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Marcel Proust

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 Journées de lecture

"Il n’y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré. Tout ce qui, semblait-il, les remplissait pour les autres, et que nous écartions comme un obstacle vulgaire à un plaisir divin : le jeu pour lequel un ami venait nous chercher au passage le plus intéressant, l’abeille ou le rayon de soleil gênants qui nous forçaient à lever les yeux de la page ou à changer de place, les provisions de goûter qu’on nous avait fait emporter et que nous laissions à côté de nous sur le banc, sans y toucher, tandis que, au-dessus de notre tête, le soleil diminuait de force dans le ciel bleu, le dîner pour lequel il avait fallu rentrer et pendant lequel nous ne pensions qu’à monter finir, tout de suite après, le chapitre interrompu, tout cela, dont la lecture aurait dû nous empêcher de percevoir autre chose que l’importunité, elle en gravait au contraire en nous un souvenir tellement doux (tellement plus précieux à notre jugement actuel que ce que nous lisions alors avec amour) que, s’il nous arrive encore aujourd’hui de feuilleter ces livres d’autrefois, ce n’est plus que comme les seuls calendriers que nous avons gardés des jours enfuis, et avec l’espoir de voir reflétés sur leurs pages les demeures et les étangs qui n’existent plus.

Qui ne se souvient comme moi de ces lectures faites au temps des vacances, qu’on allait cacher successivement dans toutes celles des heures du jour qui étaient assez paisibles et assez inviolables pour pouvoir leur donner asile. Le matin, en rentrant du parc, quand tout le monde était parti faire une promenade, je me glissais dans la salle à manger, où, jusqu’à l’heure encore lointaine du déjeuner, personne n’entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse, et où je n’aurais pour compagnons, très respectueux de la lecture, que les assiettes peintes accrochées au mur, le calendrier dont la feuille de la veille avait été fraîchement arrachée, la pendule et le feu qui parlent sans demander qu’on leur réponde et dont les doux propos vides de sens ne viennent pas, comme les paroles des hommes, en substituer un différent à celui des mots que vous lisez (1). »

En 1906, Marcel Proust publie la traduction de Sésame et les Lys, conférence que le grand critique d’art et philanthrope anglais John Ruskin avait consacrée aux trésors de la lecture. Le traducteur enveloppe le mince texte de notes disertes, qui n’ont souvent qu’un rapport nébuleux avec le passage qu’elles commentent, et le fait précéder d’une longue et belle préface. C’est l’évocation de quelques journées de l’enfance, de lectures faites lors de vacances à la campagne : déjà, on reconnaît le petit monde de Combray, avec ses personnages — la grand-tante, la cuisinière — et ses objets fétiches — Le Printemps, de Botticelli, et les fleurs des champs. On peut dater de la rédaction de cette préface la naissance de À la recherche du temps perdu, dont Proust n’esquissera le plan qu’en 1907-1908 et dont le premier volume ne paraîtra pas avant 1913. Le souvenir de ces journées de lecture va peu à peu peupler de personnages les nuits les plus fécondes qu’ait connues la littérature française.

"Maman s’assit à côté de mon lit ; elle avait pris François le Champi à qui sa couverture rougeâtre et son titre incompréhensible, donnaient pour moi une personnalité distincte et un attrait mystérieux. Je n’avais jamais lu encore de vrais romans. J’avais entendu dire que George Sand était le type du romancier. Cela me disposait déjà à imaginer dans François le Champi quelque chose d’indéfinissable et de délicieux. Les procédés de narration destinés à exciter la curiosité ou l’attendrissement, certaines façons de dire qui éveillent l’inquiétude et la mélancolie, et qu’un lecteur un peu instruit reconnaît pour communs à beaucoup de romans, me paraissaient simplement – à moi qui considérais un livre nouveau non comme une chose ayant beaucoup de semblables, mais comme une personne unique, n’ayant de raison d’exister qu’en soi – une émanation troublante de l’essence particulière à François le Champi. Sous ces événements si journaliers, ces choses si communes, ces mots si courants, je sentais comme une intonation, une accentuation étrange. […] Si ma mère était une lectrice infidèle c’était aussi, pour les ouvrages où elle trouvait l’accent d’un sentiment vrai, une lectrice admirable par le respect et la simplicité de l’interprétation, par la beauté et la douceur du son. Même dans la vie, quand c’étaient des êtres et non des oeuvres d’art qui excitaient ainsi son attendrissement ou son admiration, c’était touchant de voir avec quelle déférence elle écartait de sa voix, de son geste, de ses propos, tel éclat de gaieté qui eût pu faire mal à cette mère qui avait autrefois perdu un enfant, tel rappel de fête, d’anniversaire, qui aurait pu faire penser ce vieillard à son grand âge, tel propos de ménage qui aurait paru fastidieux à ce jeune savant. De même, quand elle lisait la prose de George Sand, qui respire toujours cette bonté, cette distinction morale que maman avait appris de ma grand-mère à tenir pour supérieures à tout dans la vie, et que je ne devais lui apprendre que bien plus tard à ne pas tenir également pour supérieures à tout dans les livres, attentive à bannir de sa voix toute petitesse, toute affectation qui eût pu empêcher le flot puissant d’y être reçu, elle fournissait toute la tendresse naturelle, toute l’ample douceur qu’elles réclamaient à ces phrases qui semblaient écrites pour sa voix et qui pour ainsi dire tenaient tout entières dans le registre de sa sensibilité (2). »

Proust naît, en 1871, dans le milieu de la grande bourgeoisie cultivée. Son père, Adrien Proust (1834-1903), originaire d’Illiers, aux confins de la Beauce et du Perche, est un grand hygiéniste, professeur à la faculté de médecine de Paris, membre de l’Académie de médecine, inspecteur général des services sanitaires. Sa mère, Jeanne Weil (1849-1905), d’une famille de banquiers juifs, est la petite-nièce d’Adolphe Crémieux, ministre de la Justice en 1848 et en 1870, grand personnage du judaïsme et de la IIIe République, qui reçut des obsèques nationales en 1880. L’entente de Mme Proust et de Marcel est parfaite (comme, sans doute, avec son second fils, Robert, qui suivra les traces de son père et deviendra médecin). Les conversations s’établissent sur le ton de l’humour et de la complicité affectueuse, tournant autour des auteurs du jour, des spectacles des théâtres parisiens, des musiciens, des peintres du Louvre, des nouvelles politiques ou mondaines. Les lettres qu’ils échangent ne sont que commentaires des événements domestiques et considérations critiques sur les livres de la bibliothèque familiale ou du cabinet de lecture. La figure de la grand-mère — qui, dans les salons de sa jeunesse, a connu Rossini et Musset, mais qui vit dans la culture du Grand Siècle, citant volontiers Molière, Racine ou Mme de Sévigné — domine ce tableau familial.

À la fin du xixe siècle, les romans français sont encore une excellente marchandise d’exportation, et, que l’on vive à Paris ou à Hanoi, à New York ou à Venise, il suffit de ranger dans sa bibliothèque les volumes de Zola, de Maupassant, de Bourget, de Loti ou de France, pour se croire informé de la marche de la littérature mondiale. Proust lit ces auteurs. Mais sa curiosité est inlassable, et il dévore aussi bien Shakespeare, Walter Scott ou Tolstoï, que Balzac (dont, à l’époque, la réputation est encore à faire), Théophile Gautier, Augustin Thierry, Victor Hugo ou George Sand. Tel est le fond de sa culture, un bariolage romantique, où l’histoire est vivante, sauvagement poétique, hantée de personnages hauts en couleur, de sentiments ineffables et violents, comme dans les scènes que la lanterne magique projette sur les murs de la chambre de Combray.

À vingt ans, il hésite entre plusieurs carrières : le droit, les bibliothèques ou la littérature. Son coeur l’emporte bientôt sur sa raison, et son père le voit déjà académicien. Mais il faut d’abord faire une oeuvre. Deux écoles littéraires se partagent les faveurs d’un jeune homme de 1891 : le naturalisme et le symbolisme (successeur du décadentisme, dont il a conservé bien des traits). Par goût, par tradition familiale et par fidélité sociale, Proust est plutôt porté à préférer la seconde. Il lit Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam, Mallarmé, Régnier, Maeterlinck, fréquente Robert de Montesquiou, Anna de Noailles (poétesse et maîtresse de Barrès), José-Maria de Heredia, fait ses délices de la peinture de Gustave Moreau, écoute Wagner avec transport. Mais il y a, dans le symbolisme, dans l’emploi trop systématique du mot rare ou exotique, de la tournure ténébreuse ou contournée, de la pensée hermétique, de la dissonance, quelque chose qui répugne à son intelligence. En 1896, il exprime son dédain envers l’obscurité dans un article qu’il publie dans La Revue blanche, qui est pourtant l’organe du symbolisme.

"Le romancier bourrant de philosophie un roman qui sera sans prix aux yeux du philosophe aussi bien que du littérateur, ne commet pas une erreur plus dangereuse que celle que je viens de prêter aux jeunes poètes et qu’ils ont non seulement mise en pratique, mais érigée en théorie.

Ils oublient, comme ce romancier, que si le littérateur et le poète peuvent aller, en effet, aussi profond dans la réalité des choses que le métaphysicien même, c’est par un autre chemin, et que l’aide du raisonnement, loin de le fortifier, paralyse l’élan du sentiment qui seul peut les porter au coeur du monde. Ce n’est pas par une méthode philosophique, c’est par une sorte de puissance instinctive que Macbeth est, à sa manière, une philosophie. Le fond d’une telle oeuvre, comme le fond même de la vie, dont elle est l’image, même pour l’esprit qui l’éclaircit de plus en plus, reste sans doute obscur.

Mais c’est une obscurité d’un tout autre genre, féconde à approfondir et dont il est méprisable de rendre l’accès impossible par l’obscurité de la langue et du style.

Ne s’adressant pas à nos facultés logiques, le poète ne peut bénéficier du droit qu’a tout philosophe profond de paraître d’abord obscur. S’y adresse-t-il au contraire ? Sans arriver à faire de la métaphysique qui veut une langue autrement rigoureuse et définie, il cesse de faire de la poésie (3) ."

Piqué, Mallarmé répond au jeune inconnu, quelques semaines plus tard, dans la même revue : « Il doit y avoir quelque chose d’occulte au fond de tous, je crois décidément à quelque chose d’abscons, signifiant fermé et caché, qui habite le commun : car, sitôt cette masse jetée vers quelque trace que c’est une réalité, existant, par exemple, sur une feuille de papier, dans tel écrit – pas en soi – cela qui est obscur : elle s’agite, ouragan jaloux d’attribuer les ténèbres à quoi que ce soit, profusément, flagramment. […] Je préfère, devant l’agression, rétorquer que des contemporains ne savent pas lire (4) »

Proust aimera la clarté — cette clarté qu’on dit française, celle des jardins de Le Nôtre et des tableaux de Poussin —, mais il en donnera une version toute personnelle : clarté de l’énonciation et de l’élucidation, et pas forcément de la composition et de la représentation. Ce qui est clair, chez Proust, ce n’est pas ce qui l’était déjà avant qu’on ouvre le livre, c’est ce qu’il a éclairci par son effort, ce coeur de l’homme qu’il étudie, ses mouvements secrets, ses motivations inconscientes — et par là il rejoint l’autre grande révolution de son temps, la psychanalyse de Sigmund Freud.

"L'ambition enivre plus que la gloire ; le désir fleurit, la possession flétrit toutes choses ; il vaut mieux rêver sa vie que la vivre, encore que la vivre ce soit encore la rêver, mais moins mystérieusement et moins clairement à la fois, d’un rêve obscur et lourd, semblable au rêve épars dans la faible conscience des bêtes qui ruminent. Les pièces de Shakespeare sont plus belles, vues dans la chambre de travail que représentées au théâtre. Les poètes qui ont créé les impérissables amoureuses n’ont souvent connu que de médiocres servantes d’auberges, tandis que les voluptueux les plus enviés ne savent point concevoir la vie qu’ils mènent, ou plutôt qui les mène. […] Nous la songeons, et nous l’aimons de la songer. Il ne faut pas essayer de la vivre : on se jette, comme le petit garçon, dans la stupidité, pas tout d’un coup, car tout, dans la vie, se dégrade par nuances insensibles. Au bout de dix ans, on ne reconnaît plus ses songes, on les renie, on vit, comme un boeuf, pour l’herbe à paître dans le moment. Et de nos noces avec la mort qui sait si pourra naître notre consciente immortalité (5) ?"

Mais c’est au symbolisme qu’il s’adonne, en 1896, dans son premier livre, Les Plaisirs et les Jours. Il suffit de parcourir la table des matières pour deviner des influences : Baudelaire, Tolstoï, Verlaine, Mallarmé (tout de même). Des vers, des proses, des pastiches, des nouvelles, des portraits : Proust, seul, adaptant son style aux genres qu’il pratique et son humeur aux sociétés et aux paysages que traversent ses personnages, compose le sommaire d’un luxueux volume qui accueille également des dessins de Madeleine Lemaire et des partitions de Reynaldo Hahn. C’est toute une époque qui vient mourir là, languissante, tourmentée, mélancolique, vénéneuse : les statues du parc de Versailles recouvertes de neige, les clairs de lune, les lendemains de bal masqué, les paons, les papillons, les notes de piano qui s’éteignent dans le lointain.

Mais c’est une nouvelle époque aussi qui éclot « au milieu de ce bris de rêves, de cette jonchée de bonheurs flétris ». Car Proust ne prouve pas seulement qu’il est un imitateur doué, un prosateur décoratif ; il aborde des thèmes originaux, qu’il n’aura de cesse d’approfondir : la jalousie, la cristallisation amoureuse, la difficulté de ressaisir la mémoire par la volonté, le sentiment de culpabilité accompagnant la découverte du plaisir… Quelques « tableaux de genre » sont déjà de la main de l’auteur de la Recherche; les chaleureux souvenirs du régiment préfigurent les pages sur Doncières, les « voiles au port » décrivent les premières peintures d’Elstir. Par un pastiche de Flaubert, il montre même qu’il est bien près de verser dans le réalisme.

"Pour ma part, non, Oriane, dit Mme de Brissac, je n’en veux pas à Victor Hugo d’avoir des idées, bien au contraire, mais de les chercher dans ce qui est monstrueux. Au fond c’est lui qui nous a habitués au laid en littérature. Il y a déjà bien assez de laideurs dans la vie. Pourquoi au moins ne pas les oublier pendant que nous lisons ? Un spectacle pénible dont nous nous détournerions dans la vie, voilà ce qui attire Victor Hugo.

— Victor Hugo n’est pas aussi réaliste que Zola, tout de même ? demanda la princesse de Parme.

Le nom de Zola ne fit pas bouger un muscle dans le visage de M. de Beautreillis. L’antidreyfusisme du général était trop profond pour qu’il cherchât à l’exprimer. Et son silence bienveillant quand on abordait ces sujets touchait les profanes par la même délicatesse qu’un prêtre montre en évitant de vous parler de vos devoirs religieux, un financier en s’appliquant à ne pas recommander les affaires qu’il dirige, un hercule en se montrant doux et en ne vous donnant pas de coups de poings (6)."

Proust est toutefois moins perméable au naturalisme. Au moment de l’affaire Dreyfus, s’il est aux côtés de Zola, c’est par révolte contre l’injustice, non par adhésion aux principes littéraires de l’auteur des Rougon-Macquart. Des Goncourt, il aime l’écriture artiste du Journal, qu’il pastichera dans Le Temps retrouvé, et moins, sans doute, les héroïnes du ruisseau, même s’il avoue avoir pleuré à Germinie Lacerteux. Il fréquente beaucoup les Daudet, mais c’est parce qu’il aime les fils d’Alphonse, Léon et, surtout, Lucien. Chez le maître même, il apprécie le romancier de l’enfance et le grand malade (le « martyr »), beaucoup moins le romancier naturaliste : si, en public, il fait l’éloge de ce « roi maure au visage énergique et fin comme le fer d’une sarrasine (7)», dans le privé de sa correspondance, il blâme un « affreux matérialisme, si extraordinaire chez des gens d’esprit », un « esprit d’observation et qui pourtant sent le renfermé, un peu vulgaire et trop prétentieux malgré une extrême finesse », une « paresse ou étroitesse d’esprit à expliquer par un pacte matériel (avec intention charlatanesque) avec ses disciples (8)».

La démarche naturaliste, même, lui est étrangère, et il se moque des romanciers qui prennent des notes et « font des études ». Il reproche à Edmond de Goncourt de n’avoir pas dessiné les silhouettes de ses personnages en puisant « dans le carnet du croquis oublié de la mémoire » : « Malheureusement, au lieu de cela, il observait, prenait des notes, rédigeait un journal, ce qui n’est pas d’un grand artiste, d’un créateur (9). » « Le littérateur envie le peintre, écrit-il dans Le Temps retrouvé, il aimerait prendre des croquis, des notes, il est perdu s’il le fait. Mais quand il écrit, il n’est pas un geste de ses personnages, un tic, un accent, qui n’ait été apporté à son inspiration par sa mémoire, il n’est pas un nom de personnage inventé sous lequel il ne puisse mettre soixante noms de personnages vus, dont l’un a posé pour la grimace, l’autre pour le monocle, tel pour la colère, tel pour le mouvement avantageux du bras, etc. Et alors l’écrivain se rend compte que si son rêve d’être un peintre n’était pas réalisable d’une manière consciente et volontaire, il se trouve pourtant avoir été réalisé et que l’écrivain, lui aussi, a fait son carnet de croquis sans le savoir (10). »

Proust ne veut pas avoir à se documenter avant d’écrire. Ce qu’il a à raconter, ce qu’il veut reconstituer, c’est le passé qui est en lui, et aucun document extérieur ne pourra le lui restituer. Certes, lui aussi prendra des notes dans de fameux petits carnets (11), et se documentera en interrogeant amis, parents et relations pour tel ou tel épisode de son livre. Mais jamais il ne le fera au stade de la création : ses notes veulent seconder sa mémoire, les questionnaires qu’il adresse à ses amis visent à vérifier une information, à confirmer une hypothèse, à éviter une bévue.

L’étude des pathologies sociales ne le retient pas une seconde : on ne trouve pas, dans la Recherche, de prostituées syphilitiques ou alcooliques ; Proust peint pourtant une extraordinaire galerie de cocottes, de gigolos et de souteneurs, montrant le vice à l’oeuvre, d’Odette à Rachel, des petites danseuses du Boulevard aux damnés des maisons de passe de la Grande Guerre, mais sans tirer de son observation aucune leçon sociale ou humanitaire. Il est vrai que, chez Proust, contrairement à Nana et à la fille Élisa, les prostituées ne meurent pas dans la misère, mais connaissent une indulgente ascension sociale : Odette épouse Swann et Rachel devient une actrice célèbre. Le narrateur lui-même va dans ces maisons, conduit par Bloch, et — suprême profanation — offre à l’une d’elles le grand canapé de la tante Léonie. Les promenades « du côté de chez Swann » débouchent ainsi dans les plaines de Sodome.

"Le parti capitaliste et opportuniste étant celui contre les agissements duquel le parti pauvre, appelé socialisme, avait à lutter avec le plus de violence, la ruine de Marie fut pour lui un avantage inestimable dont il convenait de tirer [tout le] parti possible et de ne pas se [le] laisser dérober par un adversaire peu scrupuleux. De là les articles qui mettaient chaque matin le désespoir dans l’âme de Marie et, pendant les séances de la Chambre, [au cours] d’une discussion, les injures qui le frappaient au coeur comme une attaque d’apoplexie, mais qui dans la pensée de ceux qui les proféraient ou les laissaient passer étaient des cris de justice destinés à flétrir le vice et annoncer, comme les cris des hirondelles mangeant les mauvais insectes, le lever du jour, l’aube d’une ère plus équitable et plus pure. La rage de l’extrême gauche contre Marie redoubla le jour où une ordonnance de non-lieu vint leur dérober cette condamnation qui venait marquer le triomphe de leur parti et marquer d’un fer rouge aux yeux du peuple la classe des vendus avec laquelle il fallait rompre. Ce non-lieu passa à raison peut-être pour avoir été obtenu par Santeuil qui en effet était l’ami intime du juge et seul entre tous avait affecté de ne pas abandonner Marie. De là une campagne d’une violence extraordinaire entreprise contre Santeuil par les journaux de l’extrême gauche et particulièrement par L’Ère nouvelle, le journal qui soutenait plus particulièrement la politique de Couzon. Chaque matin il était accusé d’avoir eu part aux bénéfices de Marie. On demandait au ministre sa destitution, l’ouverture d’une instruction contre lui. On attaquait tous les faits de sa vie. On inventait sur ses moeurs d’horribles calomnies (12)."

Dans Jean Santeuil, auquel il travaille par intermittence de 1895 à 1899, Proust affronte la réalité : scandales politiques (« affaire Marie »), vie dans les villes de garnison, affaire Dreyfus. Certes, ces épisodes alternent avec des scènes de la vie mondaine et intellectuelle, qui voient le héros fréquenter des écrivains « géniaux », des collectionneurs, des attachés d’ambassade, l’aristocratie la plus prestigieuse, comme dans les rêves snobs de Marcel, comme dans les salons dont on lui entrouvre les portes. Certes, il y a des lilas en fleur, des rêveries, des paons arpentant les pelouses, comme dans Les Plaisirs et les Jours. Certes, il y a le baiser du soir, des aubépines, la lanterne magique, comme, bientôt, dans Du côté de chez Swann. Mais il y a aussi des comptes rendus de séances de la Chambre des députés, comme dans Le Nabab, d’Alphonse Daudet, des personnages qui rudoient leur femme tout en écrivant un « mémoire sur la misère à Paris », comme chez Zola, des parties de canot, comme chez Maupassant, des scènes de chasse, de pêche à la ligne, de fenaison, comme dans les textes de ces dictées que la IIIe République proposera à des générations de cancres.

Sans doute, ce qui manque à Jean Santeuil, c’est la perspective du temps, qui, seule, donne une profondeur aux souvenirs glanés et arrangés dans un beau style. Proust se demande d’ailleurs, dans une note qui sert aujourd’hui de préface au volume, s’il est bien romancier : « Puis-je appeler ce livre un roman ? C’est moins peut-être et bien plus, l’essence de ma vie, recueillie sans y rien mêler, dans ces heures de déchirure où elle découle. Ce livre n’a jamais été fait, il a été récolté (13). » Pourtant, l’auteur s’y exprime encore à la troisième personne, comme si la distance qu’il marque ainsi avec son sujet pouvait dissimuler que le travail littéraire seul a été accompli, que l’oeuvre alchimique de métamorphose du temps en pensée, en émotion, en beauté n’a pas été menée à son terme. Proust n’aura plus cette pudeur avec la Recherche, dont le narrateur lui ressemble tellement que les lecteurs les ont souvent confondus : ce livre sera placé sous le signe du « je » et de la subjectivité. Toute l’ambiguïté du récit personnel est résumée dans ce mouvement : avec le « il » de Jean Santeuil, Proust compose à peine un roman dont la nature véritable est celle des Mémoires ; avec le « je » de la Recherche, il écrit un roman si vrai qu’on imaginera qu’il y a travesti ses Mémoires.

Dès Jean Santeuil, pourtant, Proust a conscience de la difficulté à laquelle il se heurte, et c’est pourquoi, sans doute, son livre reste inachevé, comme nombre des phrases qui le composent, et celles-ci mêmes : « ‹ Si je pouvais avoir cela, dit Balzac dans une de ses nouvelles, je n’écrirais pas de romans, j’en ferais. › Et pourtant chaque fois qu’un artiste, au lieu de mettre son bonheur dans son art, le met dans sa vie, il éprouve une déception et presque un remords qui l’avertit avec certitude qu’il s’est trompé. En sorte qu’écrire un roman ou en vivre un, n’est pas du tout la même chose, quoi qu’on dise. Et pourtant notre vie n’est pas absolument séparée de nos oeuvres. Toutes les scènes que je vous raconte, je les ai vécues. Comment donc pouvaient-elles valoir moins comme scènes de la vie que comme scènes de mon livre ? C’est que, au moment où je les vivais, c’est ma volonté qui les connaissait dans un but de plaisir ou de crainte, de vanité ou de méchanceté. Et leur essence intime m’échappait. Il faut que longtemps après un hasard m’(14)» « Longtemps après » : déjà la formule est trouvée, qui fournira le fameux « incipit » de la Recherche (« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »). Il faudra du temps, encore, pour que les scènes de la vie deviennent des scènes du roman — du temps, et ce hasard ici invoqué, celui de la mémoire involontaire, de la petite madeleine trempée dans la tasse de thé dont la saveur restitue toute une époque. Alors, les phrases ne resteront plus inachevées.

"Je rêvais que Mme de Guermantes m’y faisait venir, éprise pour moi d’un soudain caprice ; tout le jour elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main, en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et m’apprenait leurs noms. Elle me faisait lui dire le sujet des poèmes que j’avais l’intention de composer. Et ces rêves m’avertissaient que puisque je voulais un jour être un écrivain, il était temps de savoir ce que je comptais écrire. Mais dès que je me le demandais, tâchant de trouver un sujet où je pusse faire tenir une signification philosophique infinie, mon esprit s’arrêtait de fonctionner, je ne voyais plus que le vide en face de mon attention, je sentais que je n’avais pas de génie ou peut-être une maladie cérébrale l’empêchait de naître. Parfois je comptais sur mon père pour arranger cela. Il était si puissant, si en faveur auprès des gens en place qu’il arrivait à nous faire transgresser les lois que Françoise m’avait appris à considérer comme plus inéluctables que celles de la vie et de la mort, à faire retarder d’un an pour notre maison, seule de tout le quartier, les travaux de « ravalement », à obtenir du ministre pour le fils de Mme Sazerat qui voulait aller aux eaux, l’autorisation qu’il passât le baccalauréat deux mois d’avance, dans « la série des candidats dont le nom commençait par un A au lieu d’attendre le tour des S. Si j’étais tombé gravement malade, si j’avais été capturé par des brigands, persuadé que mon père avait trop d’intelligences avec les puissances suprêmes, de trop irrésistibles lettres de recommandation auprès du Bon Dieu, pour que ma maladie ou ma captivité pussent être autre chose que de vains simulacres sans danger pour moi, j’aurais attendu avec calme l’heure inévitable du retour à la bonne réalité, l’heure de la délivrance ou de la guérison ; peut-être cette absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs, n’était-il aussi qu’une illusion sans consistance, et cesserait-elle par l’intervention de mon père qui avait dû convenir avec le Gouvernement et avec la Providence que je serais le premier écrivain de l’époque. Mais d’autres fois tandis que mes parents s’impatientaient de me voir rester en arrière et ne pas les suivre, ma vie actuelle au lieu de me sembler une création artificielle de mon père et qu’il pouvait modifier à son gré, m’apparaissait au contraire comme comprise dans une réalité qui n’était pas faite pour moi, contre laquelle il n’y avait pas de recours, au coeur de laquelle je n’avais pas d’allié, qui ne cachait rien au-delà d’elle-même. Il me semblait alors que j’existais de la même façon que les autres hommes, que je vieillirais, que je mourrais comme eux, et que parmi eux j’étais seulement du nombre de ceux qui n’ont pas de dispositions pour écrire. Aussi, découragé, je renonçais à jamais à la littérature, malgré les encouragements que m’avait donnés Bloch. Ce sentiment intime, immédiat, que j’avais du néant de ma pensée, prévalait contre toutes les paroles flatteuses qu’on pouvait me prodiguer, comme chez un méchant dont chacun vante les bonnes actions, les remords de sa conscience (15)."

Quand et comment Proust est-il devenu romancier, quand l’écrivain a-t-il pris le pas sur le dilettante, sur le mondain, sur le rêveur ? L’amour d’une mère, les songeries de l’enfance, quelques fortes émotions esthétiques suffisent-elles ? Elles suffiraient pour tous, or tout le monde ne devient pas écrivain. La maladie qui se révèle en 1881, avec la première crise d’asthme, l’homosexualité qui se découvre peu à peu, ont pu jouer le rôle de facteurs déclenchants, plaçant l’adolescent en marge, l’isolant dans sa maladie et dans ses goûts comme dans une prison où il ne pouvait communiquer avec les autres hommes qu’en inventant, tel Fabrice del Dongo dans la tour Farnèse, un nouvel alphabet, de nouveaux signes, un nouveau langage.

Mais, sans la grande prose qui, de Saint-Simon à Chateau-briand, caractérise le génie national, sans cette phrase chantante, rythmée, ininterrompue de siècle en siècle et qu’un jeune Français de l’époque n’a qu’à laisser couler en soi, sans cette conversation des livres entre eux à laquelle chaque nouvel écrivain prend part, y aurait-il eu À la recherche du temps perdu? Peut-être Proust ne trouve-t-il sa voix que lorsqu’il comprend, après avoir épuisé le symbolisme des Plaisirs et les Jours, un certain naturalisme de Jean Santeuil et le romantisme de Contre Sainte-Beuve, qu’il n’est de voie, pour lui, que dans un renouveau du classicisme et du réalisme. Ses auteurs de prédilection seront Saint-Simon, Mme de Sévigné et Baudelaire, le « plus grand poète du xixe siècle », le « seul intellectuel et classique ».

Déjà, en 1893, il a parlé de ce retour au classicisme dans un article sur Montesquiou qu’ont refusé toutes les revues auxquelles il l’a soumis. Le poète qu’il loue n’est pas, comme les décadents, comme les « névrosés d’aujourd’hui », atteint de la « maladie de la volonté ». Mais, au contraire, ferme, tenace, impérieux, tout-puissant, il est « profondément nourri des littératures classiques (16)». Si l’éloge est outré, qui ne laisse subsister, de tout le xixe siècle, que deux poètes — Baudelaire et Montesquiou, nouveaux Racine et Corneille dépareillés, Don Quichotte et Sancho Pança —, il indique du moins la direction dans laquelle Proust entend s’engager : à l’écart des chapelles et des lieux communs, sur une voie où, solitaire, il retrouvera les sentiers jadis défrichés par les grands écrivains classiques.

"L'expression roman d’analyse ne me plaît pas beaucoup. Elle a pris le sens d’étude au microscope, mot qui, lui-même, est faussé dans la langue commune, les infiniment petits n’étant pas du tout — la médecine le montre — dénués d’importance. Pour ma part, mon instrument préféré de travail est plutôt le télescope que le microscope. Mais j’ai eu le malheur de commencer un livre par le mot « je » et, aussitôt, on a cru qu’au lieu de chercher à découvrir des lois générales, je « m’analysais » au sens individuel et détestable du mot. Je remplacerai donc, si vous voulez bien, le terme roman d’analyse par celui de roman d’introspection. Quand au roman d’aventures, il est bien certain qu’il y a dans la vie, dans la vie extérieure, de grandes lois aussi, et si le roman d’aventures sait les dégager, il vaut le roman introspectif. Tout ce qui peut aider à découvrir des lois, à projeter de la lumière sur l’inconnu, à faire connaître plus profondément la vie, est également valable. Seulement, un tel roman d’aventures est, sous un autre nom, introspectif aussi. Ce qui semble extérieur, c’est en nous que nous le découvrons. Cosa mentale, dit Léonard de Vinci de la peinture, peut s’appliquer à toute oeuvre d’art. Il faut pourtant concéder que le roman d’aventures, même quand il n’a pas ces hautes visées, s’imprègne aisément de la distinction de l’esprit qui le manie. […]

Pour dire un dernier mot du roman dit d’analyse, ce ne doit être nullement un roman de l’intelligence pure, selon moi. Il s’agit de tirer hors de l’inconscient, pour la faire entrer dans le domaine de l’intelligence, mais en tâchant de lui garder sa vie, de [ne pas] la mutiler, de lui faire subir le moins de déperdition possible, une réalité que la seule lumière de l’intelligence suffirait à détruire, semble-t-il. Pour réussir ce travail de sauvetage, toutes les forces de l’esprit, et même du corps, ne sont pas de trop. C’est un peu le même genre d’effort prudent, docile, hardi, nécessaire à quelqu’un qui, dormant encore, voudrait examiner son sommeil avec l’intelligence, sans que cette intervention amenât le réveil. Il y faut des précautions. Mais bien qu’enfermant en apparence une contradiction, ce travail n’est pas impossible (17)."

On connaît l’exclamation par laquelle Proust accueillit les premières réactions de Jacques Rivière à son oeuvre : « Enfin je trouve un lecteur qui devine que mon livre est un ouvrage dogmatique et une construction (18)! » Le jeune secrétaire de la Nouvelle Revue française, à laquelle Proust avait tant souhaité être associé, était l’un des protagonistes de cette renaissance classique qui annonçait le nouveau printemps de la littérature française. L’approbation enthousiaste qu’il venait d’accorder à Du côté de chez Swann, après les rebuffades qu’avait essuyées Proust auprès des autres membres du comité — André Gide, Jean Schlumberger ou Jacques Copeau —, signait une revanche, et le début d’une conquête. Dès 1913, en effet, dans une fameuse série d’articles sur « le roman d’aventure », Rivière appelait de ses voeux une oeuvre qui ressemblait fort à celle de Proust, « un roman où tout un monde sera soulevé ». Constatant l’épuisement du symbolisme, Rivière évoquait les plaisirs nouveaux — « plaisir d’être au milieu des événements, plaisir d’être au milieu des hommes » —, et, citant Descartes, concluait : « L’oeuvre dont nous avons besoin aujourd’hui, avant tout il faudra qu’elle soit ‹ parfaite et achevée en toutes ses parties ›. C’est en quoi elle sera d’essence classique (19)» En 1919, à la reprise de la revue, Rivière, son nouveau directeur, publie un manifeste qui fait le point sur l’état des esprits au lendemain de la guerre et développe les idées qu’il avait esquissées avant son déclenchement : « Nous dirons tout ce qui nous semble faire prévoir une renaissance classique, non pas textuelle et de pure imitation, comme les disciples de Moréas et les écrivains de La Revue critique l’entendaient et la définissaient avant la guerre, mais profonde et intérieure. Nous accueillerons la revendication de l’intelligence qui cherche visiblement aujourd’hui à reprendre ses droits en art ; non pas pour supplanter entièrement la sensibilité, mais pour la pénétrer, pour l’analyser et pour régner sur elle (20)."

Ainsi, Proust et Rivière étaient faits pour se rencontrer, et l’oeuvre du premier figurera souvent au premier plan des sommaires composés par le second. Celui-ci va même jusqu’à déclarer, dans un article paru en 1920, après que À l’ombre des jeunes filles en fleurs obtient le prix Goncourt, que la Recherche est l’oeuvre phare de ce renouveau : « Proust voit toutes choses, et même les extérieures, sous l’angle où il se voit lui-même. Et comme il a pris en lui-même l’habitude de la réfraction, son regard d’emblée décompose, spécifie. […] C’est la grande tradition classique qu’il renoue ainsi. Racine fait-il autre chose que d’aller chercher autrui en lui-même ? Ayant mis un jour son intelligence aux trousses de sa sensibilité, peu à peu, par tout ce que l’une gagne sur l’autre, il devient créateur (21). "

L’enjeu, pour Rivière comme pour Proust, est bel et bien de dépasser le symbolisme, qui n’était qu’une survie artificielle du romantisme. « Qu’il me soit permis de dire encore du symbolisme, dont en somme il s’agit surtout ici, qu’en prétendant négliger les ‹ accidents de temps et d’espace › pour ne nous montrer que des vérités éternelles, il méconnaît une autre loi de la vie qui est de réaliser l’universel ou éternel, mais seulement dans des individus (22). » Rivière dénonce la même attitude chez les symbolistes : « La moindre aventure leur paraissait un déshonneur ; ils se croyaient compromis s’ils se trouvaient pris dans quelque incident de la rue (23). » Le roman nouveau sera donc roman d’aventure : mais d’aventure intérieure, psychologique. Il ne sera pas forcément besoin d’y peindre des brigands, des duels, des enlèvements de jeunes filles, des traversées de la mer en bateau. Mais un chemin s’y tracera néanmoins : et, au fil de ses accidents, l’écriture qui se découvre, l’itinéraire qui conduit à l’oeuvre seront la véritable aventure d’une existence humaine.

Ainsi, la vie de Proust paraît emblématique de cet élan vers l’oeuvre « parfaite et achevée en toutes ses parties » : après des années de tâtonnements, l’écrivain découvre la véritable forme de son livre. C’est, au moment où il écrit Contre Sainte-Beuve, hésitant — pour caricaturer — entre l’essai critique à la Taine, le dialogue à la Diderot et le récit à la Flaubert, l’illumination du « je » et du temps : il entreprend de peindre les métamorphoses du « je » à travers le temps ; les obstacles qui retardent l’accomplissement de sa vocation d’écrivain seront les aventures de ce roman. Tout se retrouvera dans ce livre : les dialogues, le récit et l’essai. « Vocation » : il s’agit bien d’un appel religieux, et l’un des premiers titres de la Recherche, « L’Adoration perpétuelle », situe l’oeuvre dans ce domaine où la conquête spirituelle de l’ermite le dispute à la révélation mystique du fondateur d’ordre. Mais c’est une religion de l’art et de la vérité. « Ainsi, confie le narrateur, toute ma vie jusqu’à ce jour aurait pu et n’aurait pas pu être résumée sous ce titre : Une vocation. Elle ne l’aurait pas pu en ce sens que la littérature n’avait joué aucun rôle dans ma vie. Elle l’aurait pu en ce que cette vie, les souvenirs de ses tristesses, de ses joies, formaient une réserve pareille à cet albumen qui est logé dans l’ovule des plantes et dans lequel celui-ci puise sa nourriture pour se transformer en graine, en ce temps où on ignore encore que l’embryon d’une plante se développe, lequel est pourtant le lieu de phénomènes chimiques et respiratoires secrets mais très actifs (24). » Tel est le motif qui explique, justifie et unifie tous les épisodes apparemment sans liens, juxtaposés, de son roman. Mais déjà, dans Le Côté de Guermantes, il avait dévoilé l’orientation de son livre : « Entre cette année, d’ailleurs incertaine, de Combray, et les soirs à Rivebelle revus tout à l’heure au-dessus des rideaux, quelles différences ! J’éprouvais à les percevoir un enthousiasme qui aurait pu être fécond si j’étais resté seul, et m’aurait évité ainsi le détour de bien des années inutiles par lesquelles j’allais encore passer avant que se déclarât la vocation invisible dont cet ouvrage est l’histoire. Si cela fût advenu ce soir-là, cette voiture eût mérité de demeurer plus mémorable pour moi que celle du docteur Percepied sur le siège de laquelle j’avais composé cette petite description — précisément retrouvée il y avait peu de temps, arrangée, et vainement envoyée au Figaro — des clochers de Martinville (25). » Mais, alors, les promesses de la vocation ont déjà été tenues, et Proust est devenu écrivain.

"Les clochers paraissaient si éloignés et nous avions l’air de si peu nous rapprocher d’eux, que je fus étonné quand, quelques instants après, nous nous arrêtâmes devant l’église de Martinville. Je ne savais pas la raison du plaisir que j’avais eu à les apercevoir à l’horizon et l’obligation de chercher à découvrir cette raison me semblait bien pénible ; j’avais envie de garder en réserve dans ma tête ces lignes remuantes au soleil et de n’y plus penser maintenant. Et il est probable que si je l’avais fait, les deux clochers seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi. Je descendis causer avec mes parents en attendant le docteur. Puis nous repartîmes, je repris ma place sur le siège, je tournai la tête pour voir encore les clochers qu’un peu plus tard, j’aperçus une dernière fois au tournant d’un chemin. Le cocher, qui ne semblait pas disposé à causer, ayant à peine répondu à mes propos, force me fut, faute d’autre compagnie, de me rabattre sur celle de moi-même et d’essayer de me rappeler mes clochers. Bientôt leurs lignes et leurs surfaces ensoleillées, comme si elles avaient été une sorte d’écorce, se déchirèrent, un peu de ce qui m’était caché en elles m’apparut, j’eus une pensée qui n’existait pas pour moi l’instant avant, qui se formula en mots dans ma tête, et le plaisir que m’avait fait tout à l’heure éprouver leur vue s’en trouva tellement accru que, pris d’une sorte d’ivresse, je ne pus plus penser à autre chose. À ce moment et comme nous étions déjà loin de Martinville en tournant la tête je les aperçus de nouveau, tout noirs cette fois, car le soleil était déjà couché. Par moments les tournants du chemin me les dérobaient, puis ils se montrèrent une dernière fois et enfin je ne les vis plus.

Sans me dire que ce qui était caché derrière les clochers de Martinville devait être quelque chose d’analogue à une jolie phrase, puisque c’était sous la forme de mots qui me faisaient plaisir, que cela m’était apparu, demandant un crayon et du papier au docteur, je composai malgré les cahots de la voiture, pour soulager ma conscience et obéir à mon enthousiasme, le petit morceau suivant que j’ai retrouvé depuis et auquel je n’ai eu à faire subir que peu de changements […].

Je ne repensai jamais à cette page, mais à ce moment-là, quand, au coin du siège où le cocher du docteur plaçait habituellement dans un panier les volailles qu’il avait achetées au marché de Martinville, j’eus fini de l’écrire, je me trouvai si heureux, je sentais qu’elle m’avait si parfaitement débarrassé de ces clochers et de ce qu’ils cachaient derrière eux, que, comme si j’avais été moi-même une poule et si je venais de pondre un oeuf, je me mis à chanter à tue-tête (26)."

1 «Journées de lecture », Pastiches et Mélanges,dans Contre Sainte-Beuve, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, p. 160-161.
2 Du côté de chez Swann, À la recherche du temps perdu, t. I, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1987, p. 40-41.
3 « Contre l’obscurité », Essais et Articles, dans Contre Sainte-Beuve, p. 392.
4 Stéphane Mallarmé, « Le Mystère dans les lettres », OEuvres complètes, t. II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2003, p. 229 et 234.
5 Les Plaisirs et les Jours, Gallimard, Folio classique, 1993, p. 170-171.
6 Le Côté de Guermantes, À la recherche du temps perdu, t. II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p. 787.
7 « La personne d’Alphonse Daudet, ‹ oeuvre d’art › », Essais et Articles, p. 398.
8 Correspondance, Plon, 1971, t. I, p. 443-444.
9 « Les Goncourt devant leurs cadets », Essais et Articles, p. 642.
10 Le Temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, t. IV, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1989, p. 478.
11 Publiés sous le titre Carnets, édition de Florence Callu et Antoine Compagnon, Gallimard, 2002.
12 Jean Santeuil, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1971, p. 605-606.
13 Jean Santeuil, p. 181.
14 Jean Santeuil, p. 490.
15 Du côté de chez Swann, À la recherche du temps perdu, t. I, p. 170-171.
16 Essais et Articles, p. 405-409.Voir aussi Correspondance, t. I, p. 240-242.
17 «Réponses à une enquête des Annales », Essais et Articles, p. 640-641.
18 Lettre du 6 février 1914, Correspondance, t. XIII, p. 98.
19 Jacques Rivière, « Le roman d’aventure », Études 1909-1924, édition d’Alain Rivière, Gallimard, « Les Cahiers de la NRF », 1999, p. 326.
20 Études, p. 35.
21 «Marcel Proust et la tradition classique », Quelques progrès dans l’étude du coeur humain, Gallimard, Cahiers Marcel Proust, 1985, p. 64-65.
22 Contre Sainte-Beuve, p. 394.
23 «Le roman d’aventure », p. 318.
24 Le Temps retrouvé, À la recherche du temps perdu, t. IV, p. 478.
25 Le Côté de Guermantes, À la recherche du temps perdu, t. II, p. 691-692.
26 Du côté de chez Swann, À la recherche du temps perdu, t. I, p. 178-180.

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