Une dernière rubrique doit nous permettre de rendre hommage à des
penseurs que nous pouvons considérer comme de grands «passeurs»,
pour reprendre un beau mot de Gilles Deleuze. Sans avoir nécessairement
élaboré une uvre systématique, ils sont de grands historiens
de la philosophie qui, comme Ferdinand Alquié ou Martial Gueroult, ont
renouvelé puissamment leur discipline, des penseurs originaux rebelles
aux modes, aux courants et aux partages institués tel Vladimir Jankélévitch,
de remarquables professeurs qui ont marqué plusieurs générations
détudiants, enfin dinlassables organisateurs de rencontres plus soucieux
de faire avancer le travail collectif de la pensée que de se valoriser
eux-mêmes.
Jean Wahl (1888-1974) fut une de ces personnalités inlassablement au service
de la nouveauté philosophique, sans lesquelles le paysage philosophique
français neût pas été ce quil est. Esprit rebelle,
révoqué et emprisonné par le gouvernement de Vichy parce
que juif, évadé, réfugié aux États-Unis où
il enseigna de 1941 à 1945, Jean Wahl fut par la suite professeur à
la Sorbonne. Cela en tout cas ne suffit pas à faire une figure académique
de celui qui accomplit, selon le mot de Levinas, «une activité
extra-universitaire et même anti-universitaire nécessaire à
une grande culture». Fondateur du Collège philosophique en 1946,
directeur de la Revue de métaphysique et de morale à partir
de 1950, président de la Société française de philosophie
à la mort de Gaston Berger, ce qui frappe est létonnante ouverture
desprit de ce «passeur». Auteur dune thèse sur Les philosophies
pluralistes dAngleterre et dAmérique (Whitehead par exemple) à
un moment où elles étaient chez nous bien mal connues, il aura par
ailleurs mis en avant limportance de la notion dinstant dans la philosophie
de Descartes ou, dans le Parménide de Platon, celle dune dialectique
non hégélienne. Sil a rassemblé les éléments
de sa propre philosophie dans son Traité de métaphysique
(1953) et dans LExpérience métaphysique (1964), on notera
surtout sa prescience des nouvelles orientations de la philosophie française
(lexistentialisme de Sartre notamment) dans sa propre insistance à réclamer
les droits dune philosophie du concret et du vécu (Études kierkegaardiennes,
1938), par opposition à ce qui lui apparaissait comme lexcès dabstraction
et de totalisation de la pensée hégélienne (quil aborde
par le biais dun certain humanisme tragique «dépoque» avec
Le Malheur de la conscience dans la philosophie de Hegel, 1929). On notera
enfin, comme une curiosité et une rareté, son Cours sur lathéisme
éclairé de Dom Deschamps (1967).
Autre grand passeur, esprit original, traducteur de textes rares, Maurice Patronier
de Gandillac (1906), longtemps professeur émérite à la Sorbonne,
a attaché son nom à lesprit de rencontre et de dialogue incarné
durant toute cette période par les rencontres de Cerisy dont il fut le
grand inspirateur. Il aura par ailleurs voué lessentiel de ses recherches
à cette philosophie de la Renaissance dans lensemble si mal connue et
à certaines figures de la mystique quil lui revient davoir fait connaître
à un large public. Ainsi de ses ouvrages sur La Philosophie de Nicolas
de Cues (1941), son Denys lAréopagite (1943), son livre sur
Eckhart (1942), tout autant que ses traductions de Max Scheler (Le
Formalisme en éthique) et de Hegel (Propédeutique philosophique).
Il a récemment publié aux éditions du Cerf Genèses
de la modernité (1992), somme érudite consacrée à
lexamen des différentes cosmologies et conceptions du monde qui se sont
succédé en Occident depuis la Cité de Dieu de saint
Augustin jusquaux utopies de Campanella et de Bacon, en passant par les thèses
dAlain de Lille et de Duns Scot, par l«abîme» selon Eckhart
et la «docte ignorance» selon Nicolas de Cues.
Étrangers aux courants et aux modes, enracinés par contre dans la
tradition proprement française de la «philosophie morale», Jean
Nabert et Vladimir Jankélévitch avaient eux aussi leur place dans
cette exposition. Le premier (1881-1960) est lauteur dune uvre qui na
pas eu la chance de toucher un large public comme celle de Jankélévitch
mais qui demeure singulièrement forte (LExpérience intérieure
de la liberté, 1923; Éléments pour une éthique,
1943; Essai sur le mal, 1955; Le Désir de Dieu, 1966).
Dans la tradition de la philosophie réflexive, il sagit dune exploration
des paradoxes de la conscience qui conduit au bord de la révélation
dun Autre que lhomme mais sarrête en deçà. Si la conscience
nest pas son propre fondement mais renvoie à lactivité qui la
conditionne, si lhomme comme être libre doit se définir dabord
comme agissant et non comme source du savoir ou de la représentation, le
«sujet» doit se concevoir comme intimement divisé en tant quil
est «désir dêtre» et non pas être. Un tel sujet
doit être pensé à la fois comme affirmation originaire et
comme négativité, cette dernière savérant dans lexpérience
du mal en tant que radicalement injustifiable. Récusant par là toute
«théodicée», toute justification de Dieu face à
lévidence du mal, Nabert nexclut pas la possibilité de renvoyer
à lidée de Dieu. Mais cette idée doit être coupée
de toute ontologie (rupture avec toute tentation heideggerienne) et elle suppose
en même temps une révélation, celle que nous transmettent
les «témoins de lAbsolu» et qui vient en somme confirmer lanalyse
réflexive.
Pour des générations détudiants, les cours de Vladimir Jankélévitch
(1903-1985) étaient une fête de lintelligence. Révoqué,
tout comme Jean Wahl, par Vichy, entré dans la Résistance, il devait
finalement retrouver un poste de professeur après la guerre et être
nommé à la Sorbonne en 1951. Sa grande culture allait de la fréquentation
de Platon et de Plotin à celle de Kierkegaard et de Chestov, du philosophe
espagnol Baltazar Gracian (dont il fut un des premiers en France à faire
connaître les textes) à une connaissance assez rare de la musique
russe ou française (Debussy, Fauré). Sil résista tout comme
Jean Wahl à ce qui lui paraissait une fermeture sur soi de la raison et
de la dialectique conceptuelle, il demeure avant tout celui qui, de La Mauvaise
Conscience (1933) au Paradoxe de la morale (1981) en passant par la
somme impressionnante quest le Traité des vertus (1949, rééd.1971)
sest attaché, avec une rhétorique brillante et subtile, à
traquer les mouvements les plus infimes et les paradoxes secrets, voire les apories,
de la conscience morale, tentations de la bonne conscience et apories du Bien
quand il prétend se poser pour lui-même en oubliant que la morale
nexiste que comme injonction du savoir-faire. Il était sans doute logique
que ce disciple de Bergson fasse du temps et de lamour ses thèmes de prédilection.
Le temps signe sans doute la tragédie de lirréversible mais il
nous révèle en même temps la valeur irremplaçable et
illuminante de linstant. Quant à lamour, qui donne sans attente ni espoir
de retour, il est possible de dire quil est la morale elle-même.
Ferdinand Alquié et Martial Gueroult, historiens de la philosophie, auront
sans aucun doute marqué lun et lautre lhistoire de leur discipline dans
leurs différences dapproche mêmes. Après avoir été
professeur dans de nombreux lycées de France, Ferdinand Alquié (1906-1985)
enseignera la philosophie à la Sorbonne de 1962 à 1976. Sil demeure
un éditeur irremplaçable des uvres de Descartes et de Kant,
on lui doit surtout la thèse, fortement énoncée dans La
Découverte métaphysique de lhomme chez Descartes (1950), du
lien interne, indissoluble, entre le rationalisme de Descartes et laffirmation
métaphysique de linfini du Dieu créateur des vérités
éternelles (thèse quil déploiera notamment dans son commentaire
aussi rigoureux quinspiré des Méditations métaphysiques).
Sil demeure assurément un des meilleurs connaisseurs du cartésianisme
pour son temps, il aura déployé cette recherche au-delà de
Descartes lui-même dans Le Cartésianisme de Malebranche (1974)
et dans Le Rationalisme de Spinoza (1981). Certains de ses disciples ont
usé à bon droit pour caractériser sa pensée et son
attitude de lexpression «passion de la raison»: pour lui, en effet,
luvre de la raison nest jamais séparable de cette passion qui la
relie à luniversel par ce quil y a dans lhomme de plus affectif ou de
plus pulsionnel, le rêve, lamour, la folie ou langoisse. On rappellera
justement que cet ami dAndré Breton est également lauteur dune
Philosophie du surréalisme (1955) dans laquelle se trouvent évoqués
ces domaines que la poésie explore et que seul un rationalisme étroit
prétend expulser de son domaine. Cest surtout dans Le Désir
déternité (1943) et dans La Nostalgie de lÊtre
(1950) que ce cartésien fidèle aux «longues chaînes de
raison» a pu exposer ce qui lui tenait le plus à cur, la nécessité
de recourir à un moment donné, par-delà les limites de cette
raison objectivante et calculante quil critique dans des termes parfois voisins
de ceux de Heidegger, à la transcendance de lÊtre.
Cest cette transcendance, à linverse, que récuse tout à
fait dans ses études Martial Gueroult (1881-1976). Professeur à
Strasbourg puis à la Sorbonne et au Collège de France de 1951 à
1963, il sest efforcé de manifester, à laide dune méthode
quon pourrait appeler structurale ou «internaliste» (Canguilhem), de
quelle manière une grande philosophie, celle de Descartes ou celle de Spinoza,
constitue à elle seule un monde, un ordre de raisons obéissant à
sa propre logique interne sans quon puisse référer ces structures
de langage à un réel qui leur serait extérieur et dont elles
seraient la traduction plus ou moins fidèle. Cette démonstration
de lautonomie du discours philosophique, en quelque sorte sautorisant de lui-même,
a été conduite par Martial Gueroult dans Descartes selon lordre
des raisons (1953) et dans Spinoza (1968-1974).
La générosité intellectuelle et humaine de François
Chatelet était si manifeste que dans Périclès et Verdi
(1985) Deleuze put y voir une véritable «disposition de la pensée».
Cette générosité devait se manifester autant dans son activité
de professeur que dans son rôle de co-fondateur du département de
philosophie de Vincennes (quil dirigea après Foucault) ou du Collège
international de philosophie. «Philosophe dans la cité», François
Chatelet ne fut en somme étranger à aucun des combats de son époque:
militant syndical, militant de lanticolonialisme, «membre critique»
du Parti communiste de 1954 à 1959 avant de se rapprocher de la revue Arguments,
de protester contre les événements de Budapest, et de soutenir,
aux côtés de Sartre, Foucault, Deleuze, les insurrections de Mai
68. Très remarqué par ses maîtres Kojève et Éric
Weil, se définissant lui-même comme hegelo-marxiste, il aura voulu
dans un premier temps décrire ou reconstituer en totalité lhistoire
de la rationalité: depuis Périclès et son siècle
jusquau Platon (1965), au Hegel (1968) en passant par Logos
et Praxis (1962), il se sera efforcé de trouver une logique de lhistoire
que la philosophie serait capable de conceptualiser. Il dénoncera par la
suite ce projet en posant que le logos de lhistoire nest jamais que
reconstruit après-coup. Renonçant alors à toute idée
de totalité, il lui substitue celle de processus de rationalisation hétérogènes
et de multiplicités quil sagit de «cartographier». Cest de
ce repérage des blocs de pensée que participent ces ouvrages de
synthèse quil dirigera, Histoire de la philosophie (1972), Histoire
des idéologies (1978), Les Conceptions politiques du XXe siècle
(1981).