pierre de Coubertin en 1887. Selon lui, le sport galvaniserait les énergies d’une jeunesse qu’il considère comme « veule et confinée » et détournerait les lycéens insurgés contre les pions et les étudiants émeutiers vers le plein air, vers les bois et les parcs de la capitale. Quoique très patriotique, son projet n’est en rien revanchard. Il s’agit bien plutôt de « rebronzer » les jeunes gens des internats de telle sorte qu’ils soient capables bientôt de soutenir la concurrence avec les capitaines d’industrie et les coloniaux britanniques. En s’affrontant sur les terrains de sport et en gérant leurs propres associations sportives scolaires, ils sont censés endurcir leur corps et leur caractère tout en s’initiant au self-government. Le sport présente en outre cet avantage, pour Coubertin, de leur faire intégrer, sous la forme du fair play, des valeurs chevaleresques tombées en désuétude : l’honneur, le courage, le respect de l’adversaire…

Le Comité pour la propagation des exercices physiques dans l’éducation (mai 1888)

Surnommé «Comité Jules-Simon », du nom de l’ancien président du Conseil et ministre de l’Instruction publique, ce comité est dû à l’initiative de Pierre de Coubertin, qui en est le secrétaire général. Sa finalité n’est pas seulement de remédier au surmenage, mais aussi de fabriquer des hommes. À l’autoritarisme allemand et à la gymnastique militaire amorosienne et joinvillaise, aux anciens jeux français bons pour les enfants, le comité préfère la liberté britannique et les sports. Pierre de Coubertin, davantage encore que ses collègues, est persuadé que l’on fera ainsi « de meilleurs citoyens sans préparer de moins bons soldats ». Concrètement, Coubertin avait planifié, d’une part, l’organisation de concours et de prix, d’autre part, l’établissement de trois « parcs scolaires » de façon à desservir les principaux groupes formés par les établissements d’enseignement de la capitale, qu’ils soient lycées d’État ou établissements libres, laïques comme religieux. Le Comité Jules-Simon agrège des représentants de l’Université, des grandes écoles et des établissements libres de Paris, des médecins, des officiers supérieurs, le monde de la presse et de l’édition, les directeurs des compagines de chemin de fer ainsi que des grands parcs parisiens, les présidents de sociétés sportives. Outre le cas de Jules Simon, il est remarquable de noter que trois des quatre vice-présidents du comité (Georges Picot de l’Institut, le docteur Rochard de l’Académie de médecine, le général Thomassin), ainsi que le Dr Lagrange, Alexis Delaire, Émile Boutmy et Godard appartiennent à l’École de la paix sociale. Ces deux derniers siègent également au Conseil supérieur de l’instruction publique.

Pierre de Coubertin multiplie alors les outils pour convaincre les autorités étatiques de diffuser le sport en milieu scolaire : le Comité pour la propagation des exercices physiques dans l’éducation (mai 1888), ses trois ouvrages publiés chez Hachette sur les éducations anglaise et américaine, le Congrès international à Paris pour « étudier la question de la propagation des exercices physiques dans l’éducation », la Revue athlétique, à la fois littéraire et sportive, à destination des lycéens et étudiants (1890-1891), des rallyes-paper et autres championnats, conférences… C’est auprès des dynamiques directeurs des établissements libres non confessionnels de la capitale que Coubertin enregistre ses premiers succès : l’École alsacienne et l’école Monge, véritables « laboratoires pédagogiques » pour l’enseignement public, créent leurs premières associations sportives scolaires, qui viennent rejoindre les rangs des sportifs civils de l’Usfsa.

Bien accueilli par les Oratoriens, il connaît en fait ses premiers échecs avec les Dominicains et les Jésuites, particulièrement rétifs à l’introduction d’une pratique jugée païenne, dégradante, et corruptrice car copiée des public schools protestantes. Pierre de Coubertin devra attendre l’arrivée du père Didon à la tête du collège d’Arcueil pour trouver un allié de poids chez les catholiques français : le 4 janvier 1891, l’école Albert-le-Grand devient le premier établissement catholique à adhérer à l’Usfsa. Coubertin ne s’inspirera-t-il pas de la devise inventée par le prieur dominicain pour ses ouailles sportives : «Plus haut, plus vite, plus fort » ?

Le ministre de l’Instruction publique, Léon Bourgeois, ayant autorisé en 1890
les lycéens à s’associer pour pratiquer leurs jeux et tenir leurs réunions culturelles, Pierre de Coubertin entreprend en 1890 un tour de France des rectorats pour soutenir la naissance des premiers clubs sportifs. Le lobby sportif lié aux républicains libéraux et modérés doit alors faire face à une campagne de dénigrement mené par la Ligue nationale de l’éducation physique de Paschal Grousset, soutenue par les républicains radicaux, qui promeut, quant à elle, les « jeux français ».

Une ligue concurrente qui promeut des jeux français et républicains

Dès le 31 octobre 1888, le Comité pour la propagation des exercices physiques dans l’éducation se découvre un groupement concurrent, la Ligue nationale de l’éducation physique. Animé par Paschal Grousset, ce cercle veut apporter une double réponse politique à la menace boulangiste de la Ligue des patriotes de Déroulède et au Comité Jules-Simon, jugé conservateur. Contrairement aux allégations du baron, qui dénonce « la Ligue des petits patriotes », elle n’a aucunement pour objectif de militariser et d’embrigader la jeunesse. Ne souhaitant pas limiter son action à « une certaine classe d’enfants, tels que ceux des lycées et des collèges », la ligue pose à Pierre de Coubertin le redoutable problème de l’inscription de la controverse dans le champ politique. Ainsi s’affrontent ceux qui, autour du jeune baron, souhaitent introduire les sports anglais dans les lycées et ceux qui militent aux côtés du vieux communard pour l’introduction démocratique des anciens jeux français dans les trois ordres d’enseignement, du primaire à l’université. De novembre 1888 à septembre 1889, Pierre de Coubertin répond aux attaques de l’adversaire en multipliant les initiatives médiatiques et en actionnant un réseau qui se révélera plus efficace, car mieux intégré aux sphères opportunistes du pouvoir.Mais il mène également le combat sur le front pratique et théorique. En effet, par arrêté de mission en date du 17 juillet 1889, Armand Fallières, ministre de l’Instruction publique, sur intervention de Jules Simon, charge Pierre de Coubertin de « visiter les Universités et les Collèges du Canada et des États-Unis et d’y étudier l’organisation et le fonctionnement des associations athlétiques formées par les jeunes gens des deux pays ». Dans sa Campagne de vingt et un ans, Pierre de Coubertin justifie cette entreprise comme devant permettre d’élargir « le cercle des modèles à suivre » pour mieux contrer l’accusation d’anglomanie lancée par Paschal Grousset, dès lors présenté comme « champion du nationalisme ». Ce voyage d’études réalisé du 21 septembre au 14 décembre 1889 donnera lieu en 1890 à une troisième publication à caractère monographique aux éditions Hachette, intitulée Universités transatlantiques.

Ne trouvant que trop peu d’appuis dans les milieux parisiens, Pierre de Coubertin va changer d’échelle et récupérer, pour le moderniser, cet « air du temps olympique » qui flotte, depuis le milieu du xix. siècle, en Europe : «Promenades olympiques » du petit séminaire du Rondeau près de Grenoble (1832-1906), Jeux à l’antique financés par le patriote grec Zappas (1859, 1870, 1875, 1877, 1889, 1891, 1893), fouilles de l’Allemand Ernst Curtius à Olympie (1875-1881), Jeux olympiques de Much Wenloch organisés dans le nord de l’Angleterre par le Dr Brooks depuis 1852… Mais c’est bien le refus de reconstituer un olympisme sans tenir compte de la modernité ainsi que la dimension pacifiste des Jeux et leur survie au-delà de la Grande Guerre qui donnent à l’entreprise de Pierre de Coubertin sa singularité.

La conversion de Pierre de Coubertin au pacifisme patriotique (1889) C’est par l’entremise de son mentor Jules Simon, membre d’honneur du Congrès de Paris pour la paix de 1889, que Pierre de Coubertin se familiarise avec le pacifisme alors en vogue dans les milieux libéraux européens. À ses côtés, il organise à Paris un congrès international « pour étudier la question de la propagation des exercices physiques dans l’éducation », qui lui permet de constituer un premier réseau de pédagogues et de sportsmen en Europe et au-delà, dont certains figureront cinq ans plus tard dans le premier Comité international des Jeux olympiques.

À vingt-six ans, il fait donc sien un programme d’action qui vise à la paix universelle entre les patries par l’éducation sportive et historique des futures élites.Mais il faut attendre la conférence qu’il prononce lors du jubilé de l’Usfsa, en novembre 1892, pour que soit énoncée pour la première fois l’idée du rétablissement des Jeux olympiques : à la manière d’un géopoliticien du sport d’aujourd’hui, Pierre de Coubertin rapporte les politiques extérieures des États aux cultures corporelles nationales, puis il énonce son projet, saugrenu pour l’assistance.

Il est désormais persuadé qu’il existe « une étroite corrélation entre l’état d’âme, les ambitions, les tendances d’un peuple, et la manière dont il comprend et organise chez lui l’exercice physique ».Aux trois capitales mondiales des exercices physiques, Berlin, Stockholm et Londres, correspondraient selon lui autant de zones d’influence athlétique, donc diplomatique.

Coubertin crédite la gymnastique allemande, «militaire dans son essence », des victoires de Sadowa et de Sedan, reprenant à sa manière l’antienne de la supériorité de l’instituteur allemand sur l’instituteur français.Mais surtout, le danger serait grand, à ses yeux, d’une germanisation des États-Unis. Par le développement des sociétés gymnastiques, la colonie allemande installée outre-Atlantique ajouterait « l’esprit disciplinaire qui distingue le soldat germanique » aux vertus des milices des États fédérés. Six ans avant le conflit hispano-américain, Pierre de Coubertin se considère comme « l’un de ceux qui croient que, dans l’avenir, le gouvernement de Washington aura le canon facile ».

Les Suédois, quant à eux, « un peuple heureux qui a peu d’histoire depuis cent ans », seraient devenus neutres grâce à la pratique du patinage, « sport national et bienfaisant », et de la gymnastique de Ling, « la gymnastique des faibles » selon le Dr Lagrange, c’est-à-dire des jeunes enfants, des malades et des vieillards. Les Britanniques, enfin, devraient leur empire colonial à leurs officiers et commerçants moralement formés, à compter des années 1830, par la pratique des sports et de l’athlétisme dans les public schools et les universités d’Oxford et de Cambridge.

Ainsi, à la gymnastique allemande, artificielle et tournée vers la guerre, et à la gymnastique médicale des Suédois, louable mais si peu « virile », Coubertin préfère le sport pour son culte désintéressé de l’effort et l’émulation qu’il engendre. Le sport offrirait ainsi à ses pratiquants une troisième voie, à la fois compétitive et pacifique, et préparant à la nouvelle expansion commerciale et coloniale de la France, en rupture avec le dogme national de la Revanche.Après avoir dénoncé l’impuissance de la gymnastique à venger Sedan et « la mascarade des bataillons scolaires », après avoir exalté le patriotique Club alpin et la vénérable escrime, Pierre de Coubertin poursuit sa démonstration en imputant la renaissance des sports en France à la création de l’Usfsa (1887) et à la publication dans Le Français de son propre article promouvant le sport comme remède au surmenage des lycéens.

« Les Jeux olympiques, une idée de dernière minute »

Comme le révèle le manuscrit de son discours, il n’avait pas prévu initialement de proposer le rétablissement des Jeux olympiques. Sa première conclusion, biffée par la suite, contenait un simple appel au développement des associations athlétiques scolaires et au renforcement des liens avec l’Université.Mais, reprenant son souffle, Pierre de Coubertin discourt habilement sur la double originalité «démocratique et internationale » du sport par rapport aux gymnastiques allemande et suédoise et aux jeux des vieilles provinces françaises, puis déclare : « Il y a des gens que vous traitez d’utopistes lorsqu’ils vous parlent de la disparition de la guerre et vous n’avez pas tout à fait tort mais il y en a d’autres qui croient à la diminution progressive des chances de la guerre et je ne vois pas là d’utopie. Il est évident que le télégraphe, les chemins de fer, le téléphone, la recherche passionnée de
la science, les congrès, les expositions ont fait plus pour la paix que tous les traités et toutes les conventions diplomatiques. Eh bien j’ai l’espoir que l’athlétisme fera plus encore : ceux qui ont vu 30 000 personnes courir sous la pluie pour assister à un match de football ne trouveront pas que j’exagère. Exportons des rameurs, des coureurs, des escrimeurs ; voilà le libre-échange de l’avenir et le jour où il sera introduit dans les moeurs de la vieille Europe, la cause de la paix aura reçu un nouvel et puissant appui. Cela suffit pour encourager votre serviteur à songer maintenant à la seconde partie de son programme; il espère que vous l’aiderez comme vous l’avez aidé jusqu’ici, et qu’avec vous, il pourra poursuivre et réaliser sur une base conforme aux conditions de la vie moderne, cette oeuvre grandiose et bienfaisante : le rétablissement des Jeux Olympiques. » («Manifeste olympique », discours à l’Usfsa du 25 novembre 1892.

Mais son discours, trop décalé, n’emporte pas l’adhésion des dirigeants de l’Usfsa. Il devra donc patienter deux années de plus pour arriver à ses fins. Entre-temps, il aura obtenu l’appui de ses amis américains sportsmen, négocié avec Démétrios Bikélas, l’envoyé du souverain grec, et déployé des trésors de diplomatie avec les différents représentants du sport occidental. C’est en effet dans les marges d’un congrès parisien tout entier préoccupé par la question de l’amateurisme sportif que l’olympisme moderne est né.

Le congrès international de Paris pour l’amateurisme

Incontestablement, Pierre de Coubertin est la cheville ouvrière du congrès, celui qui tient la correspondance, adresse les invitations, organise les dosages entre les nationalités et les différentes disciplines représentées. Sa légitimité est pourtant très faible : ni diplomatique, ni politique, ni universitaire.Au sein même de l’Usfsa, son rôle n’est pas décisionnel mais stratégique, puisqu’il occupe les fonctions de secrétaire général et de collaborateur de la revue hebdomadaire Les Sports athlétiques. Pour preuve, l’initiative de convoquer à Paris ce congrès international « pour l’étude et la propagation des principes d’amateurisme » doit être portée au crédit d’Adolphe Palissaux, un membre influent de l’Usfsa préoccupé par les progrès du professionnalisme. Pierre de Coubertin n’a pour seul mérite que d’avoir arraché in extremis l’ajout d’un alinéa qui évoque « la possibilité du rétablissement des jeux olympiques et les conditions dans lesquelles ils pourraient être rétablis ».

La situation est critique, car la multiplication des rencontres sportives entre clubs étrangers empêche de plus en plus le contrôle du respect par les athlètes des deux règles d’or de l’amateurisme anglais : ne jamais recevoir d’argent, ne pas concourir avec un professionnel – tel l’aristocrate autrefois surpris à travailler, le sportsman déroge dans ce cas au contact des professionnels, perd son honneur, sa gloire, son exemplarité et la reconnaissance de ses pairs. En effet, les sept premiers points figurant dans le programme préparatoire ne concernent que l’amateurisme, sa définition, la distinction entre oeuvre d’art et prix en espèces, l’affectation des ressources provenant des billets d’entrée au stade, l’indemnisation
des frais de déplacement, le développement des paris sportifs, la possibilité de rencontres entre amateurs et professionnels. Il s’agit bien, pour les congressistes, d’adopter une norme commune et offensive, d’établir une définition internationale de l’amateurisme permettant de résister aux progrès récents et menaçants du professionnalisme et du mercantilisme sportifs.

La définition de l’amateurisme, une norme franco-anglaise

La première commission en charge des questions relatives à l’amateurisme attire essentiellement les représentants des disciplines menacées par le professionnalisme : cyclisme (douze membres sur vingtneuf ), sports athlétiques (sept membres) et sports nautiques (cinq membres). Composée surtout de Français (vingt délégués) et d’Anglais (cinq délégués), elle adopte une définition assouplie de l’amateurisme, en regard du règlement de l’Amateur Rowing Association, qui excluait les ouvriers : le « sport pour l’honneur » étant la formule « fondamentale et intransformable à laquelle on doit tendre », l’on considère désormais comme amateur « toute personne qui n’a jamais pris part à un concours ouvert à tous venants, ni concouru pour un prix en espèces ou pour une somme d’argent, de quelque source qu’elle provienne, notamment des admissions sur le terrain, ou avec des professionnels, et qui n’a jamais été à aucune période de sa vie, professeur ou moniteur salarié d’exercices physiques » (voeu i). C’est cette définition que retient la deuxième commission, dite « commission olympique », à deux nuances près : les épreuves d’escrime seront ouvertes aux professionnels (voeu ix) et les athlètes devront présenter des gages de bonne moralité (voeu x). Ainsi, les olympiades modernes devaient-elles consacrer des athlètes polyvalents, et non spécialisés comme les professionnels. En ce qui concerne les modalités de sélection des athlètes, elles ne sont pas encore prévues : certains s’inscriront à titre individuel, d’autres seront élus par les clubs, fédérations, voire par les comités olympiques en cours de constitution.

Aussi, les discours inauguraux du 16 juin 1894 ont probablement provoqué la surprise et l’ire des délégués britanniques, car, à aucun moment, les orateurs sollicités par le commissaire général Pierre de Coubertin n’évoquent la question de l’amateurisme. Seules sont évoquées la réforme de l’éducation par les exercices athlétiques et la pacification des relations internationales par le rétablissement des Jeux olympiques.

Le doyen du corps diplomatique français, le sénateur Alphonse de Courcel, prononce un plaidoyer enthousiaste en faveur du « juste développement des exercices corporels » et, dénonçant le surmenage intellectuel, vante les « vertus éducatrices de la gymnastique et du sport ». S’il n’envisage pas de « poursuivre la chimère du désarmement européen », il clôt son discours par un souhait : que « le rétablissement des jeux olympiques puisse être dans ce sens [pacifique] un puissant auxiliaire », car « amenant le respect mutuel, qui est le premier fondement de la paix parmi les peuples ».

À la suite, les arts poétiques et lyriques sont habilement convoqués pour emporter l’adhésion au projet olympique d’une assistance, il est vrai, éclairée et philhellène. Jean Aicard déclame quelques strophes sur le thème « la Force et le Droit » : le poète et l’athlète, dans un compagnonnage inédit, incarneraient ainsi la légalité française comme envers de l’agression allemande. Et sur une musique composée pour l’occasion par Gabriel Fauré, Jeanne Remacle récite l’«Hymne à Apollon des athlètes delphiques » que l’École française d’Athènes a découvert à Delphes l’année précédente.

Sur l’estrade et dans la salle, hommes politiques, pédagogues et responsables sportifs se côtoient de façon inédite : le chef de cabinet du président du Conseil, le directeur de l’enseignement secondaire (représentant le ministre de l’Instruction publique), le vice-recteur de l’académie de Paris, les doyens des facultés parisiennes de lettres et de sciences, entourent ainsi les sept commissaires français du congrès et les soixante-dix-huit délégués des quarante-neuf sociétés sportives françaises et étrangères adhérentes. Dans le public, outre le Paris mondain et sportif, sont présents les proviseurs des lycées et les directeurs des écoles secondaires libres de Paris, tous engagés dans le mouvement d’introduction des sports athlétiques dans l’enseignement secondaire français suscité en 1888 par Pierre de Coubertin.

Rares sont les ambassades étrangères à Paris qui ont manifesté leur intérêt pour cette réunion inédite. Seuls y assistent le chargé d’affaires de la Grèce Criésis, l’ambassadeur américain Eustis et le ministre Due, représentant la double monarchie de Suède et de Norvège. Ces trois États identifient, les premiers, le rôle potentiel que peuvent jouer les compétitions internationales comme instruments de la diplomatie.

On relèvera enfin, avec Dietrich Quanz, la forte proportion de pacifistes libéraux au sein du comité de patronage du congrès, environ un quart des cinquante membres d’honneur, tous liés au Bureau international et permanent de la paix (1891) et au Bureau de l’Union interparlementaire (1892) : le député Bonghi et le comte Fisogni pour l’Italie, Feldhaus pour le Reich allemand, Frédéric Bajer pour le Danemark, Balfour pour l’Angleterre,Henri Lafontaine pour la Belgique, Alexandre Hegedius pour la Hongrie, ainsi que Hodgson Pratt, président de l’Alliance universitaire internationale, Élie Ducommun, président du Bureau international et permanent de la paix, le baron de Suttner, et les Français Ernest Lavisse, Joseph Reinach, Frédéric Passy. Lors du Congrès pour la paix de Rome en novembre 1892,Hodgson Pratt n’a-t-il pas déjà évoqué l’idée de rencontres athlétiques entre étudiants étrangers comme l’un des points de son programme d’Union internationale des universités, et Frédéric Passy enthousiasmé l’assemblée en montrant que ces concours étaient destinés à devenir « le rendez-vous pacifique des nations » ? Cette filiation entre olympisme et pacifisme pan-européen est occultée par Pierre de Coubertin dans ses Mémoires.

La rénovation olympique, fruit d’une négociation entre Français et Grecs

Pour parvenir à ses fins olympiques, Pierre de Coubertin doit adopter, pour le congrès de 1894, une stratégie d’apaisement, en rupture avec le militantisme prosportif et très français qu’il affiche depuis 1886. Sa véritable chance réside, à la vérité, dans le faible intérêt des congressistes pour son projet de rétablissement des Jeux olympiques. Les Anglo-Saxons, gardiens du temple du sport, n’accordent en effet aucun intérêt à la deuxième commission, finalement composée essentiellement de délégués français (onze sur dix-sept membres) et de quelques universitaires et gymnastes égarés, venant des marges nordiques, orientales et méditerranéennes de l’Europe. Coubertin rencontre toutefois l’opposition des sportsmen du Polo Club de Paris, qui proposent que les premiers Jeux de l’ère moderne se tiennent dans la capitale du sport : Londres. Il passe alors alliance avec le représentant des autorités grecques, Démétrios Bikélas, et infléchit son projet initial d’une olympiade parisienne dans le cadre de l’Exposition universelle de 1900. Les Jeux rénovés auront leur première édition à Athènes en 1896, puis se transporteront à Paris quatre ans plus tard.

C’est Pierre de Coubertin qui a sollicité, dès le mois d’avril 1894, le patronage de Georges i••, roi de Grèce, par l’entremise de son ami l’archéologue américain Charles Waldstein, responsable des fouilles d’Argos. Il existe bien alors à Athènes un Comité Zappas, du nom de deux frères qui avaient tenté au milieu du siècle de ressusciter les épreuves athlétiques de l’Antiquité, mais il est moribond, et ses finalités n’étaient pas internationales mais panhelléniques. Les autorités grecques agissent alors via la seule société athlétique active et d’importance dans le pays, la Société panhellénique de gymnastique d’Athènes. Présidée par le prince héritier Constantin, elle choisit de remettre son projet de rénovation olympique entre les mains d’un Grec vivant à Paris, Démétrios Bikélas. Ce dernier reçoit ainsi à son domicile, quelques jours avant le congrès, d’une part un diplôme le faisant membre de la Société panhellénique de gymnastique et d’autre part un mémoire à lire aux congressistes, appelant « tous les peuples civilisés qui se réclament de la Grèce antique » à participer aux futurs Jeux olympiques rétablis.

Quant à la liste des épreuves olympiques, elle est aussi le résultat d’un subtil dosage diplomatique.On peut même parler ici d’un « équilibre européen des disciplines olympiques » : pratiques athlétiques des anciens Grecs comme le lancer du disque, concours de gymnastique et de tir, arts nobiliaires de l’escrime et de la paume, disciplines sportives de la modernité fin-de-siècle (football, lawn-tennis, vélocipédie…). C’est là le résultat d’un compromis passé entre les sociétés conscriptives (voir p. 72) de tir et de gymnastique, entre le projet grec de retour aux épreuves de l’Antiquité et le projet de Pierre de Coubertin de concours de sports modernes.

Il n’est jusqu’au linguiste français Michel Bréal qui invente une chimère sportive symbolisant bientôt à elle seule les Jeux olympiques modernes : l’épreuve du marathon, née au croisement de la référence historico-littéraire à la victoire des Grecs sur l’envahisseur perse et de l’habitude prise par les cyclistes et les pedestrians de repousser toujours plus loin les limites de la performance humaine.

Les voeux « olympiques » adoptés en 1894 à Paris

La commission olympique adopte d’abord le principe du rétablissement des Jeux (voeu viii) : «Nul doute ne pouvant exister sur les avantages que présente le rétablissement des Jeux Olympiques tant au point de vue de l’athlétisme qu’au point de vue moral et international, que ces jeux soient rétablis sur des bases et dans des conditions conformes aux nécessités de la vie moderne. » Puis, la commission établit la liste des sports représentés « autant que possible » aux Jeux olympiques (voeu xii) : sports athlétiques (courses, sauts, lancement du poids et du disque) débouchant sur un championnat général d’athlétisme dénommé «pentathle », sports nautiques (aviron, voile, natation), jeux athlétiques (football, lawn-tennis, paume), patinage, escrime (fleuret, sabre, épée), boxe, lutte, sports hippiques et polo, tir et gymnastique (exercices individuels, mouvements d’ensemble), vélocipédie, prix d’alpinisme. Le voeu xiv stipule que « les Jeux Olympiques ne pouvant réussir qu’avec l’appui des gouvernements, le Comité international fasse toutes les démarches nécessaires auprès des pouvoirs publics afin de s’assurer leur concours officiel ». Enfin, la commission olympique, considérant que le délai de six ans est bien trop long, retient l’année 1896 comme date de la première olympiade et propose une périodicité quadriennale. Seule la question du lieu des premiers concours devra être résolue en séance plénière.

Après avoir joué du philhellénisme occidental pour rapatrier les Jeux à Athènes, le souverain grec s’appuiera aussi sur l’olympiade rénovée pour conforter sa propre dynastie, d’origine danoise. Coïncidant avec la pâque orthodoxe et avec le soixante-quinzième anniversaire de la proclamation grecque d’indépendance, la victoire hellène de Spiridon Louïs dans l’épreuve du marathon, au cours des premiers Jeux, déchaîne la joie des spectateurs grecs.Mais en raison de la défaite militaro-navale de 1897 contre la Turquie, il faudra attendre l’année 1906 pour voir les Grecs tenter de conserver sur leur sol national les nouvelles olympiades. Pour le dixième anniversaire du rétablissement des Jeux, en 1906, les autorités grecques feront de nouveau appel au talent de Démétrios Bikélas pour une ultime tentative de conserver les Jeux dans leur mère patrie. Fruit d’un compromis franco-grec, leur caractère itinérant (une règle définie dès l’origine) devait en fin de compte assurer aux Jeux leur pérennité et leur universalité.

Démétrios Bikélas, un « diplomate grec hors cadre »

Dans cette offensive diplomatique menée par la monarchie grecque, il y a un personnage clé : Démétrios Bikélas (1835-1908), membre d’une famille de commerçants grecs établis à Londres et à Marseille. Peu au fait en matière sportive comme il le reconnaît lui-même, il réalise, lors du congrès de Paris, une remarquable performance diplomatique. D’abord élu par acclamations président de la commission dite olympique, c’est lui qui obtient ensuite des congressistes que les Jeux rénovés se déroulent à Athènes. Sa réussite, il la doit à son habileté à activer l’un des ressorts de la diplomatie grecque au xix. siècle : le philhellénisme occidental.

Figure emblématique de la littérature grecque contemporaine, cet autodidacte joue, durant trois décennies, un rôle important dans la réactivation du sentiment philhellène auprès des élites insulaires et continentales. À Londres, il traduit ainsi en grec moderne Shakespeare et Robert Burns, donne une version anglaise de Homère, tout en commentant parallèlement dans la presse spécialisée les progrès économiques de son pays d’origine. Ses contes et ses poésies, rédigés tantôt dans une langue grecque classique, tantôt en démotique, lui valent, auprès de ses compatriotes, une réputation incontestée d’auteur national au moment même où la querelle philologique entre Anciens et Modernes connaît son apogée. Avec Les Byzantins, publié en 1874, il propose une ambitieuse vulgarisation des travaux historiques en cours sur la Grèce médiévale. C’est cette réhabilitation même de la Grèce chrétienne et impériale qui sert de justification historique aux velléités hellènes d’expansion en mer Égée contre les prétentions bulgare et turque. Son roman Loukis Laras (1878), traduit en dix-sept langues, raconte le drame des populations semi-indépendantes des pays victimes de la répression ottomane de 1821. Bikélas poursuit cette campagne à Paris, où il s’installe à compter de 1878. Comme beaucoup d’autres négociants grecs occidentaux, Démétrios Bikélas figure sur la liste des membres fondateurs et des donateurs de l’Association pour l’encouragement des études grecques en France. Sa générosité et son érudition lui valent même d’intégrer très tôt le bureau de cette société philologique et humaniste ; il en est le viceprésident en 1894. L’article qu’il publie en 1891, dans la Revue d’histoire diplomatique, sur le philhellénisme en France dans les années 1820 est un moyen de diffuser officieusement la position de la Grèce sur la question d’Orient. Pour lui, la Grèce moderne devrait être soutenue par les puissances occidentales dans la mesure où sa renaissance encourage les autres peuples chrétiens d’Orient à s’émanciper et oblige la Turquie à entrer, pour son propre bien, dans la voie de la civilisation.Assurément, son écriture de l’histoire a aussi valeur d’engagement dans l’histoire en train de se faire, comme le prouve son deuxième essai historique sur la Grèce médiévale. Augmentée cette fois de chapitres d’histoire contemporaine, La Grèce byzantine et moderne lui donne l’occasion de célébrer le régime parlementaire adopté en 1875. En quête de reconnaissance internationale, le roi Georges i•. ne pouvait rêver meilleur ambassadeur de l’hellénisme et de la modernité hellène que ce « diplomate grec hors cadre » (Sully Prudhomme).

Le premier Comité international des Jeux olympiques,des administrateurs européens

La performance de Démétrios Bikélas ne s’arrête d’ailleurs pas à la désignation d’Athènes comme première ville-hôte puisque, à l’issue du congrès, il est élu premier président du Comité international des Jeux olympiques (Cijo). À ce titre, il a la responsabilité de l’organisation des futurs jeux d’Athènes en 1896, c’est-à-dire des négociations à mener avec les autorités de son pays. La direction franco-grecque du Cijo est, elle aussi, le résultat des tractations entre le représentant de la monarchie hellène et le réinventeur des Jeux olympiques.Aux côtés du président Démétrios Bikélas, on trouve donc deux Français : le secrétaire général Pierre de Coubertin et le gymnaste Ernest Callot, qui joue le rôle de trésorier, une fonction qu’il exerce également à l’Usfsa. Pour le reste, les appartenances nationales comme les carrières sportives et professionnelles des treize membres du comité traduisent un équilibre à la fois des nations et des disciplines sportives.

La représentation française est quant à elle équilibrée par trois délégués du sport anglo-saxon, insulaire et colonial. Passé par Eton et Oxford où Pierre de Coubertin l’a rencontré, lord Ampthill est un dirigeant sportif de grande expérience malgré ses vingt-quatre printemps. Ses performances à l’aviron et sa qualité d’aristocrate lui valent les prestigieuses présidences de l’Oxford Rowing Club, de l’Oxford University Boat Club et du London Rowing Club. Charles Herbert, collaborateur du journal sportif The Field, représente l’orthodoxie anglo-saxonne en matière d’amateurisme. Ce secrétaire de l’Amateur Athletic Association a pour associé le Néo-Zélandais Leonard A. Cuff, qui occupe une fonction similaire à la tête de la New Zealand Amateur Athletic Association.

Les Amériques bénéficient de deux représentants au Cio

William Milligan Sloane (1850-1928) et le Dr Zubiaur sont tous deux très proches de Pierre de Coubertin. Le premier est ancien premier sécrétaire à l’ambassade des États-Unis à Berlin, professeur d’histoire et de philosophie à l’université de Princeton, délégué du New York Athletic Club. Son amitié avec Pierre de Coubertin date d’une rencontre chez Taine à Paris en 1889 et de la mission officielle du jeune baron dans les universités nord-américaines quelques mois plus tard. Diplômé en droit de l’université de Buenos Aires, le Dr Zubiaur est l’unique représentant de l’Amérique latine. Il a rencontré Pierre de Coubertin lors du congrès de Paris de 1889 « pour étudier la question de la propagation des exercices physiques dans l’éducation ». Collaborateur de la Revue athlétique, il milite pour introduire le sport dans les établissements d’enseignement secondaire argentins. Sa campagne énergique lui vaut d’être nommé en 1892 à la tête du Collège national de l’Uruguay.

L’Europe scandinave, centrale et orientale, davantage familière des pratiques gymnastiques, bénéficie, elle, de quatre représentants. Premier docteur en philosophie de l’université moderne de Prague, Jiri Guth-Jarkovski est alors un professeur de lycée provincial, peu sportif, mais ardent patriote et observateur attentif du système français d’éducation. Férenc Kémény, diplômé des facultés de lettres et de sciences de Budapest et de Paris, directeur de l’école moderne d’Eger en Hongrie, est membre du Bureau international et permanent de la paix. Si le général de Boutowski, attaché à la direction des écoles militaires russes, joue un rôle tout à fait secondaire, sa cooptation doit être rapportée au contexte français russophile. Passé par la marine marchande et militaire suédoise, le commandant Victor Gustav Balck est premier professeur à l’Institut central de gymnastique de Stockholm. Il est aussi un ardent propagateur du sport en Suède. Fondateur dans les années 1880 de clubs d’aviron et de patinage, il est à l’origine de l’Association gymnastique suédoise et participe
en 1892 à la création de l’Union internationale de patinage, dont il devient président en 1893. C’est à l’occasion des démonstrations des gymnastes suédois données à Paris lors du congrès de 1889 que Pierre de Coubertin l’a rencontré.

Enfin, le remplacement de Lucchesi-Palli, délégué de la Fédération de gymnastique italienne, vice-consul en poste à Paris, par son compatriote le duc d’Andria-Carafa, un « sportif étonnant », député du Parlement italien, souligne combien l’équilibre entre les nations a prédominé dans la composition du Cijo. De ce point de vue, l’entrée au comité, en janvier 1896, d’un représentant de l’athlétisme allemand, opérée sous la pression du Reich et du souverain grec, prouve combien la diplomatie des États eut à coeur de s’immiscer dans la balbutiante diplomatie olympique. Sportif complet pratiquant l’escrime, le tennis, l’équitation et la boxe, docteur en chimie et en médecine,Willibald Gebhard devient le premier membre allemand du Cijo. Par ailleurs, la cooptation d’un aristocrate belge et ami de la France, le comte et avocat Maxime de Bousies, résulte très certainement d’un effet de balancier.

Mais, au-delà même de la forte proportion d’aristocrates au sein du Cijo, ce qui retient l’attention, c’est le niveau élevé de formation universitaire, les préoccupations éducatives et la jeunesse relative (quarante ans de moyenne d’âge) de ces premiers dirigeants de l’olympisme. Quant à la représentation majoritaire des prosportifs, elle n’est pas seulement à porter au crédit de Pierre de Coubertin,mais s’explique aussi par le moindre intérêt accordé par les gymnastes et les Anglo-Saxons au projet olympique.

Rétablis subrepticement lors de ce congrès international de Paris « pour l’étude et la propagation des principes d’amateurisme », les Jeux olympiques sont donc investis dès 1894 d’une double mission : faire rempart contre le professionnalisme dans le sport tout d’abord, pacifier les relations entre les nations ensuite. Leur promoteur, Pierre de Coubertin, parvient à enchâsser ses deux préoccupations majeures, la paix sociale et la paix internationale, dans son projet olympique.

Pourquoi la dénomination « Jeux olympiques » ?

Tout au long du congrès, il n’aura pris en définitive qu’une seule fois la parole, lors du banquet de clôture, pour faire taire les premières critiques à l’encontre des menées hégémoniques des sportifs et des manoeuvres françaises. Il lève alors son verre à « l’idée olympique qui a traversé […] les brumes des âges et revient éclairer d’une joyeuse espérance, le seuil du vingtième siècle ». Puis, il loue la référence grecque qui présente cet avantage d’être commune aux trois systèmes d’exercices physiques : « l’entraînement pour la défense de la patrie », « la recherche de la beauté physique et de la santé », « la saine ivresse du sang qu’on a dénommé la joie de vivre ». Dès cet instant, il veut apparaître comme un rassembleur, comme un pacificateur des compétitions auxquelles se livrent les apôtres des différentes méthodes d’exercice physique. La dénomination ressuscitée de « Jeux olympiques », flottant dans l’air du temps, résume d’ailleurs admirablement cet oecuménisme athlétique qu’il appelle de tous ses voeux. Elle évite en effet l’ornière de l’appellation « championnats du monde », qui encouragerait les différentes disciplines à se constituer en fédérations autonomes, sur le modèle de l’Union internationale de patinage,
née en 1893, ou bien encore celle de « concours internationaux », qui ouvrirait la voie aux intrusions des États. Enfin, elle permet d’exalter des champions désintéressés et polyvalents, au point que Pierre de Coubertin se prendra même à rêver d’une nouvelle « religio athletae ». Pareillement, pour décourager les concurrences et assurer la pérennité des Jeux compromis par la Grande Guerre, Pierre de Coubertin a pris soin de numéroter les olympiades à la façon des anciens Grecs, donnant ainsi à l’olympisme moderne son propre calendrier. Il a en outre provoqué la naissance en 1901 de la Revue olympique, encore aujourd’hui revue officielle du Cio. L’essentiel des textes était alors publié en français. De nos jours, le français et l’anglais sont les deux langues officielles du mouvement olympique, le texte français faisant foi en cas de litige.

Les dirigeants de l’olympisme trouveront sur leur chemin, pendant tout le xx. siècle, deux adversaires des Jeux, les États et les fédérations sportives internationales.Ainsi, même s’il ne bénéficie d’aucune existence légale, ni du point de vue de la loi française ni en matière de droit international, le Comité international des Jeux olympiques, organisme de droit privé suisse, s’affirmera comme un nouvel acteur des relations internationales. À ce titre, il appartient incontestablement à la première génération des organisations non gouvernementales apparues en Europe dans le dernier tiers du xix. siècle.

La force diplomatique de l’olympisme moderne, rétabli à Paris en 1894, sera de produire et d’offrir aux masses, dont le nationalisme est favorisé par les États tandis que les échanges et les médias cultivent l’internationalisme, une synthèse sportive du dialogue et du conflit, une confrontation euphémisée.

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