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Cinquante ans de philosophie française / Les années-structure, les années-révolte / Structure et sujet
 

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Julia Kristeva

mpossible en même temps de ne pas associer Barthes au mouvement Tel Quel, pour des raisons qui ne sauraient être superficielles ou anecdotiques. Ce qui aura noué sa propre recherche à celle des écrivains et penseurs d'un mouvement né officiellement en 1960 (avec la parution du premier numéro de la revue), c'est l'importance décisive reconnue à l'écriture littéraire et la volonté de voir en elle, outre un jeu formel possédant ses lois spécifiques, un jeu subjectif rebelle capable de mettre à mal toute position thétique et dogmatique, tout énoncé aveugle à ses conditions inconscientes de production44. En cela, les animateurs telqueliens se situaient dans la suite des mouvements qui avant eux avaient privilégié l'action poétique comme lieu à la fois de vérité singulière et de subversion, dans la suite des avant-gardes artistiques du XXe siècle, dans la suite des surréalistes, mais peut-être surtout dans la suite de l'insubordination qui avait conduit un Artaud et surtout un Bataille à prendre distance vis-à-vis de ce qui, dans le surréalisme, leur avait semblé trop étroit voire, en ce qui concerne Bataille, idéaliste et source d'un nouvel académisme. Ni simplement une théorie de la littérature (éclairée par les données les plus récentes de la linguistique et par le courant du « formalisme russe »), ni une écriture théorisée, même si le grand fantasme d'une écriture absolue comme savoir de soi, hérité du romantisme allemand, devait flotter un temps sur la citadelle Tel Quel prise comme d'autres dans la mégalomanie théoriciste du moment. Plutôt une volonté obstinée, en tout cas chez Philippe Sollers, Julia Kristeva et Marcelin Pleynet, trio infernal assez vite dominant, d'incarner subjectivement le point de croisement entre les écritures expérimentales et risquées de la modernité, la philosophie (invocation au matérialisme des Lumières, notamment à travers Sade, à Hegel, à Marx et Lénine), la psychanalyse et principalement la théorisation lacanienne de Freud, enfin la politique, avec cette idée généreuse mais passablement problématique (comme elle l'était déjà pour Bataille) d'un engagement dans la littérature qui serait par lui-même « révolutionnaire » et rejoindrait la révolution sociale.

 

Philippe Sollers

La publication en 1968 de Tel Quel, théorie d'ensemble, où les noms de Foucault, Barthes et Derrida signalent assez la rencontre forte entre les élaborations du groupe et la vie philosophique d'alors, peut être considérée comme constituant, avec les deux colloques de Cerisy en 1972, consacrés respectivement à Artaud et Bataille, l'aboutissement le plus visible de ce travail collectif. On y mesure mieux ce qui porte la spécificité d'une telle démarche en regard des travaux par ailleurs riches et pertinents portant sur la spécificité du langage littéraire (ceux de Jean-Pierre Faye, de Gérard Genette, de Jean-Pierre Richard ou de Tzvetan Todorov45) : l'expérience littéraire s'y trouve postulée comme ce grâce à quoi la relation la plus enfouie du sujet à la langue se trouve à la fois exhibée, analysée et transformée, mettant en procès (c'est la doctrine du « sujet en procès » formulée par Kristeva) ce point opaque où l'inconscient pulsionnel de chacun se trouve articulé à l'inconscient collectif et historique. On peut sans doute, avec le recul, rester réservé sur cette prétention exorbitante à maîtriser l'ensemble des discours et à dire le vrai à la fois sur la psychanalyse, la littérature, la philosophie et la politique. Sur ce dernier point, en particulier, on reste surpris, sinon fasciné, par un engagement en faveur de la révolution culturelle maoïste qui permit certes au groupe Tel Quel de prendre à la fin ses distances avec le stalinisme du parti communiste mais qui devait rester pour l'essentiel théorique, préservant par là, contre la lettre du maoïsme, l'image très traditionnelle de l'« intellectuel » vivant et pensant en vase clos loin des réalités populaires. Mais on se doit de reconnaître la fécondité d'un geste qui mettait au défi les théories académiques et conservatrices de l'art et de la littérature d'intégrer les données nouvelles de la linguistique et de la psychanalyse, et qui dans le même temps rendait possible une lecture neuve, rebelle et passionnante des grands textes de la modernité, de Sade et Lautréamont à Bataille, Artaud, Joyce ou Céline 46.

44. L'élaboration théorique de ce jeu subjectif, en ce qui concerne la période considérée, se trouve développée dans les livres de Julia Kristeva (notamment La révolution du langage poétique, 1974), de Philippe Sollers (Logiques, Seuil, 1968) et Marcelin Pleynet (« Le sujet thétique » in Art et littérature, Seuil, 1974 ou L'enseignement de la peinture, Seuil, 1971). Cette doctrine des singularités subjectives dont la logique s'accomplit et ne s'accomplit que dans les « pratiques signifiantes » de l'art et de la littérature, sera reprise dans des textes plus récents : Pouvoirs de l'horreur (Seuil, 1980) et Soleil noir (Gallimard, 1987) de Kristeva, Théorie des exceptions (Gallimard, 1986) et La guerre du goût (Gallimard, 1996) de Sollers. On se reportera également à l'étude excellente de Philippe Forest Histoire de Tel Quel, Seuil, 1995.
45. Sur l'importance de la poétique au sein de l'âge structuraliste, cf. l'article de Todorov in Qu'est-ce que le structuralisme ?, recueil déjà cité.
46. Voir les analyses de Kristeva sur Mallarmé, Rimbaud, Céline, celles de Sollers sur Dante, Bataille et Joyce, celles de Marcelin Pleynet sur Lautréamont (Lautréamont, Seuil, 1974). On renverra aussi bien sûr aux deux volumes parus des colloques de Cerisy consacrés à Bataille et Artaud (UGE, 1973).