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Le polar français / Quelques auteurs dans l'Azimut
 

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Les premières couleurs du noir hexagonal

1943. C'est l'année que choisit Léo Malet, jeune poète surréaliste de trente-deux ans, pour faire paraître le premier roman noir français. Malet n'en est pas à son coup d'essai. Sous divers pseudonymes (Frank Harding, Leo Latimer), ce natif de Montpellier (Hérault et non 34 !) a déjà tâté de cette école dite des « durs-à-cuire » dont Hammett et Chandler aux U.S.A. et Chase en Europe sont les figures de proue. Jusqu'à présent, les romans de Malet se sont situés au-delà de l'Atlantique. Cette fois, 120, rue de la Gare se déroule en France (Lyon puis Paris) via une ouverture dans un stalag allemand, car c'est après la défaite de 40 et sous l'Occupation que notre homme plante sa toile de fond. L'intrigue lui aurait été en partie inspirée par un film de Kurt Bernhardt (avec Charles Vanel et Jules Berry) intitulé Carrefour. Quant au protagoniste, il s'agit d'un privé répondant au nom de Nestor Burma.

Entre 1943 et 1949 vont paraître sept enquêtes de ce détective professionnel à la répartie facile et au goût aventureux ainsi que d'autres romans, sans lui, dont les superbes La Vie est dégueulasse et Le Soleil n'est pas pour nous, diptique que Malet complétera vingt ans après avec Sueur aux tripes, constituant sa célèbre Trilogie noire.

Après quatre ans de silence, Burma revient. Nous sommes en 1953. Ce retour n'a rien à voir avec celui d'un has been. Car, entre-temps, Léo Malet a trouvé la formule qui va faire de lui un écrivain à part entière et de son personnage un véritable emblème du roman noir hexagonal. « L'idée, explique-t-il, m'est venue au pont de Bir-Hakeim. Devant ce paysage de Paris, je me suis dit que c'était quand même extraordinaire que personne n'ait jamais pensé faire un film sur Paris, à part Louis Feuillade. J'ai eu l'idée confuse de romans policiers (...) qui se passeraient chacun dans un quartier ou un arrondissement. » De là vont naître Les Nouveaux mystères de Paris dont le projet, refusé par les Presses de la Cité, sera accepté par Robert Laffont. Du coup, revoilà Nestor Burma sur la brèche aux côtés de sa dévouée secrétaire Hélène Chatelain et face à son frère ennemi, le flic Florimond Faroux.

De 1954 à 1959, quinze volumes sortiront de cette idée (entre autres : Brouillard au pont de Tolbiac, M'as-tu vu en cadavre ?, Boulevard... Ossements, Les Eaux troubles de Javel, Micmac moche au Boul'Mich', Pas de bavard à La Muette, etc.) illustrant tous un arrondissement de la capitale et donnant définitivement au personnage son ampleur et son originalité. Seuls cinq arrondissements ne verront jamais le jour (les VIIe, XIe, XVIIIe, XIXe et XXe) car la spéculation immobilière a saisi Paris au collet et Malet n'y reconnaîtra plus celui qu'il a connu et aimé, lui, l'homme du midi. Sabotée par le cinéma et la télévision, cette partie de l'oeuvre de Léo Malet fait de ce piéton de Paris l'un des plus authentique créateur d'ambiance du roman noir français.

Autre auteur, autres lieux : André Héléna a sombré dans l'oubli. En 1986, les éditions U.G.E. 10 x 18 rééditent six romans de ce célèbre méconnu dans une collection dont le titre générique est La Poisse. Tout un programme qui va (malheureusement) comme un gant à André Héléna. J'aurai la peau de Salvador (1949) raconte l'histoire d'un républicain espagnol lancé, en pleine guerre civile, à la poursuite d'un ex-complice qui a retourné sa veste du côté des phalangistes. Dix ans plus tard, avec Les Clients du Central Hôtel, il situe son décor dans les derniers feux de l'Occupation. Pour Les flics ont toujours raison, il se servira d'un interdit de séjour comme détonateur à une critique sociale abrupte des méthodes policières, juridiques et carcérales. Dans Les Salauds ont la vie dure, il raconte les aventures picaresques d'un demi-sel, sur toile de fond vert-de-gris, mitraillant à vue tout ce qui passe à portée de sa machine. Seulement voilà : l'époque n'est guère à la critique ou à l'énonciation de certains faits et gestes, sans compter qu'Héléna ne soigne ni son gauche ni sa droite. Son style à lui, ce n'est pas le léchage de mots ou de bottes mais plutôt le franc-parler. Sur sa Royale, volée à la Wehrmacht, il tape plus vite qu'une dactylo aguerrie, et plus fort aussi, ce qui lui vaudra même un procès pour tapage nocturne ! Dans la postface à son roman Le Bon Dieu s'en fout, on peut lire en guise d'homélie : « La fin (nous y voilà) est terrible. Son dernier polar refusé au Fleuve Noir, Héléna en est un temps réduit à bâcler de pitoyables polissonneries pour vieux salingues et bidasses à rassis. Il n'échappe à la soupe populaire, in extremis, que grâce à un petit héritage qui lui permet de se retirer, physiquement délabré, à Leucate. La maladie ne l'y lâchera plus. Après trois ans de souffrances, André Héléna meurt sans avoir pu achever son ultime tentative de rachat littéraire. »

De son côté, Jean Amila a commencé son périple romanesque sous son patronyme : Jean Meckert. Les Coups (paru en 1942, chez Gallimard via Raymond Queneau) reçoit les encouragements de Roger Martin du Gard. Quant à Gide, il ne tarit pas d'éloges. L'année suivante paraît L'Homme au marteau puis La Lucarne et, en 1947 : Nous avons les mains rouges. Quelque temps plus tard, Marcel Duhamel appelle l'auteur pour sa Série Noire. Il y entre sous le pseudonyme de John Amila et écrit (comme le lui impose la commande) un roman (Y'a pas de bon Dieu ) qui se déroule aux U.S.A. Mais dès le deuxième, il revient à la France avec Motus qui cousine allègrement avec ceux signés Meckert. Pour lui, Série Noire ou collection « blanche », l'écrivain n'est pas là pour tuer le temps qui passe. Et puis, il y a des choses qui ne s'oublient pas : en avril 1917, lors des mutineries qui se sont produites dans les tranchées, son père a fait partie des fusillés pour l'exemple. Sa mère, fortement commotionnée, en a subi les conséquences qui se sont traduites par deux ans d'internement psychiatrique et le jeune Jean Meckert a été versé dans un orphelinat où il a passé quatre ans de sa vie. Il avait sept ans... En 1964, John Amila (devenu Jean) publie deux superbes romans : Noces de soufre qui raconte l'histoire d'un couple déchiré dont le mari réalise un hold-up pour tenter de regagner l'estime de son épouse, et surtout La Lune d'Omaha dans lequel, vingt ans après le débarquement en Normandie, parmi les nombreuses croix de la nécropole militaire d'Omaha-Beach, un homme retrouve une tombe sur laquelle figure son nom. Amila n'en finit pas de régler ses comptes avec les guerres et leurs cortèges d'horreurs. 1982 : Le Boucher des Hurlus. 1985 : Le Balcon d'Hiroshima. Au lendemain de 68, il crée un flic en marge (Edouard Magne surnommé Géronimo par ses collègues) qui apparaît dans une suite de romans au cours desquels raison d'État et autres entreprises scabreuses font les frais des engagements d'un auteur à qui la vie n'a pas fait de cadeaux mais qui, par son art consommé de conteur, lui a rendu coup pour coup. Tel était Jean Mecket dit Amila, mort le lundi 6 mars 1995 dans une indifférence quasi générale...

Albert Simonin, lui, va donner un véritable droit de cité aux malfrats dès 1953 avec son désormais classique Touchez pas au grisbi (préfacé par Pierre Mac Orlan de l'Académie Goncourt, Prix des Deux Magots et adapté au cinéma par Jacques Becker). « Tout comme Burma était un privé bien de chez nous, note Jean-Paul Schweighaueser, le héros de Simonin est à l'opposé d'un Scarface ou d'un Lucky Luciano. C'est un truand et non un gangster ; il n'est nullement avide de pouvoir, ce qu'il recherche c'est le moyen de se payer tout ce dont il a envie. » Et force est effectivement de constater que l'on est plus proche de la petite épicerie de quartier que de l'hypermarché avec pignon sur zone. Toutefois, ce n'est pas là que se situe l'intérêt de cet auteur, héritier des Bruant et autres Francis Carco. Ce qui intéresse avant tout Simonin, ce sont les us et coutumes de ce petit monde surnommé « le milieu » avec ses formules colorées et hermétiques qu'on appelle « l'argot ». Un monde qu'il connaît bien, lui, le natif de La Chapelle qui va exercer tant de métiers (fleuriste, taxi, électricien, fumiste même) avant de s'atteler à son oeuvre. à côté du Grisbi qui a fait date, des romans comme Le Cave se rebiffe, Hotu soit qui mal y pense (Prix Mystère de la Critique), Du mouron pour les petits oiseaux, incarnent à souhait l'élégance d'une langue que personne depuis Villon n'avait mise en bouche d'aussi juste façon.

Tout près de lui, il faut également citer des auteurs tels que : Alphonse Boudard (La Métamorphose des cloportes, La Cerise, Le Corbillard de Jules ) ; Auguste Le Breton (Razzia sur la chnouf, Le Rouge est mis, Du Rififi chez les hommes) ; José Giovanni (Le Trou, Le Deuxième souffle, Classe tous risques, Les Grandes gueules) ; Pierre Lesou (Le Doulos), etc.