L'aventure du Signe et de la Figure
l'intérieur des genres les plus traditionnels les créateurs les plus novateurs vont exploiter systématiquement certains des paramètres photographiques jusqu'à leurs extrêmes conséquences esthétiques. Ainsi Arnaud Claass va bouleverser le genre avec ses « paysages miniatures » puis avec ses « paysages minutieux » qui vont anticiper sur le mouvement que Jean-François Chevrier a repéré sous l'appellation de « feuillagisme ». L'apport d'Arnaud Claass s'est fait aussi au sein d'une photo intimiste où l'objet comme l'humain est considéré dans sa plus grande proximité. La même attention portée au quotidien au coeur du voyage soutient l'oeuvre de Bernard Plossu. L'instantané y conquiert le droit au flou, à l'à peu près visuel dans une sorte de frénésie compulsionnelle de la réalité sensible.
Un trio d'amis va radicaliser cette école du flou : il s'agit de Patrick Toth, de Frédéric Gallier et d'Hervé Rabot. Le premier a expérimenté l'ensemble des possibilités jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences, la quête d'une pure matérialisation de la lumière en une sorte de matrice vide. Il a tenté ensuite de faire retour de cet éblouissement dans une pratique plus ludique qui lui a permis ces dernières années de continuer d'interroger la représentation.
Frédéric Gallier a transporté l'atelier flou à la rencontre des passants, des figures évanescentes de la rue. Lui aussi a poussé à ses extrêmes limites cette quête du peu d'images, de son incertitude jusqu'à ses nus blancs sur fond blanc (qui ont été aussi tentés en une silhouette de peu de traits par Rosella Bellusci). Ses derniers travaux prélèvent dans ce tissu urbain de très petites images où un camaïeu de gris très pâles montre l'extrême résistance du réel représenté.
Hervé Rabot poursuit en moyen format la quête exigeante d'une matière de nature. Son 6 x 6 à hauteur de plexus, il appréhende son motif de tout son corps, il expérimente ainsi le bougé plus que le flou, en recherche d'une luminescence interne commune aux rochers et aux végétaux. Osant un
Noir plus que blanc
selon le titre du livre qu'Anne-Marie Garat lui a consacré, les tensions internes qui en résultent saturent l'image jusqu'en ses bords. D'autres passages d'énergie sont ménagés grâce à la mise en polyptyque. En réduisant son espace de prise de vue aux limites d'un roncier il trouve ces dernières années une économie visuelle d'une grande force et d'une singulière beauté fondée sur le tremblement de la représentation. « Donc le flou qui dans la réalité est élision de la matière, dans la photo devient matière objective et présente
*. »
D'autres vont travailler à la réduction des formes photographiques à leurs plus simples extrêmes, celles de la ligne, avec les architectures froides de Yannick Hedel, les subtils horizons marins de Patrick Le Bescont, les courbes suggestives des corps féminins dessinés par les gommes bichromatées de Jean-François Rospape. La recherche d'une figure aux lignes épurées atteint avec Eric Poitevin son sommet, qu'il dessine les silhouettes des religieuses du Vatican, qu'il élève la statue survivant des poilus de quatorze, qu'il recense le massacre temporel d'une boîte de papillons ou le tableau de chasse de gibiers saisis dans leur arrêt de mort. Tous ces sujets apparaissent comme autant de modernes vanités.

* J.-C. Lemagny, « Le retour du flou », Art Press spécial Photographie.