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Cinquante ans de philosophie française / Les années-structure, les années-révolte / Proximité des sciences humaines
 

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l est évidemment difficile de poser le problème des sciences humaines sans évoquer les modèles théoriques à partir desquels elles ont voulu se constituer comme discours rigoureux. Sans anticiper sur ce que nous présenterons dans la troisième de nos expositions au titre de l'épistémologie, il est au moins possible de rappeler que ces dites « sciences humaines », constituées dans leur projet au cours du XIXe siècle, ont toujours eu un statut problématique en regard des sciences rigoureuses pour lesquelles désormais la mise en équations mathématiques est le critère de référence. Faut-il prétendre que l'homme dans les diverses manifestations de son être ne doit pas devenir objet de savoir ? Nul n'oserait le soutenir. La question est plutôt du statut de ce savoir et de sa conséquence philosophique : un tel savoir doit-il prendre pour modèle de ses propres effectuations la mathématisation propre aux sciences exactes, ou bien doit-il inventer ses propres protocoles en fonction de la spécificité de son objet ? Cette question n'est pas secondaire puisqu'elle traverse tout au long de cette période et le champ des sciences humaines et le jeu serré qui se joue entre ces disciplines décidément problématiques et la philosophie. C'est elle également, hors de France, qui sous-tend le puissant débat qui se joue durant les mêmes années, par exemple entre la position originale d'un Habermas, le positivisme de Karl Popper et l'herméneutisme de Gadamer. La première de ces thèses a été clairement soutenue par Lévi-Strauss dès 1958 dans le premier volume de son Anthropologie structurale : promouvoir, à la suite d'un Marcel Mauss présenté en 1968 comme le grand ancêtre, une anthropologie structurale, cela veut dire mettre en évidence dans ses diverses manifestations et dans sa logique « la fonction symbolique, spécifiquement humaine, sans doute, mais qui, chez tous les hommes, s'exerce selon les mêmes lois ; qui se ramène, en fait, à l'ensemble de ces lois »6. Thèse anti-humaniste qui suppose explicitement comme sa condition de possibilité une linguistique elle aussi structurale, débarrassée de tout empirisme comme de tout ancrage psychologique : science non pas de l'homme en tant que sujet parlant, mais des faits de langage et de leurs conditions de possibilité telles qu'elles peuvent être construites hors de l'expérience de manière à rendre compte de cette dernière, exhibition d'un « inconscient qui se borne à imposer des lois structurales, qui épuisent sa réalité, à des éléments inarticulés qui proviennent d'ailleurs »7. Or cette thèse est à peu de choses près celle qu'assume philosophiquement Foucault en 1966 dans Les mots et les choses, livre difficile qui allait faire grand bruit et qui se présentait comme une « archéologie des sciences humaines ». Ce qui avait rendu possible ces dernières, assurait Foucault, c'était l'anthropocentrisme moderne qu'il était possible de faire remonter au geste kantien, et qui consistait à prendre l'homme comme foyer de tout discours, de toute représentation, au risque de le dédoubler constamment entre sa réalité empirique et son statut de sujet du savoir et de la pensée. Si Foucault annonçait non sans provocation et non sans délectation la « fin prochaine » de l'homme, de l'homme de l'humanisme, il le faisait justement en s'appuyant sur ces disciplines qui, telles l'ethnologie selon Lévi-Strauss et la psychanalyse selon Lacan, n'avaient plus besoin de se dire humaines puisqu'elles avaient rompu tout enracinement dans l'expérience de la finitude8. Que les sciences dites humaines ne sont précisément pas des sciences dans la mesure où elles se veulent humaines, et qu'elles ne le deviennent qu'en rompant avec l'idée d'« homme », voilà ce que Foucault annonçait fortement en reprenant à sa manière le mot d'ordre de Lévi-Strauss selon lequel « le but des sciences humaines n'est pas de constituer l'homme mais de le dissoudre »9.


6. Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, op.cit., p. 224. On se reportera également au grand texte programmatique, « Introduction à l'oeuvre de Marcel Mauss », in Marcel Mauss, Sociologie et anthropologie, PUF, 1968.
7. Id.
8. Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, 1966, pp. 338 sq. p. 390, parlant de l'ethnologie et de la psychanalyse : « Il était donc bien nécessaire qu'elles soient toutes deux des sciences de l'inconscient : non pas qu'elles atteignent en l'homme ce qui est au-dessous de sa conscience, mais parce qu'elles se dirigent vers ce qui, hors de l'homme, permet qu'on sache, d'un savoir positif, ce qui se donne ou échappe à sa conscience ».
9. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Plon, 1962, p. 326.