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Marquise de Sévigné / Un animal de compagnie
 

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La passion de l'amitié

Madame de Sévigné et Bussy Rabutin

Madame de Sévigné et Ninon de Lenclos

 

La passion de l'amitié

Entre femmes

 

Avant d'être célèbre par ses écrits, Mme de Sévigné est déjà un personnage littéraire, célébrée par ses amis Ménage ou Montreuil (elle le sera plus tard par La Fontaine). Mlle de Scudéry a fait son portrait dans son Roman de Clélie sous le nom de la princesse Clarinte, Somaize lui consacre une place dans son Grand Dictionnaire des Précieuses, tous deux en termes enthousiastes. Bussy Rabutin est plus cruel dans l'Histoire amoureuse des Gaules mais souligne ses qualités intellectuelles comme son charme. Un des premiers textes de Mme de La Fayette lui est consacré : « Vous êtes naturellement tendre et passionnée... » Recueil des portraits de Mademoiselle.

L'amitié des deux femmes ne se démentit jamais. Quoique plus jeune de quelques années, Mme de La Fayette mourut la première : « La longue habitude ne m'avait point accoutumée à son mérite : ce goût était toujours vif et nouveau (...) depuis quarante ans, c'était la même chose : cette date est violente, mais elle fonde bien aussi la vérité de notre liaison. » 3 juin 1693.

On imagine ce que furent, dans le jardin de Mme de La Fayette au faubourg Saint-Germain, les conversations entre la romancière, la marquise et La Rochefoucauld, autre ami très admiré : la présence dans les Lettres de nombreuses maximes, comme celle des devises dans les cabinets et jardins de Mme de Sévigné conserve l'écho certain de ces rencontres...

 

L'amitié des hommes

Les Lettres à Pomponne sur le procès de Fouquet manifestent avec force la fidélité de ses attachements au-delà de la disgrâce : « De telles vengeances rudes et basses ne sauraient partir d'un coeur comme celui de notre maître (...) Il y aurait bien à causer sur tout cela mais il est impossible par lettre. » 21 décembre 1664.

Fidélité aussi au ministre Pomponne à son tour disgracié, comme à sa famille, les Arnaud tenus en suspicion pour leurs positions jansénistes. Au grand frondeur qu'est le cardinal de Retz, parent des Sévigné, l'épistolière porte un attachement quasi filial et passionné. On sait que les Mémoires du cardinal s'adressent soit à Mme de Sévigné soit à sa fille. Moins célèbres, mais toujours présents au fil des lettres, Corbinelli, factotum littéraire, le gai cousin, le chansonnier Coulanges et sa femme, d'Hacqueville si empressé qu'elle le surnomme « les d'Hacqueville »... coeur innombrable que celui de la marquise.

 

Madame de Sévigné et Bussy Rabutin

 

Duo, duel

Ils sont cousins, fiers tous deux d'appartenir à cette vieille noblesse bourguignonne, tous deux ont de l'esprit et se plaisent à ses jeux : à eux deux (leur correspondance en fait foi : ce sont les seules lettres avec les réponses qui se soient conservées) ils ont inventé le « rabutinage », première manière du « marivaudage » à venir. Bussy lutine sa cousine mal mariée, ils jouent à cache-cache, d'un parti à l'autre, durant la Fronde.

Pour se mettre bien en cour Bussy veut lever des troupes au service du Roi et demande à Mme de Sévigné, jeune veuve à la dot encore confortable, de lui prêter de l'argent. Elle refuse et lui se venge en laissant publier l'Histoire amoureuse des Gaules, recueil de nouvelles à clef, où figure un portrait cruel de Mme de S. (Mme de Cheneville, 1660) : « Elle aime l'encens ; elle aime d'être aimée, et pour cela, elle sème afin de recueillir ; elle donne de la louange pour en recevoir. »

La colère de la marquise éclate : « Être dans les mains de tout le monde ; se trouver imprimée ; être le livre de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort irréparable ; se rencontrer dans les bibliothèques et recevoir cette douleur par qui ? » 26 juillet 1668.

Bussy est exilé par le Roi dans son château de Bourgogne et ne se relèvera pas de sa disgrâce, menant une vie de noble humaniste. Sa cousine finit par lui pardonner, non sans sous-entendus aigres-doux. Ils s'écrivent assez régulièrement jusqu'à la mort de Bussy en 1694, dans un esprit d'émulation, se défiant, se méfiant, se séduisant tour à tour, jamais transparents l'un à l'autre. Duo brillant qui semble parfois préfigurer les joutes de Valmont et de Mme de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses.

 

Madame de Sévigné et Ninon de Lenclos

 

L'esprit français

La première ne vécut finalement sa vie que pour l'écrire, la seconde vécut si fort qu'elle écrivit peu mais que d'autres écrivirent à sa place les faits et les dits de Ninon. La grande dame proche des jansénistes et la courtisane agnostique sont pourtant à l'origine de cette invention si originale d'une façon plaisante de dire les vérités les plus dures, qui fera pour des siècles le tour des salons de l'Europe, et qu'on appelle l'esprit français. Exemples parmi cent chez Mme de Sévigné : « M. Pellisson abuse de la permission des hommes d'être laids » ou, « M. de Courcelles est mort d'une maladie dont sa femme se porte fort bien. » Et Ninon (citée par A. Galopin, Ninon de Lanclos, Albin Michel, s.d.) : « Il faut cent fois plus d'esprit pour bien faire l'amour que pour commander aux armées. » ; « Combien seraient de merveilleux amants s'ils avaient le corps aussi solide que l'esprit. » ; « La femme qui n'aime qu'un homme ne connaîtra jamais l'amour. »

Ninon de Lanclos (1616-1705), plus âgée que la marquise, lui survécut assez pour deviner le jeune Voltaire, fils de son notaire, à qui elle légua sa bibliothèque : Saint-Simon dans ses Mémoires rend hommage à la singularité de cette femme qui à l'audace de la pensée, alliait les qualités de l'esprit et l'élégance des manières.

Mme de Sévigné avait des raisons de lui en vouloir : Ninon fut la maîtresse de son mari, puis de son fils et le jeune marquis de Grignan fréquenta même la courtisane. « Votre frère entre sous les lois de Ninon : je doute qu'elles lui soient bonnes ; il y a des esprits à qui elles ne valent rien, elle avait gâté son père. » 13 mars 1671.

Elle obtient de son fils qu'ils reprenne les lettres de son autre maîtresse, la Champmeslé, qu'il avait remises à Ninon « parce qu'il entre de l'honnêteté dans les choses malhonnêtes. » Mais la marquise est la première à rire et féliciter Ninon de ses trouvailles d'expression, fût-ce aux dépens de son propre fils : « C'est une âme de bouillie, dit-elle, c'est un corps de papier mouillé, un coeur de bouillie fricassé dans la neige. » 22 avril 1671.

La morale, entre femmes d'esprit, cède le pas à la littérature.