Fastueuse misère «Il est comme vous... il a un il gai et puis lautre qui est un tout petit peu triste», constate Françoise, dans Le jour se lève - film dont Jacques Prévert a écrit les dialogues pour Marcel Carné en 1939 -,en comparant François, le jeune homme quelle aime, à son ours en peluche. Cet ours, qui va métaphoriquement mourir avec François (Jean Gabin), est, bien sûr, sa part denfance.Il ressemble à Jacques Prévert adulte, qui ressemblait lui-même comme un grand frère à Jacques Prévert enfant. On rencontre dans son uvre ce petit garçon triste et gai quil na jamais trahi ; notamment dans les «Mémoires» partiellement publiés en 1959 par le magazine Elle, et intégralement en 1972, en tête du recueil Choses et autres, sous le titre «Enfance». Le couple que forment les parents y apparaît, comme le regard de lours, tout en contrastes : Suzanne Prévert a lair dun naturel joyeux, elle est équilibrée, solide ; André Prévert est plutôt neurasthénique et instable. Pourtant ces deux êtres saiment et, malgré une vie parfois chaotique - chômage du père, changements fréquents de domicile -, les premières années de Jacques, passées dabord à Neuilly puis à Paris, dans le 6earrondissement, semblent heureuses. Suzanne lui apprend à lire avec des contes comme LOiseau bleu ou La Belle et la Bête ; André, qui fait de la critique littéraire, dramatique et cinématographique à ses heures, lemmène au cinéma et au théâtre. Ils vivent presque, par moments, dans la misère. Mais, écrira Jacques dans «Lenfant de mon vivant» - un poème qui paraîtra en 1955 dans La Pluie et le Beau Temps -, cétait «la plus fastueuse des misères». Un Chant terre à terre / étoile Un jour de 1906, le petit Jacques raisonne son père, qui veut se jeter dans le port de Toulon. Lenfant et le père séloignent ensemble, main dans la main, pareils au kid et à Charlot. Prévert estimera salubre cette inversion des rôles, cette prise en main des adultes par les enfants, indemnes encore des préjugés et des conformismes sociaux. Son refus des idées imposées senracine dans une enfance quil dit toujours présente en lui, ce qui inspirera à André Breton cette remarque lumineuse : Prévert «dispose souverainement du raccourci susceptible de nous rendre en un éclair toute la démarche sensible, rayonnante de lenfance et de pourvoir indéfiniment le réservoir de la révolte». Inscrit successivement dans deux écoles laïques du Quartier latin, Jacques se retrouve en 1908 dans un établissement catholique de la rue dAssas. Mais lanticléricalisme inscrit dans son uvre semble surtout avoir surgi de lantipathie pour le grand-père paternel, surnommé par lui «Auguste le Sévère». Cest ce catholique étroit, royaliste de surcroît, qui a sauvé André du chômage - famille oblige -, en lui trouvant un emploi à lOffice central des uvres de bienfaisance de Paris. Jacques accompagne son père dans ses visites aux malheureux et découvre la plus sombre misère. Pourtant les pauvres ont donné aux rues de jolis noms «pour embellir les choses», et il a vu un bébé malade regarder dun air heureux un canari qui semblait chanter pour lui. Les yeux que lenfant pose sur le monde y découvrent un paysage tout en nuances et il se met à refuser les oppositions simplistes, surtout entre imaginaire et réalité : le chant de «Lenfant de mon vivant» est un «chant terre à terre /étoilé». Il faut changer la vie, décide-t-il, persuadé que cest déjà un bon début de la rêver. | ||||
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