Sil était inévitable que nous évoquions la proximité
des sciences humaines au commencement de la seconde exposition, cétait
bien sûr en raison de leurs effets quasi immédiats dans le champ
de la philosophie. Des effets quant à la méthode (analyse structurale
des mythes, des relations sociales, des symptômes pathologiques, du rêve,
du récit) impliquant en même temps un bouleversement du mode de questionnement
et du jeu même des concepts. Sil est vrai que la méthode structurale
met en évidence des formes, des lois de fonctionnement et des logiques
analogues à celles du langage se produisant dans les individus à
leur insu, alors il faut en finir avec le primat de la conscience de soi, avec
toute perspective transcendantale, et repenser à neuf ce qui sappelait
jusqualors en philosophie sujet et objet, réalité, nature, société,
parole et vérité. Cest clairement dans cette proximité aux
nouvelles formes des savoirs linguistique, anthropologique, historique et psychanalytique
que les philosophies des années 60-70 auront déterminé leurs
enjeux, leurs questions, leurs conceptualités.
Restait à évoquer, à côté du travail des sciences
humaines, celui des sciences dites exactes, les mathématiques, la physique,
la biologie, en tant quil interpelle la philosophie. À cet égard,
il est juste de resituer la philosophie des sciences qui en France va se développer
à la veille de la dernière guerre puis après-guerre à
travers ses plus illustres représentants (Bachelard, Koyré, Desanti,
Cavaillès ou Canguilhem) dans un mouvement profond de crise de la rationalité
qui ne pouvait pas ne pas venir sinscrire dans le champ philosophique. En prendre
conscience, cest évidemment revenir sur le lien organique, et non pas
accidentel, entre la pensée philosophique et létat des sciences
à un moment déterminé et sur les variables historiques de
ce lien. Que létat donné des sciences ait toujours conditionné
en profondeur lidéal de connaissance et les formes mêmes de la pensée
est un évidence: ainsi de Platon et de la géométrie, ainsi
de Descartes dans sa relation à la physique galiléenne, ainsi de
lenracinement de la philosophie de Kant dans la physique newtonienne et dans
les mathématiques de son temps. À la veille de la période
que nous considérons, on oublie quelquefois de quelle manière Bergson
a fait en sorte que le mouvement de sa pensée soit inséparable du
mouvement contemporain des sciences: sil demeure vrai que tout un pan de sa philosophie
se caractérise par une contestation dun modèle de connaissance
scientifique défini par lui comme «spatialisation» et objectivation
des phénomènes, il naura eu de cesse dinterroger la physique,
la psycho-physiologie et la biologie de son temps. Il semble, à linverse,
que la philosophie dominante en France dans les années50, autour de Sartre
et de Merleau-Ponty, ait en partie au moins mis en parenthèses la question
de la scientificité des sciences et des modèles de connaissance,
lisant par exemple Husserl mais en linterprétant unilatéralement
dans le sens dune philosophie de lexistence concrète au détriment
de sa doctrine de la fondation transcendantale de la connaissance et de la constitution
des idéalités à partir du cas de la mathématique.
Tout se passe donc comme si dans un premier temps la dominance existentialiste-phénoménologique,
avec le souci de mettre en avant, dans sa proximité à une certaine
lecture de Hegel et de Marx, un sujet concret qui soit à la fois sujet
de lexistence et sujet de lhistoire, avait conduit la philosophie à se
détourner du travail concret des sciences, à écarter toute
réflexion sur le statut du concept, pour privilégier ce qui, dans
certaines sciences humaines, pouvait être repris et réinterprété
dans les termes dune conscience de soi. Cest à lécart de cette
dominance, puis dans son reflux, quon pourra voir la philosophie de nouveau semparer
des questions que les sciences lui posent ou des évidences quelles lui
imposent: cest dans la mesure notamment où une nouvelle génération
philosophique (le Foucault de lHistoire de la folie en est un des révélateurs
privilégiés) va sattaquer au primat de la subjectivité comme
conscience de soi et comme source de toute connaissance quelle va renouer avec
la longue tradition de la philosophie des sciences et relancer à nouveaux
frais les très anciennes querelles sur la nature du concept ou des catégories,
les relations de lintuition et de la construction formelle, le statut de la vérité.
Pour mieux comprendre ce quaura été lécole dépistémologie
française dans cette période, il est utile de revenir à la
situation antérieure telle quelle se trouvait balisée par les travaux
de Léon Brunschvicg (1869-1944), de Pierre Duhem (1861-1916) et dÉmile
Meyerson (1859-1933). Dune certaine manière, Duhem et Meyerson demeuraient
tributaires dune conception selon laquelle linterrogation à propos du
statut des sciences de la matière devait déboucher sur une interrogation
métaphysique: pour tous les deux, il existe une part essentielle de la
réalité qui demeure inconnaissable et soustraite à la raison
humaine. Pour autant, cela ne les conduisait nullement à récuser
la valeur de la science: si pour Meyerson cette dernière intervient au
point de connexion entre le principe didentité et le principe de causalité
(ce dernier étant lindice dun réel impossible à savoir
ou à penser), pour Duhem il est légitime dinsister sur le «conventionnalisme»
propre à la démarche des sciences, ce qui consiste à mettre
en avant la dynamique interne de la construction scientifique et ses modes immanents
de validation. De son côté, Léon Brunschvicg prétendait
récuser toute métaphysique dans une stricte fidélité
à la leçon kantienne mais en insistant sur lhistoricité
radicale de la raison, une raison capable de formuler mathématiquement
les lois dun réel quon doit renoncer à connaître «en
soi». La nouvelle épistémologie française va justement
se constituer dans une continuité brisée avec cette puissante tradition.
Héritière de lhistoire de la raison selon Brunschvicg (mais sans
le postulat de continuité), du conventionnalisme de Duhem (sous un certain
angle du moins) et encore du grand projet husserlien de rationalité (mais
sans le postulat de la fondation transcendantale), elle va se caractériser
par au moins deux traits singuliers. Le premier de ces traits est la volonté
de récuser toute perspective transcendantale au profit dune philosophie
du concept attachée à décrire (et non pas à
fonder) la dynamique interne des constructions scientifiques sans référence
ni à une réalité métaphysique ultime ni à une
subjectivité unifiante. Le mot «épistémologie»
est ainsi détaché de son étymologie: loin de prétendre
édifier une théorie générale de la science
énonçant à priori la méthode capable de régir
lensemble des savoirs, il sagit dune étude critique de lactivité
du savant hic et nunc. Pour reprendre une formule de Michel Foucault,
il sagit de «mettre en intelligibilité une positivité
singulière dans ce quelle a justement de singulier», donc de
sintéresser à la spécificité de chaque science pour
manifester les rationalités locales qui lui sont propres.
Du coup se trouve indiqué le second trait de cette école: la revendication
dun nouveau type dhistoire des sciences. Gaston Bachelard est ainsi lun des
premiers à avoir insisté dune part sur la fécondité
de ces rationalités locales et spécifiques (théorie atomique,
chimie des particules, théorie des phénomènes électriques
ou magnétiques), et manifesté dautre part la possibilité
dune histoire de la vérité scientifique comprise non pas comme
une évolution continue et finalisée (à la manière
de Brunschvicg ou de Duhem), mais à linverse comme une série interminable
de ruptures suscitées par labandon des théories antérieures
face à des «obstacles épistémologiques» issus de
lexpérience et qui nont de sens quen regard des concepts propres à
chaque science (quil nexiste pas de vérité immédiate, que
les faits soient eux-mêmes «faits» est un leitmotiv de la pensée
de Bachelard). Une histoire de la raison qui serait à la fois une histoire
des questions que pas à pas une science se pose et une histoire des réponses
indéfiniment corrigées quelle formule: cest cela quAlexandre
Koyré indique pour la physique moderne, cela que Bachelard manifeste en
examinant les travaux les plus récents des sciences physiques et chimiques,
cela que Jean-Toussaint Desanti relève dans lhistoire des mathématiques
et Georges Canguilhem de son côté à propos du champ de la
biologie et de la médecine. Au plus près du travail effectif de
la science ces philosophes, qui furent souvent rompus eux-mêmes à
lexercice dune science, ne se proposent donc pas comme leurs prédécesseurs
(Husserl compris) de ramener le divers des connaissances à lunité
gouvernante dune Raison synthétique, mais au contraire de rendre compte
preuves à lappui du mouvement progressif, souvent conflictuel,
par lequel la raison concrète construit historiquement des domaines de
vérité, à partir desquels viennent à la philosophie
les questions quelle doit intégrer: que veulent dire, à la lumière
des sciences contemporaines, les notions de chose ou dobjet, de réalité,
de substance, de causalité ou de hasard?
Pour autant, cet accent mis sur les limites concrètes des processus de
vérité ne conduit à aucun scepticisme, à aucune mise
en cause (nietzschéenne) de la volonté de connaissance, à
aucune dévalorisation polémique de labstraction: le pluralisme
avoué de la raison scientifique (des raisons des sciences)
ne débouche sur aucun relativisme, et lhistoricité avouée
de la vérité nimplique aucunement que lon congédie la valeur
du Vrai. Cette école récuserait au fond lidée, propre à
une certaine sociologie des sciences aujourdhui en vogue, selon laquelle il ny
aurait pas de vérité dans les sciences mais seulement des rapports
de pouvoir et des intérêts matériels. Sans nier du tout que
le progrès des sciences soit inséparable de ses connexions avec
le champ des idéologies (ainsi que Louis Althusser et ses disciples lont
longuement montré), il doit être clair que la philosophie des sciences
entendue comme réflexion interne au processus de construction des vérités
scientifiques relance les deux questions très anciennes de la nature de
lêtre (lontologie est à lhorizon de toute science) et de la vérité
(du discours disant le vrai de lêtre), quand bien même on sefforce
de substituer à la question de lêtre celle du primat de linterprétation,
catégorie que nous devons autant à la logique quà la phénoménologie
et à la sémiologie («assujetti au signifiant», le philosophe
des sciences tente dindiquer les conditions sous lesquelles il y a du sens).
Ces grandes questions de lhistoire du concept et des vérités, nous
les évoquons dabord au travers de quelques grandes figures qui ont marqué
durant ce demi-siècle notre philosophie des sciences. Gaston Bachelard
(1884-1962) est lun des plus connus, et son influence sur lépistémologie
française a été décisive. Une carrière erratique
laura conduit dabord dans ladministration des Postes avant quil nentame des
études supérieures de sciences. Cest après la guerre de
1914 quil se convertit, pour ainsi dire, à la philosophie. Une thèse
de doctorat sur la «connaissance approchée» (1927) le conduira
à la Sorbonne, où il occupera jusquen 1954 la chaire dhistoire
et de philosophie des sciences. Il est le premier à avoir rompu avec toute
perspective de fondation transcendantale comme avec toute représentation
continuiste de lhistoire de la raison au profit dune histoire avant tout conflictuelle,
habitée de remaniements théoriques visant à rendre compte
dune manière plus exacte et plus intégrante, plus complète,
dun réel qui toujours en partie se dérobe. Sans du tout supposer
que la science soit une construction gratuite (elle navance que sous la provocation
des démentis que le réel de la matière lui impose), Bachelard
insiste avant tout sur le caractère construit des hypothèses
et des raisonnements des sciences, comme sur le caractère définitivement
mathématique et abstrait de lécriture à laquelle elles recourent
et qui les arrache à tout réalisme de la représentation (ce
quil a nommé «épistémologie non cartésienne»,
hétérogène à toute géométrie).
Cest là lautre grand thème de la pensée de Bachelard: que
les sciences de la matière ne progressent quen liquidant, par une sorte
de «psychanalyse» ou dépuration idéologique, toutes les
représentations affectives et anthropocentriques que les hommes ne cessent
de projeter sur la nature. À la limite, il ny a pas de nature mais
seulement ce réel sans visage, étranger à la représentation
sensible, qui mystérieusement convient à lécriture mathématique
au moyen de laquelle les hommes se lapproprient. Cest justement cette thèse
qui en bonne logique conduit au dernier aspect de luvre de Bachelard: ces
représentations affectives que la science élimine, en effet, ne
sont pas pour autant nulles et non avenues, elles appartiennent à un «autre
monde», parallèle à celui des sciences, le monde de la poésie
auquel ce penseur a accordé une grande importance dans plusieurs ouvrages
(La Terre et les Rêveries de la volonté, 1948; La Psychanalyse
du feu, 1938; La Poétique de lespace, 1957; La Poétique
de la rêverie, 1961). La poésie ne doit pas être définie
négativement, comme ce qui na pas les moyens dêtre une science
et qui tournerait le dos à la réalité, mais comme cette manière
féconde qua lhomme de «rêver la matière» et de
saccorder secrètement à elle par une sorte dintuition ontologique
secrète dont Bachelard a voulu trouver la formulation plutôt dans
lésotérisme de Jung que dans la psychanalyse freudienne.
Alexandre Koyré (1892-1964) est, lui aussi, une grande figure de la philosophie
et en particulier de lhistoire des sciences dans son rapport à lhistoire
de la philosophie et, plus largement, des idées. Admirable historien de
la philosophie, auteur dune thèse dÉtat sur La philosophie
de Jacob Boehme (1929), familier de Platon (Introduction à la lecture
de Platon), il demeure également celui qui, à la Ve section
de lÉcole pratique des hautes études (HPHE), a consacré
de nombreux travaux à la révolution scientifique de lâge
classique. Ses ouvrages, en particulier Études galiléennes
(1940), Du monde clos à lunivers infini (1952) et Études
newtoniennes (1965) établissent de quelle manière cette révolution
scientifique sest constituée par labandon de lhypothèse grecque
dun «cosmos», dun monde fini, fixe et hiérarchique, au profit
de lhypothèse, dorigine judaïque et chrétienne, dun univers
créé et infini, en quoi Galilée et Descartes se conviennent.
Occasion pour ce penseur de signaler linséparabilité entre les
pensées philosophiques et les constructions scientifiques propres à
chaque époque.
Si Jean Cavaillès (1903-1944) et Jean-Toussaint Desanti (1914) sont associés
dans cette rubrique, cest dans la mesure où, par-delà les différences
qui les séparent, ils auront marqué tous deux leur époque
du point de vue dune philosophie des mathématiques qui implique du même
pas une théorie de la science et une théorie de labstraction. Élève
de Léon Brunschvicg et disciple de Husserl, lecteur du logicien Hilbert,
Jean Cavaillès était promis à une grande carrière
quand il soutint en 1938 une thèse principale intitulée Mathématique
et formalisme. On sait comment lhistoire en décida autrement, comment
il sengagea héroïquement dans la Résistance et fut fusillé
par les Allemands dans les fossés dArras en janvier 1944. Il laissait
derrière lui quelques articles (dont Transfini et continu et Mathématique
et formalisme) et surtout ce court manuscrit rédigé en prison
et publié après sa mort, par les soins notamment de Georges Canguilhem,
sous ce titre: Sur la logique et la théorie de la science.
Cavaillès sest rangé au nombre de ceux qui ont pris parti nettement
contre la philosophie de la conscience, y compris dans son projet de fondation
transcendantale des connaissances. Si le champ des théories mathématiques
modernes est structuré par la querelle entre partisans de lintuition
et partisans de la construction, Cavaillès est clairement au nombre
des constructivistes: il existe un devenir autonome des mathématiques,
procès de transformation des concepts qui ne renvoie à aucun sujet,
à aucune conscience: «Ce nest pas une philosophie de la conscience,
mais une philosophie du concept qui peut donner une doctrine de la science»
(Sur la logique et la théorie de science).
Jean-Toussaint Desanti, de son côté, a été profondément
marqué par les leçons de la phénoménologie husserlienne
quil na jamais reniée, de même que sa pensée ne cessa de
voisiner avec celle de Merleau-Ponty par-delà les violents différends
idéologiques qui purent les séparer (la querelle dorigine stalinienne
entre «science bourgeoise» et «science prolétarienne»,
assénée par lun, récusée par lautre). Militant actif
du Parti communiste jusque dans les années60, Desanti eut en effet cette
particularité quil tenta dunifier dans sa personne trois courants peu
compatibles, celui de la phénoménologie, celui dune pratique des
mathématiques, celui dun matérialisme dialectique plus dogmatique
que fécond, surtout dans le champ des sciences. Cette diversité
se retrouve dans ses ouvrages: Introduction à la phénoménologie
(1976), Phénoménologie et Praxis (1963), Les Idéalités
mathématiques (1968), La Philosophie silencieuse ou critique des
philosophies de la science (1975). Si cest bien dune certaine manière
en disciple de la phénoménologie husserlienne que Desanti interroge
la rationalité locale du «geste mathématique», cest pour
avouer finalement que ce dernier, reconduit jusquà ses «structures
radicales de constitution», désavoue la thèse husserlienne
de la fondation des idéalités dans une conscience absolue (il y
a «échec de la constitution transcendantale de la conscience»).
Cet aveu lui-même nest pas un échec mais la prise de conscience
féconde quil faut en venir à penser dautres modes du sujet ou
dautres modes de sa constitution «symbolique» entre corps et langage
(cf. Un destin philosophique, 1982), où la prise en compte de la
spirale biographique sarticule à une description minutieuse des structures
de «capture» symbolique du sujet.
Georges Canguilhem (1904-1995) est une autre de ces figures, à laquelle
de nombreux philosophes ou penseurs, de Foucault à Lacan, ont pu rendre
hommage. Philosophe et médecin, historien des sciences et de la philosophie,
on lui doit une conscience très aiguë du caractère local de
la rationalité scientifique, rationalité en loccurrence propre
aux sciences de la vie mais marquée, comme la physique selon Bachelard
et lhistoire des mathématiques selon Desanti, par des remaniements conceptuels
et théoriques réguliers faisant rupture (ainsi du concept d«organisme»
ou de la catégorie de «normalité» opposable à celle
de «pathologie»). La spécificité de son objet se retrouve
dans la singularité de cette philosophie des sciences: cette dernière
se caractérise moins par laccent mis sur le caractère construit
des théories, donc sur lautonomie du concept, que sur limmanence
de la théorie à son objet qui est la vie. Faut-il voir là
la prégnance dun matérialisme plus marqué que chez dautres
philosophes des sciences, voire dun «nietzschéisme» attentif
à saisir dans le processus vital lui-même linstauration des normes,
direction de pensée qui le situerait au plus proche de la pensée
de son jeune disciple Michel Foucault? On trouvera en tout cas dans ses nombreux
articles regroupés en livres (Le Normal et le Pathologique, rééd.
1966; La Connaissance de la vie, 1952; Études dhistoire et
de philosophie des sciences, 1968) une réflexion érudite et
minutieuse sur le jeu complexe de la vie et de la mort sous-jacent aux constructions
du discours savant, un jeu souvent voilé par les idéologies qui
se projettent sur lui et que Canguilhem débusque comme Bachelard de son
côté lavait fait: hantés par les questions souvent confusément
posées dans le champ de la «bioéthique», les hommes daujourdhui
trouveraient profit à relire ces textes. Parler des sciences de la vie
et de lenseignement de Canguilhem ne peut se faire sans évoquer, plus
près de nous, trois noms. Dune part celui de François Jacob dont
le livre La Logique du vivant (1970) a représenté une date
dans lhistoire de la philosophie de la biologie (transformation progressive du
concept d«organisme» jusquà ses avatars récents liés
à lapparition de la génétique comme tentative de maîtriser
par la science la dialectique du sexe, de la vie et de la mort). Ensuite celui
de Dominique Lecourt (1944) qui a consacré plusieurs études à
luvre de Bachelard (dont LÉpistémologie historique de
Gaston Bachelard, 1969), mais aussi, en tant que disciple alors dAlthusser
à lENS à l«affaire Lyssenko» comme illustration politiquement
dramatique des relations de contamination qui peuvent sinstaurer entre science
et idéologie (Lyssenko, 1977). Il est aujourdhui lun de ceux
qui travaillent de la manière la plus constante à cette intersection
entre les sciences, les idéologies qui les imprègnent inévitablement
(le «créationnisme» américain, le positivisme, Popper)
et cette exigence de clarification propre à la philosophie. De son côté
Patrick Tort (1952) est lauteur dune uvre trop souvent méconnue
et originale qui doit quelque peu à Derrida (enquêtes sur les philosophies
de lécriture) mais plus sans doute à Althusser et Michel Foucault.
Dans la foulée du Foucault de LArchélogie du savoir, il
sagit de constituer une «analyse des complexes discursifs», enquête
sur les stratégies énonciatives qui sont à luvre par
exemple dans les théories de lécriture mais aussi dans les théories
de lévolution (cf. LOrdre et les Monstres, 1980). Cest en ce
sens que Patrick Tort a consacré plusieurs ouvrages à lanthropologie
darwinienne et à ses implications (La Pensée hiérarchique
et lÉvolution, 1983; Misère de la socio-biologie, 1985;
Darwinisme et Société, 1992). Il est également le
maître duvre, aux PUF, dun Dictionnaire du darwinisme et de
lévolution.
Michel Serres (1930) est, lui aussi, un épistémologue et un historien
des sciences, comme le manifeste sa thèse Le système de Leibniz
et ses modèles mathématiques (1968). Par la suite, sa renommée
sera liée à la publication de la série des Hermès
(1969-1981). Le premier de ces volumes, intitulé La Communication,
est dun philosophe des mathématiques qui insiste sur la validité
du concept de «structure» quand il est employé dans sa rigueur
mathématique. Pourtant, ce nest pas le spécialiste dune science
qui sexprime dans lensemble des Hermès: selon un parti pris qui
ne variera plus, il sagit pour Michel Serres de pratiquer une interdisciplinarité
permanente et de favoriser au maximum les échanges entre les régions
du savoir. Partisan dune épistémologie pluraliste, refusant toute
idée dunité dernière, de hiérarchie et de fondement,
il ne soppose pas moins à la perspective totalisante dun Auguste Comte
quau clivage bachelardien entre monde de la science et monde de la rêverie,
ou à la dualité althussérienne entre pureté théorique
et impureté idéologique. Homme des Lumières, lEncyclopédie
comme recension ouverte de tous les savoirs demeure pour lui un idéal:
il prétend mettre en connexion non seulement les régions du savoir
scientifique (la thermodynamique par exemple comme source dune pensée
de l«information» qui traverse mathématiques, physique et linguistique),
mais aussi bien tous les champs du discours (au sens où la peinture de
Turner est «contemporaine» de la thermodynamique et où celle
de La Tour «traduit» Pascal). Le mot-clef des Hermès,
et au fond de toute luvre de Michel Serres, quil sagisse de réfléchir
sur le caractère métissé des sociétés modernes
(Le Tiers instruit) ou sur lidée dune charte des droits de la
nature (Le Contrat naturel), est bien le mot de «communication»:
quon le veuille ou non, il traduit un état de fait du monde contemporain.
En ce sens, lego solitaire a vécu: sil existe un champ transcendantal,
note Michel Serres, ce ne peut être que celui dune «intersubjectivité
transcendantale».
Il restait enfin à citer deux philosophes qui ont incarné lun et
lautre, dans la période, cette connexion assez rare chez nous entre épistémologie,
théorie de la logique et théorie de la connaissance. Le premier,
Gilles-Gaston Granger (1920) est à la fois philosophe des sciences et logicien,
réfléchissant à partir de lactivité de connaissance
interne aux sciences sur la structure même de la connaissance philosophique.
Sil explore, en comparatiste, les formes de rationalité propres aux mathématiques,
à la physique, à la linguistique et à léconomie pour
en dégager les constantes (Pensée formelle et Sciences de lhomme,
1960; Langages et Épistémologie, 1978; Logique, sémantique,
métamathématique, 1972-1974), il se pose la double question
de la réalité que les sciences révèlent et de léventuelle
qualification de la philosophie comme connaissance (dès lors quon ne la
définit plus comme juge suprême de toute connaissance et en ce sens
indiscutable). Dans le premier cas, les différentes sciences sont décrites
comme des «modélisations de lexpérience», ce qui suppose
au moins quil y a expérience dun réel extérieur à
la pensée, et Granger décrit les opérations précises
auxquelles cette modélisation contraint le savant. Dans le second cas,
celui dune modélisation sans doute plus aporétique, Granger ne
décrit pas la philosophie dans son rapport à la réalité:
il la pense comme «analyse des significations de lexpérience»,
ce qui la met en dépendance vis-à-vis de létat donné
des sciences dont elle est contemporaine (position qui nest pas si loin de celle
dAlain Badiou). On retiendra sa définition de la philosophie comme «philosophie
du style» entre reconnaissance de lindividuel et idéal de la formalisation,
question par ailleurs débattue dans Wittgenstein (1969) et dans
La Théorie aristotélicienne de la science (1976).
Si les premiers travaux de Jules Vuillemin (1920) dénotent linfluence
de lexistentialisme et du marxisme, le cur de sa philosophie concerne les
rapports de la raison et de la science. Dans sa leçon inaugurale au Collège
de France (1962), il définit un projet qui rejoint en partie celui de Gilles-Gaston
Granger: élaborer une «nouvelle critique de la raison pure» qui
tienne compte des apports de la philosophie analytique, si peu reconnue en France
jusquà une date récente, comme Jacques Bouveresse na cessé
de le rappeler. Si lIntroduction à la philosophie de lalgèbre
(1962) sappuie sur la phénoménologie de Husserl pour déterminer
quelle conception de la raison se trouve liée au développement du
formalisme mathématique et quel rôle le formalisme joue en philosophie,
il insiste sur la présence au principe du formalisme d«actes sans
sujet» et se propose dutiliser «les analogies de la connaissance
mathématique pour critiquer, réformer et définir, autant
quil se pourra, la méthode propre à la philosophie théorique».
La Logique et le Monde sensible (1971) montre comment se sont développées
les théories modernes de labstraction dans leur rapport au monde sensible:
dogmatiques à leurs débuts, ces théories mettaient la philosophie
en accusation et prétendaient récuser toute ontologie, tâche
devenue clairement par la suite problématique voire aporétique.
Enfin Nécessité ou contingence (1984) tente une classification
rationnelle des systèmes philosophiques dans leur relation aux deux catégories
de nécessité et de contingence.
Trois rubriques nous ont ensuite semblé nécessaires pour rendre
compte de la multiplicité actuelle de la recherche en épistémologie
comme des grandes questions autour desquelles il est possible de regrouper cette
dernière: questions de la forme et de lintuition ou de lintuition et
de la construction, où se noue le débat entre mathématiques
et formalisme logique, questions du déterminé et de laléatoire
ou encore de la nécessité et du hasard qui se posent aussi bien
dans le champ de la physique que dans celui des sciences du vivant, enfin la rubrique
«Vie et technique» nous a semblé appropriée pour rendre
hommage à quelques pensées originales liées aux développements
récents des sciences de la vie.
La dualité du formel et de lintuitif, des partisans de lintuition et
des partisans de la construction, permet de mieux cerner les enjeux qui continuent
de travailler la philosophie des mathématiques. Si Cavaillès avait
bien montré linterdépendance de la forme et de lintuition (mais
dune intuition «sans sujet») dans la constitution des structures mathématiques,
la question de lontologie nen continue pas moins de hanter de lintérieur
le geste mathématique. Il est frappant par exemple que la référence
platonicienne demeure si forte, même si cest avec des conséquences
souvent fort différentes. Pour Albert Lautman (1908-1944) par exemple,
lami de Cavaillès, lintuition platonicienne des Idées-nombres
demeure une illustration féconde de la dialectique nécessaire entre
structure formelle et intuition dans lactivité mathématique. De
son côté René Thom (1923) prétend que le mathématicien
fait directement face aux données de lexpérience ou encore que
les modèles mathématiques auxquels il se réfère ont
une portée ontologique et pas seulement opératoire: la théorie
topologique des catastrophes suppose quil est possible délaborer une
«mathématique des phénomènes critiques en général»
qui soit une «méthode qualitative pour interpréter les
formes naturelles» (Stabilité structurelle et Morphogenèse,
1972; Modèles mathématiques de la morphogenèse, 1980;
Paraboles et Catastrophes, 1983). De son côté Alain Badiou
(1937) sappuie sur la logique sous-jacente à la théorie des catégories
pour affirmer, dans un geste qui se réclame explicitement de Platon, que
les mathématiques «effectuent» la question de lontologie, ce
qui veut dire que pour lui les constructions mathématiques sont les formes
de lêtre. Cette thèse est notamment développée dans
LÊtre et lÉvènement (1988), où dentrée
de jeu sont mis en connexion les noms de Platon et de Cantor. Pour une juste appréciation
de la nature de la logique mathématique et de sa portée, on pourra
se reporter à louvrage de Roger Martin Logique contemporaine et Formalisation
(1964).
Les deux couples notionnels «déterminé-aléatoire»
et «nécessité-hasard» nous ont paru propres à éclairer
une grande partie du débat épistémologique actuel aussi bien
dans le domaine de la physique que dans celui des sciences de la vie. Il sagit
en loccurrence des plus récents développements dune très
vieille question à la fois épistémologique et ontologique:
dans quelle mesure hasard ou nécessité sont-ils inhérents
à la réalité que nous pensons, à lêtre même,
dans quelle mesure sont-ils relatifs à la connaissance que nous avons de
lêtre ou du réel? De fait, il y a connexion dans le traitement contemporain
de cette question entre les développements de la théorie quantique
(conduisant à moduler lidée antérieure du déterminisme
à la fois dans la pensée et dans la réalité) et ceux
de la biologie moléculaire quand elle se propose de théoriser les
modes dapparition de la vie et de la transmission du patrimoine génétique
- à cet égard, le grand livre de la période demeure celui
de Jacques Monod, Le Hasard et la Nécessité (1970).
Quil faille moduler les concepts de hasard et de nécessité au point
de les considérer, avec Jacques Monod, comme inséparables nannule
pas pour autant la question ontologique de fond à laquelle les philosophes
des sciences répondent, il faut le reconnaître, avec bien des nuances.
Déterminisme strict ou bien réel irréductiblement aléatoire
en lui-même, donc décevant en fin de compte toujours sa capture par
les appareils du savoir et les protocoles de la pensée? Si Ilya Prigogine
(1917) croit en un monde irréductiblement aléatoire marqué
par lirréversibilité du créé (Physique, temps
et devenir, 1980), dautres, sans nier la position indéterministe,
insistent plutôt sur les limites de la connaissance scientifique. Jacques
Merleau-Ponty (Cosmologie du XXe siècle, 1965; La Genèse
des théories physiques, 1974) soutient ainsi que la science nous apprend
surtout ce que lêtre nest pas. Bernard dEspagnat de son côté
expose une théorie du réel «voilé» que les moyens
de la physique ne sauraient atteindre entièrement (À la recherche
du réel, 1979). Jean Largeault (1935-1995) a soutenu que rien ne permet
au scientifique de trancher entre lhypothèse indéterministe et
lhypothèse déterministe. Quant à Jean-Marc Levy-Leblond
(1940), raisonnant à partir des théorisations physiques les plus
récentes, il note par exemple que les nouvelles théories du «chaos»
nadmettent le déterminisme classique que dans lhypothèse dune
connaissance absolue de létat de tout lunivers et quinversement léquation
de Schrödinger, pierre angulaire de la mécanique quantique, décrit
lévolution dun système quantique dune manière entièrement
déterministe.
Les sciences de la vie, dans leurs développements récents, intéressent
de toute évidence la philosophie en ce quelles donnent elles aussi à
des questions très anciennes des éléments de réponse
inédits. Ces questions concernent à la fois la spécificité
du «vivant» au sein de la matière non vivante, et la spécificité
de lhumain au sein du vivant. Indépendamment de la question «nécessité/hasard»,
sur laquelle intervenait dune manière forte le livre de Jacques Monod,
les développements récents de la biologie ont donné lieu
à une réinterrogation des relations entre ce qui de lhumain est
maîtrisable par le savoir biologique et ce qui serait irréductible
à cette maîtrise. Les neuro-sciences dune part ont relancé
la nécessité de penser larticulation entre la matérialité
biologique de lêtre humain et ses manifestations spécifiques dans
le domaine de la représentation, de laffect ou de laction (Jean-Pierre
Changeux et LHomme neuronal, 1983; Jean-Didier Vincent, Biologie
des passions, 1990): positions qui nont de sens quà être confrontées
notamment à la définition lacanienne de lhomme comme animal voué
au signifiant. Les développements de la génétique dautre
part ont relancé sous le nom souvent confus de bioéthique
la nécessité de resituer le savoir de lhumain comme vivant dans
un ensemble plus vaste où, en rupture avec les sagesses antiques, lhomme
ne saurait plus être défini comme moment de lordre naturel mais
comme cet être paradoxal qui sapproprie la réalité, et la
sienne propre, par la connaissance au point dentraîner une rupture de tous
les équilibres naturels et de modifier les conditions de sa propre reproduction.
Question en fin de compte philosophique, et non scientifique, où il en
va du mouvement dun désir assez radicalement obscur à soi-même.
Dans la dernière rubrique, «Vie et technique», nous nous sommes
plus sagement contentés de rendre hommage à quelques philosophies
singulières quon ne pouvait réduire à être seulement
des épistémologies de la biologie. Ainsi, luvre de François
Dagognet (1924) se caractérise par sa grande diversité et son ouverture
desprit: elle se donne comme programme général de «découvrir
ensemble lhomme et la matière» et de repérer les structures
de lobjectivité qui révèlent cette connexion et qui agissent
en surface (la surface et non lintériorité: doù par exemple
une analyse de la peau comme surface du corps). Docteur en médecine,
Dagognet a réfléchi, comme Canguilhem, sur les enjeux modernes des
disciplines de la vie (Philosophie biologique, 1954; Le Catalogue
de la vie, 1970), mais aussi bien sur les enjeux et le langage de la chimie,
et dune manière plus générale sur les caractéristiques
(matérielles) de lespace contemporain pris dans sa matérialité
(Une épistémologie de lespace concret, 1977; Faces,
surfaces, interfaces, 1982; Rematérialiser, matières et
matérialisme, 1985). Par ailleurs, luvre de Gilbert Simondon
(1924-1989) doit retenir par son attention précise au monde des techniques,
dans une direction qui nest certainement pas celle de la critique heideggerienne
(Du mode dexistence des objets techniques, 1958). Sa réflexion
la conduit à relativiser la notion traditionnelle d«individu»,
y compris la dualité généralement reçue entre individu
et communauté, en concevant lindividu moins comme un principe de départ
que comme le résultat dune multitude de processus et en cherchant à
penser les modes concrets de lindividuation en tant que genèse matérielle:
«Il faut connaître lindividu à travers lindividuation
plutôt que lindividuation à travers lindividu» (LIndividu
et sa genèse physico-biologique, 1964).