Archéologie

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Claude Simon / Avant-propos
 

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Découvrir l'œuvre de Claude Simon équivaut à une triple émancipation : il faut se défaire d'une réputation d'hermétisme entièrement imputable aux critiques des années soixante-dix (qui eux restent hermétiques) ; il faut secouer la paresse que des habitudes invétérées de lecture cursive ont cultivée ; il faut se risquer à un engagement de soi que la vie dite moderne permet avec soin d'éviter en toute bonne conscience. En un mot, qui ouvre un roman de Claude Simon éprouve l'enchantement effrayé d'une première fois qui lui rappellera sa découverte, depuis Montaigne jusqu'à Proust, de toute œuvre d'importance. De telles œuvres dépassent assez l'histoire personnelle de leur auteur pour rendre impertinente une approche chronologique ou assujettie à une chapelle critique. Une reprise rapide du temps de l'œuvre, marqué par les splendeurs illusoires et les misères trop réelles d'idéologies essentiellement meurtrières, ainsi qu'un survol des principales idées critiques serviront donc à justifier une autre lecture.

De La Corde raide en 1947 au Sacre du printemps en 1954, Claude Simon prend les mesures de sa table d'écrivain. La panoplie des motifs mais aussi l'approche de la phrase et du roman font entendre une véhémence originale comme si l'écrivain restait le contradicteur sans adversaire d'une polémique toute sociale : les rancœurs du soldat et les doutes du jeune romancier devant ses premiers critiques voilent les récits de compromis qui font qu'aujourd'hui encore Claude Simon en refuse la réédition1. Le Vent inaugure la manière simonienne à travers les tableaux successifs qui mettent l'histoire au second plan, tandis que les personnages et le décor portent des qualités communes qui les inscrivent dans la perspective d'une durée commencée avant eux et qui durera après : le vent. Ce premier écart singularise le romancier par un style, c'est-à-dire par un trait d'écrivain. Jusqu'à La Bataille de Pharsale, Claude Simon va creuser cette voie. Les romans possèdent alors l'essentiel des caractères simoniens mais intègrent un nombre de plus en plus grand d'éléments. Plusieurs histoires au lieu d'une, plusieurs temporalités, détachement d'une logique unique du récit tour à tour prétexté par un souvenir, un tableau, un mot : tous ces caractères définissent un peu plus le romancier, qui recherche des permanences sensibles dont les propriétés gouvernent le mouvement du texte. Entre 1971 et 1975, trois romans marquent une phase plus radicale où les logiques des arts plastiques jouent les premiers rôles : entre Les Corps conducteurs et Leçon de choses, Claude Simon affine davantage encore des lois d'agencement strictement tirées des propriétés des matériaux qu'il retient. À qui les lit de près cependant, ces romans découvrent, enchâssées dans une composition dense, les saynètes plus crues où l'Occupation, la guerre et quelques affiches ou tronçons de discours politique ôtent toute gratuité au formalisme apparent. Si Claude Simon ne souhaitait que « se hausser au niveau de l'Art pour l'Art », comme il le dit dans son Discours de Stockholm, c'est qu'à ce niveau une liberté de regard se découvre à lui, où les affaires des hommes prennent un autre sens. Après six ans de silence, Les Géorgiques placent l'écrivain parmi les plus marquants du demi-siècle : l'espace et le temps romanesques, comprimés dans les premières pages, paraissent suivre une loi d'expansion où trois grandes figures d'hommes imposent une vision de la guerre aux dimensions des grandes figures de l'Antiquité. Le roman résonne en phase avec une anthropologie en acte, scène gigantesque et renouvelée où les hommes suivent en aveugles quelque destin trop tard révélé. Après le prix Nobel en 1985, L'Acacia et Le Jardin des Plantes affirment la maîtrise de l'écrivain qui, à la manière des grands peintres, n'agence plus que des traits essentiels plus intensément expressifs. Voilà pour une rapide lecture chronologique - qui n'est pas la plus propre à montrer le travail de Claude Simon.

Plusieurs approches ont peu à peu dégagé quelques propriétés de cette écriture : logique mémorielle, autobiographique, esthétique baroque ou primitive, thématique de la guerre, de la terre, des éléments... Si l'envergure d'une œuvre se reconnaissait à la multiplicité des lectures qui en sont faites, la bibliographie critique de Claude Simon ferait la preuve de son génie. Mais Claude Simon n'a pas encore trouvé son lecteur comme Hölderlin avec Heidegger ou Rousseau avec Starobinski. Certes les logiques de la mémoire ouvrent des perspectives, mais Claude Simon étend son regard à des époques dont il n'est pas le témoin ; certes le « présent de l'écriture » semble le vrai temps du récit, mais Claude Simon construit ce présent à partir de séries qui supposent un immense travail de composition où la phrase en cours n'a plus le dernier mot ; certes la guerre obsède nombre de récits, mais quelle guerre ou mieux, de quelle façon ? Claude Simon n'a rien d'un Dorgelès par exemple, et sa guerre ne prétend pas à quelque pittoresque pathétique. La critique parcellise le regard et manque alors la part sans doute la plus farouchement vive de l'écrivain : son désir de se constituer une conscience libre. C'est comme cela qu'il faut entendre une proposition qui signe tous les romans à la manière d'un trait de fabrique : « Je pouvais voir. » Je pouvais, c'est-à-dire j'ai pu autrefois mais aussi je parvenais maintenant aussi bien que c'était possible ou j'étais capable : cette puissance du verbe pouvoir vise un présent, un je peux voir qui peut orienter le lecteur sans le spécialiser. Quels objets éveillent cette puissance du regard et que voit-on à travers elle ? Les paysages, la guerre, la culture, les hommes et les corps ont en commun de mobiliser le même regard. Ce que chacun de ces champs devient dans le regard qui se porte sur lui justifie la lecture qui commence maintenant.

1 Ce qu'on peut regretter pour La Corde raide, où le tempérament, les engagements et les affinités majeures de Claude Simon sont assez affirmés pour qu'on les retrouve quasiment tous repris, cinquante ans après, dans Le Jardin des Plantes.

Patrick Longuet, enseigne la littérature contemporaine à l'université de Savoie.

Les œuvres reproduites ont été choisies dans une sélection proposée par Claude Simon. Les dessins de la couverture ont été exécutés par Claude Simon.