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Le polar français / Quelques auteurs dans l'Azimut
 

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Levers de rideaux

Le roman policier français a cent trente-deux ans et de beaux restes. Il est né en 1863 avec L'Affaire Lerouge, dans le journal Le Pays, mais il est passé totalement inaperçu. Ce n'est que trois ans plus tard, quand le journal Le Soleil le republiera en feuilleton que le nom d'Émile Gaboriau sera connu.

L'influence de Poe est indéniable mais Gaboriau ne s'en contente pas. Lecteur assidu de Balzac et de Cooper, il greffe d'emblée à son principal personnage les thèmes du roman de moeurs et du roman d'aventures. Plus tard, dans Le Crime d'Orcival, La Corde au cou, Le Dossier 113, il délaissera le père Tabaret (dit Tirauclair) pour un agent de la sûreté nommé Lecoq, préfigurateur des nombreux commissaires et inspecteurs à venir du roman policier. Comme l'ont noté Boileau-Narcejac : les enquêtes de Gaboriau « ne portent plus sur des mystères aussi accablants que ceux du local clos, elles tendent à révéler des caractères. L'énigme n'est plus dans les choses mais dans les êtres ». Littérairement, ça ne vaut plus grand chose, mais littéralement un palier décisif a été franchi.

Il faudra patienter une trentaine d'années pour revoir émerger un personnage récurrent d'une aussi grande importance que Lecoq. Et son ego sera tel qu'il ira jusqu'à supplanter son propre créateur qui a nom Maurice Leblanc. Dans une lettre à un ami, en date du 31 janvier 1913, celui-ci se lamente de ce que son oeuvre dite littéraire ait été passée à la trappe au profit exclusif de cette créature dont le nom a totalement effacé le sien. Arsène Lupin (puisque c'est de lui qu'il s'agit) est né en 1874 de mademoiselle d'Andrézy et de Théophraste Lupin (professeur de boxe emprisonné aux U.S.A. pour escroquerie) ; il est veuf en premières noces d'une certaine Clarisse d'Etigues et en secondes d'une nommée Raymonde de Saint-Véran ; il a également contracté un mariage blanc avec une certaine Angélique de Sarzeau-Vendôme, laquelle est aussitôt allée se cloîtrer dans un couvent de dominicaines. Il est deux fois père : d'un fils légitime enlevé par Joséphine de Balsamo et d'une fille non reconnue, Geneviève d'Ernemont. Son nom, qui est sur toutes les lèvres en cette Belle-époque, il le tire d'un dénommé Arsène Lopin, conseiller municipal et ami de Maurice Leblanc. Ce détrousseur de haut-vol doit sa popularité autant à son charme et à sa dextérité qu'à son indécrottable patriotisme. Car ce gentleman cambrioleur ne rate jamais l'occasion de se muer en agent secret de choc pour... voler au secours de l'intérêt national comme c'est le cas dans L'Aiguille creuse et L'Ile aux trente cercueils. « J'adorais le Cyrano de la pègre, Arsène Lupin, sans savoir qu'il devait sa force herculéenne, son courage narquois, son intelligence bien française, à notre déculottée de 1870 », écrira Jean-Paul Sartre dans Les Mots.

Il en va autrement pour le journaliste Joseph Joséphin dit Rouletabille qui n'a pas réussi à subtiliser la vedette à son père spirituel : Gaston Leroux. C'est sans doute que ce dernier doit davantage son succès au contenu même de ses romans qu'à la création proprement dite de ce fil conducteur que l'on ne suivra, au demeurant, que pour deux seules enquêtes : Le Mystère de la chambre jaune et Le Parfum de la dame en noir. Après quoi, Leroux s'en détournera pour nous conter les aventures de Chéri-Bibi et celles du Fantôme de l'Opéra. Néanmoins, observe Denis Fernandez-Recatala, « si quelques auteurs ou critiques discutent la manière de Gaston Leroux, en revanche, chacun s'accorde à lui reconnaître des qualités narratives, une ingéniosité pour l'agencement, la conduite de ses intrigues, un sens du merveilleux, une poésie qui vient tempérer les excès, la surenchère, auxquels recourt l'auteur ».