Les fictions identitaires
eaucoup de femmes artistes ont trouvé en la photographie ce médium apte à manifester la double quête d'une identité et d'un espace d'exercice de sa libre expression artistique. Parmi les pionnières il importe de citer Gina Pane qui par ses actions-transferts a exploré l'univers de l'intimité du corps féminin dans des performances dont la seule trace reste le constat enregistré par un appareil 24 x 36. Une rhétorique du sacrifice visuel trouve dans le morcellement de la prise de vue une expression mimétique de la dialectique du sang et du marquage du corps.
D'autres artistes ont su explorer les mythes sociaux de la féminité pour en prendre le contre-pied par la dérision, la critique ou la ré-appropriation. Annette Messager s'est faite tour à tour collectionneuse de ces clichés via dessins, posters et tirages, puis conteuse des légendes noires d'une féminine sorcellerie, avant de devenir tricoteuse de fétiches ou d'ex-voto porteurs d'un potentiel de reconstitution, d'un corps réconcilié avec ses entrailles de chiffons comme avec les structures de son désir.
Des artistes homosexuels ont utilisé la photographie comme terrain d'une reconnaissance puis d'une lutte pour la défense d'une image sociale, avant que la menace du sida ne les amène à l'utiliser comme arme de contre-propagande.
Alain Fleig l'un des premiers a su donner une image forte et vraie du désir homosexuel en des oeuvres mixtes. Depuis trois ans environ il poursuit le grand oeuvre d'un monument photographique aux morts du sida qui n'a pas encore trouvé pour des raisons économiques sa forme définitive.
Bernard Faucon, après avoir planté le décor d'une constante fête rituelle au service d'une enfance fantasmée comme paradis d'inventivité, a su dresser une sorte d'autel alchimique pour la rencontre de l'autre, identique ou différent de soi. Avec ses « chambres d'amour » il touche ainsi à l'universalité du désir et de son pouvoir intime de transmutation.
Partant d'un projet de haute subversion de l'image de soi Michel Journiac a décliné tous les possibles des filiations jusqu'à des rapports incestueux avec sa propre image. Aux cérémonies psychanalytiques de ce théâtre du transfert ont succédé les icônes du corps masculin puis le perturbant travail sur les échanges malsains entre sang et argent, sur l'estampillage des espaces corporels.
Ce travail semble partager des horizons critiques avec les menées de Régine Cirotteau ou Bracha Ettinger sur le questionnement de l'iconographie de l'hystérie, sur sa re-dynamisation. Bracha porte plus loin son interrogation puisque son oeuvre d'artiste double sa recherche psychanalytique internationalement reconnue à propos du féminin du désir. D'autres ont choisi comme Catherine Poncin de fouiller l'inconscient des images anonymes tandis que Joan Soulimant organise ses fragments de souvenirs d'enfance, et démantèle les clichés du féminin en quête d'une mémoire différente du corps.
Nous nous trouvons tout proches d'une tentative de régulation d'une mémoire générale. Elle resitue nos racines à travers les deux grandes guerres, quand Emmanuelle Schmitt ou Claude Vaujany relisent le quotidien et la symbolique de la première guerre, tandis que Christian Boltanski se fait le narrateur précis des disparitions et sacrifices, là où Jill Culiner enquête en image sur les conditions de la collaboration au génocide. Ces artistes n'hésitent pas à s'approprier documents, images de familles, clichés anonymes, imagerie amateur pour leur redonner corps et mémoire en même temps qu'une identité visuelle modifiée.