ette lecture toutefois ne devait pas être la seule. En lançant le double manifeste de L'écriture et la différence et de la Grammatologie 21, Derrida faisait résonner avec assurance la singularité de sa propre lecture et de Husserl et de Heidegger22 : suspendant toute assurance ontologique, toute prétention à se donner l'être « en présence », il s'agissait en somme de se démarquer à la fois de l'humanisme sartrien et de l'objectivisme des sciences humaines. Cela n'était possible qu'au prix d'une fascinante gageure en laquelle se scellait l'entreprise : se prétendre fidèle au motif heideggerien de la déconstruction mais en récusant ce qui, aux yeux de Heidegger, autorisait l'opération, soit le retour de l'Être par-delà la violence oublieuse et secrètement divisée de la Tekne planétaire23. En somme, un heideggerianisme sans l'ontologie de Heidegger et d'une certaine manière contre Heidegger, dès lors que ce dernier apparaissait à son tour suspect de céder à la longue erreur de la métaphysique, entendue non pas cette fois comme oubli de l'Être mais comme illusion de la présence pleine et de la donation originaire. Rencontrant en cela tout un mouvement de pensée qui rappelle que nous ne sortons jamais ni du langage ni de l'écriture comme espacement ou mise à distance, Derrida s'attachait d'emblée à rappeler qu'il n'y a jamais ni origine, ni référent ultime, ni signifiant dernier, mais seulement signe ou plutôt trace, espacement, « différence », comme il écrit24. On se gardera cependant de qualifier simplement cette philosophie d'« anti-humaniste » : bien plutôt, comme on peut le voir par exemple dans le texte intitulé « Les fins de l'homme »25, a-t-elle le souci d'interroger les termes problématiques au moyen desquels une pensée croit pouvoir sans plus se prononcer « au nom de l'homme ». Reste que si le mérite d'une telle démarche est d'inquiéter de l'intérieur le langage philosophique, elle se trouve menacée virtuellement par deux écueils : d'une part celui d'un brio sophistique récusant toute affirmation au profit d'une rhétorique sans ancrage de la pure séduction ; d'autre part celui d'une théologie négative qui, refusant de nommer Dieu tout en désignant sa place en creux dans l'espace du langage, laisserait à chacun le poids d'une quête sans objet et sans issue. En somme, deux manières de buter sur une seule et même question qui serait celle de l'ontologie : existe-t-il en arrière des discours de la philosophie et des écritures de la littérature une « expérience de l'être » ou non, et ne serait-ce pas là que s'enracineraient à la fois la proximité passionnée mais aussi l'infidélité de Derrida à la parole de Heidegger comme à la racine judaïque (ce dont témoigne déjà le texte précoce « Violence et métaphysique » consacré à la pensée de Levinas) ? Si la pensée de Derrida échappe finalement à ce double piège, que n'ont pas toujours su éviter ses zélateurs, c'est en raison de ses deux vertus les plus manifestes. La première de ces vertus est la décision d'interroger inlassablement, à partir de la critique de la métaphysique de la présence ou du « logocentrisme » (primat de la parole vivante sur l'écriture muette), toute la tradition philosophique : d'où cette relecture passionnante de Platon, de Hegel, de Bataille, de Heidegger, de Freud enfin (depuis La carte postale jusqu'à Mal d'archive). Mais il faut encore reconnaître à sa pensée cette seconde vertu de se tenir au plus près du texte littéraire, dans cette zone incertaine et tremblée où la volonté de concept de la philosophie rencontre le chatoiement d'un dire poétique s'affirmant comme sa propre référence : s'il est dans la période un philosophe qui a su rendre hommage à ce mouvement par lequel la littérature pense et donne à penser à la philosophie, c'est bien Derrida - qu'on songe à ce texte ancien et admirable consacré à Artaud (« La parole soufflée »), au grand livre sur Genet (Glas), à tant d'autres textes encore « inspirés » par la parole poétique et qui lui renvoient ce don au nom d'une « politique de l'amitié » (Joyce, Ponge, Célan).
21. Derrida, L'écriture et la différence, Seuil, 1967 ; De la grammatologie, Minuit, 1967.
22. Sur ce point essentiel, cf. l'introduction de Derrida à sa traduction de L'origine de la géométrie de Husserl, PUF, 1962 et La Voix et le phénomène, PUF, 1967.
23. Sur ce point particulièrement difficile de la pensée heideggerienne, cf. par exemple le texte de Jacques Taminiaux « L'esssence vraie de la technique » et celui de Michel Haar « Le tournant de la détresse », tous deux in Heidegger, vol collectif, L'Herne, rééd. 1986.
24. Cf. De la grammatologie, et une synthèse de la démarche de Derrida avec un retour parlé sur son propre parcours dans Positions, Minuit, 1972.
25. in Marges de la philosophie, Minuit, 1972.