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Nathalie Sarraute / Enfance (1983)
 

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« - Des images, des mots qui évidemment ne pouvaient pas se former à cet âge-là dans ta tête...

- Bien sûr que non. Pas plus d'ailleurs qu'ils n'auraient pu se former dans la tête d'un adulte... C'était ressenti, comme toujours, hors des mots, globalement... Mais ces mots et ces images sont ce qui permet de saisir tant bien que mal, de retenir ces sensations. »
(Enfance, p. 17)

Trois ans après L'Usage de la parole, Nathalie Sarraute publie Enfance. Le livre obtient un grand succès. Un nouveau public aborde ainsi l'oeuvre réputée difficile de l'écrivain mais, aussi bouleversants que soient ces « souvenirs » d'une enfance entre la France et la Russie, ils s'inscrivent dans l'unité organique de l'oeuvre, saisis à la naissance du « ressenti », « hors des mots », en un dialogue entre l'écrivain et son double, entre la voix narratrice et la voix critique.

« Aujourd'hui comme hier à l'école communale, je n'aime pas ces étalages de soi-même et je n'ai pas l'impression qu'avec Enfance je me suis laissée aller. Comme dans Tropismes, ce sont plutôt des moments, des formes de sensibilité. Je n'ai pas essayé d'écrire l'histoire de ma vie parce qu'elle n'avait pas d'intérêt d'un point de vue littéraire, et qu'un tel récit ne m'aurait pas permis de conserver un certain rythme dans la forme qui m'est nécessaire. »
(N.S., Entretien avec Pierre Boncenne, Lire, juin 1983, p. 90.)

Enfance, p. 12-13


Mais elle redresse la tête, elle me regarde tout droit et elle me dit en appuyant très fort sur chaque syllabe : « Nein, das tust du nicht »... « Non, tu ne feras pas ça »... exerçant une douce et ferme et insistante et inexorable pression, celle que j'ai perçue plus tard dans les paroles, le ton des hypnotiseurs, des dresseurs...

« Non, tu ne feras pas ça... » dans ces mots un flot épais, lourd coule, ce qu'il charrie s'enfonce en moi pour écraser ce qui en moi remue, veut se dresser... et sous cette pression ça se redresse, se dresse plus fort, plus haut, ça pousse, projette violemment hors de moi les mots... « Si, je le ferai. »

« Non, tu ne feras pas ça... » les paroles m'entourent, m'enserrent, me ligotent, je me débats... « Si, je le ferai »... Voilà, je me libère, l'excitation, l'exaltation tend mon bras, j'enfonce la pointe des ciseaux de toutes mes forces, la soie cède, se déchire, je fends le dossier de haut en bas et je regarde ce qui en sort... quelque chose de mou, de grisâtre s'échappe par la fente...