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George Sand

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La diversité du monde

La ville et la campagne

À peine Lélia terminée, George Sand bondit vers des sujets qui puisent dans la réalité la plus quotidienne et la plus variée. Ses trois premiers romans avaient pour titre des noms de femmes (Indiana, Valentine, Lélia) ; désormais elle affectionne – pour un temps – des titres qui mettent en vedette un héros masculin : André (1835), Simon (1836), Mauprat (1837), Spiridion (1839), Le Compagnon du tour de France (1840), Horace (1841). Nous voudrions lutter contre cette image doublement réductrice de George Sand qu’on limiterait à être soit une romancière de la condition féminine, quand on s’en tient aux premières oeuvres, soit une romancière de la campagne, quand on retient les romans champêtres, et essayer de donner une idée de l’ampleur de son univers. George Sand a écrit, à sa façon, une « Comédie humaine ». Si l’on ne trouve pas chez elle l’équivalent du système balzacien du retour des personnages ni une construction d’ensemble de l’édifice romanesque, on y verra une grande diversité des milieux et des personnages évoqués.

On y observe presque toutes les classes sociales. Ainsi l’aristocratie parisienne est évoquée avec Mme de Chailly dans Horace, les hôtels du faubourg Saint-Germain dans Le Marquis de Villemer (1861). À la campagne, la noblesse connaît des régimes économiques bien différents ; relatant la situation de son temps, George Sand y oppose souvent le vieux château aristocratique délabré et le château récemment acquis, souvent par des bourgeois prospères et ouverts au progrès économique (Le Péché de monsieur Antoine, 1847 ; Les Beaux Messieurs de Bois-Doré, 1858 ; Jean de la Roche, 1860). Le paysan enrichi et avide rêve d’acheter le château (Le Meunier d’Angibault, 1845). Autour de la demeure gravitent les notables, les hommes de loi (Simon), les intendants ; l’émigration est évoquée dans Simon avec le comte de Fougères, et bien sûr dans Nanon (1872).

George Sand a connu aussi les débuts de l’industrialisation. Les artisans continuent à se regrouper en corporations comme au Moyen Âge dans Le Compagnon du tour de France, mais Le Péché de monsieur Antoine et surtout La Ville noire (1861) montrent la naissance de la classe ouvrière, avec la dureté des nouveaux entrepreneurs. La Ville noire nous transporte à Thiers, où se développe la coutellerie, et où, pour échapper à l’opposition entre exploiteurs et exploités, une forte femme prend la tête d’une association ouvrière. L’univers de la boutique et du commerce est moins présent que chez Balzac, mais l’auberge a un rôle important, et l’on n’oublie pas la mère Savinien dans Le Compagnon du tour de France.

On trouve également les deux personnages bien romantiques de la grisette et de l’étudiant : la grisette avec Geneviève dans André, et Marthe dans Horace, le plus balzacien des romans de Sand ; Achille Lefort dans Le Compagnon, Henri Lemor dans Le Meunier d’Angibault représentent ce que nous appellerions l’« intellectuel ». Il y a aussi des savants ; et nous aurons à parler des nombreux artistes. Pour donner une idée de cette prolifération de personnages, il faudrait encore évoquer les marins (Tamaris), les militaires (Indiana). Place doit être faite aussi aux marginaux : le clochard Cadoche dans Le Meunier d’Angibault, la sorcière (La Petite Fadette, 1849 ; Tamaris), la tsigane (Les Beaux Messieurs de Bois-Doré), les aventuriers (Mademoiselle Merquem).

Le monde ecclésiastique est représenté dans sa grande diversité : tranquilles curés de campagne dans Consuelo ou dans Les Beaux Messieurs de Bois-Doré, prêtres torturés par le désir dans Lélia ou dans Mademoiselle La Quintinie (1863), moines dans Spiridion. La Daniella (1857), inspirée par Lamennais et par le voyage en Italie de 1855, montre de façon impitoyable le jeu des pouvoirs corrompus dans l’Église (déjà évoqué par la Lélia de 1839).

Diversité des âges, de l’enfance à l’extrême vieillesse ; diversité des lieux : le Berry est privilégié, certes, mais à la suite de George Sand, on parcourt aussi la Brie, Bordeaux, la Réunion dans Indiana. Jean de la Roche, La Ville noire et Le Marquis de Villemer naissent des souvenirs de l’Auvergne ; Tamaris, du Midi ; Mademoiselle Merquem, de la côte normande et Malgrétout des Ardennes ; la Suisse reparaît dans Le Dernier Amour ; l’Italie est de tous les pays étrangers le mieux représenté, mais la Suède sert de cadre à L’Homme de neige ; et Consuelo voyage beaucoup : venue d’Italie, elle traverse la Bohême, la Prusse, l’Autriche.

Ajoutons que la grande diversité de ses personnages et l’abondance extraordinaire de sa production ont été pour la romancière l’occasion d’expérimenter toutes les techniques romanesques qui étaient alors à sa disposition : roman à la troisième personne, roman à la première personne, roman par lettres. Elle combine aussi parfois les différents systèmes, par exemple dans cet ensemble que forment Monsieur Sylvestre et Le Dernier Amour. Ainsi la variété des points de vue s’ajoute à celle des situations, des classes sociales et des lieux.

Horace

C’est le roman de la ville, le roman de Paris, et en même temps un roman de groupe, celui de plusieurs étudiants. George Sand, qui a beaucoup vécu à Paris – lorsqu’elle a quitté Nohant et son mari, la capitale a représenté pour elle l’évasion et la liberté –, ressuscite admirablement le Paris du Quartier latin, avec ses cafés, ses rues. Le narrateur a un petit appartement, situé quai des Augustins. Son balcon couronne le dernier étage de la maison. Il retrouve un groupe d’amis au café tenu par Poisson, près du Luxembourg. Mais le Paris des années 1830 n’est guère tranquille ; la ville est travaillée par des mouvements révolutionnaires. L’agitation étudiante rejoint les revendications ouvrières. Horace évoque le massacre du cloître Saint-Merry ; deux personnages seront blessés sur les barricades. George Sand ironise dans une lettre à Buloz, en lui annonçant que la troisième partie du roman le mettra « au désespoir » : « Mes héros s’en vont se battre au cloître Saint-Merry : et, chose étrange et merveilleuse ! l’un prolétaire, l’autre étudiant républicain, ne s’y battent pas pour la royauté » (Corr., t. V, p. 423). Buloz, en effet, refuse de faire paraître le roman dans la Revue des Deux Mondes sans des modifications, que la romancière juge inacceptables. Elle préfère alors confier son roman à la Revue indépendante, récent périodique socialiste, où il paraît en 1841-1842, en attendant la publication en volume de 1842.

Dans Horace, et comme Barrès pour Les Déracinés, George Sand, qui avait d’abord songé à intituler son roman « L’Étudiant », ne fait pas du personnage éponyme la vedette, loin de là. Dans ce groupe d’étudiants, les origines sont diverses : bourgeoisie provinciale, aristocratie légitimiste, classe ouvrière s’y côtoient. Les études suivies sont également variées : Théophile, le narrateur, est un carabin de troisième année ; Paul Arsène, un jeune peintre que sa pauvreté amène à déserter un temps l’atelier de Delacroix, devient garçon de café ; Horace fait son droit, sans conviction, simplement parce qu’« il n’y a aujourd’hui qu’une profession qui mène à tout, c’est celle d’avocat ». Quant aux femmes, elles viennent enrichir la palette des personnages parisiens, de Mme de Chailly, qui représente la haute aristocratie sous un jour peu sympathique, à Marthe, la grisette sublime.

Le Meunier d’Angibault

Publié en 1845, donc avant La Mare au diable (1846), La Petite Fadette (1849) et François le Champi (1850), avant la révolution de 1848 également, cet ouvrage qui inaugure les romans champêtres retiendra notre attention parce qu’il permet, outre sa réussite intrinsèque, d’écarter deux idées reçues : les romans de George Sand montreraient une vision idyllique de la vie aux champs ; ils auraient constitué un refuge pour la socialiste déçue par la république.

Deux idylles à la campagne, certes (d’une part, celle entre Marcelle, la châtelaine de Blanchemont, et Henri Lemor, le jeune intellectuel d’origine modeste ; d’autre part, celle entre le grand Louis, le meunier d’Angibault, et Rose Bricolin), et qui vont se terminer par un double mariage. Blanchemont, Angibault, ces noms par eux-mêmes sont pleins de poésie. La Vallée Noire est un « enchantement continuel pour l’imagination ». Marcelle voudrait y instaurer un nouveau Clarens, un lieu de transparence et de bonheur. Henri Lemor est nourri de Louis Blanc et de Pierre Leroux (une partie des droits d’auteur de George Sand sert à l’installation de son imprimerie modèle à Boussac). Mais l’idylle et le rêve socialiste vont se heurter à une dure réalité.

La campagne que décrit George Sand est assez sinistre finalement. Alcoolisme, misère, endettement sont le lot quotidien. Seule prévaut la force de l’argent. Le père Bricolin, qui vit « au jour d’aujourd’hui » (l’auteur avait songé à prendre cette expression que répète sans cesse Bricolin comme titre de son roman), ne songe qu’à l’argent. Il a préféré que sa fille aînée devienne folle plutôt que de permettre un mariage désavantageux ; il ne consent à accorder la main de Rose au meunier qu’après un arrangement financier dû à Marcelle ; Bricolin rêve d’acheter le château de Blanchemont et il y parvient, impitoyable pour son entourage et pour l’ancienne châtelaine.Le paysan devient bourgeois.

La poésie de ce roman, en fin de compte, est celle qui émane de ce Berry qu’aime George Sand : poésie du langage, dont elle donne un aperçu au lecteur, de ce patois injustement décrié (« C’est dans la Vallée Noire qu’on parle le vrai, le pur berrichon, qui est le vrai français de Rabelais »), saveur des mets, de la « fromentée », du gâteau de poires, des truites, de la « salade à l’huile de noix bouillante », charme de la musique et des danses, de la bourrée et des costumes que seule la vieille génération porte encore, celle de la grand-mère de Rose. Idylle, roman « réaliste », roman idéologique ? Le Meunier d’Angibault est tout cela à la fois dans un alliage subtil qui explique le succès constant de cette oeuvre.

François le Champi présente aussi de façon réaliste le problème de l’endettement des paysans et de l’abandon des enfants dans les champs (d’où le nom « champi »). Mais peut-être la part du rêve est-elle plus grande encore dans ce récit d’un inceste symbolique – et l’on comprend la fascination du jeune Proust pour ce roman – entre la mère adoptive et le héros qui, comme dans un conte de fées, devra partir et accomplir nombre d’épreuves, avant de pouvoir revenir et épouser sa bien-aimée.

La Mare au diable n’a rien du roman pour enfants bon à fournir des exercices scolaires. En fait, derrière l’idylle entre Germain, un veuf qui doit se remarier, et la petite Marie, qui va devenir servante, apparaît la dure condition des domestiques à la campagne. Il y a aussi le prestige de l’argent dans un village en la personne de la riche veuve que Germain devrait épouser. Heureusement, la magie de la Mare au diable et de cette nuit passée à la belle étoile rapproche définitivement les deux voyageurs et permet le bonheur de Germain et de Marie. La romancière ethnologue peut dès lors évoquer très précisément les rites de mariage dans les campagnes.

Le Dernier Amour

À la différence des romans champêtres, cette oeuvre est longtemps restée inconnue. Publiée dans la Revue des Deux Mondes en 1866, elle fait suite à Monsieur Sylvestre, le personnage du même nom y racontant un épisode de sa vie. Si ce roman, dédié à Flaubert, retient tout particulièrement notre attention, c’est qu’il est le signe de l’évolution de George Sand vers une représentation toujours plus exigeante de la réalité. En cela elle s’inscrit bien dans le mouvement du siècle vers le réalisme, même si son « réalisme » s’allie, dans les romans paysans, à l’idéalisation de certains personnages. Le Dernier Amour, lui, n’idéalise ni le mari trompé, Sylvestre, dont la bonne conscience n’est pas exempte d’hypocrisie, ni Félicie, la femme torturée par le désir et que ses déceptions amènent, comme Mme Bovary, au suicide, ni Tonino, le jeune homme séduisant qui a tendance à se faire entretenir et pratique le chantage.

Le dilemme posé dès le départ est le suivant : quelle attitude doit avoir un homme délaissé par sa compagne au profit d’un autre ? Dans Jacques, le héros se tue. Une telle attitude est critiquable aux yeux de M. Sylvestre. Selon lui, « la meilleure punition de l’adultère serait l’amitié généreusement offerte par le mari trompé », solution apparemment magnanime, mais non dépourvue d’un certain sadisme et qui apparaît ici comme un meurtre déguisé. Peut-être sous l’influence de Flaubert et pour conserver une certaine distance vis-à-vis des personnages, la romancière ne prend pas parti, et le lecteur, dans ce triste drame, pourra assurer la défense de Sylvestre ou de Félicie. Les protagonistes gardent leur part de mystère ; ils ne disent pas tout. La lettre de Félicie ouverte après sa mort dit une autre vérité que celle racontée par Sylvestre, « vieux sphynx ». Celui-ci aurait pu cependant être alerté par le violon de Félicie, qu’elle fait chanter une dernière fois avant de se tuer ; peut-être préférait-il ne pas comprendre ; il se contente de noter : « Mon imagination surexcitée eût pu interpréter ces divagations musicales comme une sorte de récit symbolique qu’elle voulait me faire de ses orages, de sa chute et de son désespoir. » Le médecin, appelé trop tard auprès de Félicie, dit à Sylvestre : « Il y a des fatalités d’organisation devant lesquelles le médecin est forcément matérialiste… Et si je vous disais que vous-même vous avez subi cette fatalité en causant le dégoût de la vie qui a porté votre femme au suicide ? »

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