Archéologie

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Claude Simon / Guerres
 

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Histoire(s)

Entre La Corde raide et Le Jardin des Plantes, la guerre change de statut. Elle illustre ainsi un des aspects du travail simonien d'intégration des éléments de la pensée dans la matière du roman. En 1947, l'écrivain réagit encore à l'événement, et son écriture a tous les caractères d'une polémique intellectuelle. L'anecdote a valeur d'illustration à l'appui d'un désir d'argumenter. Par exemple, les dirigeants en temps de guerre semblent au narrateur des enfants qui joueraient au train électrique avant l'invention de l'électricité.

Dans La Route des Flandres, Claude Simon attribue à la seule description une éventuelle force polémique qui de toute façon n'est plus le premier plan du récit. L'Histoire pèche par sa prétention à vouloir donner sens à une matière qui a davantage d'affinité avec la matière au sens que lui donnent les physiciens qu'avec une quelconque logique qui rendrait somme toute rassurante et trompeuse la saga des hommes dans le temps. Elle partage ainsi avec l'écrivain un goût pour la mémoire, et il faudra le magnifique travail de Pierre Nora pour comprendre ce qui rapproche Claude Simon de l'historien et ce qui l'en sépare profondément. La fortune de l'expression de Pierre Nora, « lieu de mémoire » tient à ce qu'elle rassemble « deux ordres de réalités : une réalité tangible et saisissable, parfois matérielle, parfois moins, inscrite dans l'espace, le temps, le langage, la tradition, et une réalité purement symbolique, porteuse d'une histoire7. » Or les romans de Claude Simon mettent en cause un usage du discours indifférent aux réalités physiques et pressé d'énoncer un ordre symbolique démenti par les témoins. L'œuvre constitue donc ses propres « lieux de mémoire » à partir notamment de la « réalité tangible » de la guerre vécue par l'auteur et mise en perspective par celle où son père est mort et celle traversée par un ancêtre, Conventionnel. L'écrivain doit alors faire face à l'étendue composite où ses souvenirs résonnent avec ceux de ses ascendants et constituent une généalogie de la guerre, si bien que la guerre elle-même accède à une dimension à la fois mythique et originelle : elle semble liée par nature à l'histoire des hommes, inconnue d'eux comme le furent sans doute les orages ou les volcans adorés par les primitifs et tout autant élémentaire. Claude Simon fait de la guerre un cinquième élément doté d'un imaginaire propre mais aussi indépendant des hommes que l'eau, la terre ou le feu.

Tout un souci documentaire marque néanmoins les récits simoniens sous forme de documents bruts, insérés dans le fil du texte : page écrite par le Conventionnel dans La Route des Flandres, extrait de La Guerre des Gaules dans Histoire ou archives militaires dans Le Jardin des Plantes, disposent une rhétorique du collage qui met en rapport l'Histoire et l'histoire, le phénomène collectif et « cet apprentissage de soi » auquel Pierre Nora le rapporte dans sa préface des Lieux de mémoire. La guerre acquiert ainsi une forme romanesque ouvertement hybride, dans tous les sens de l'adjectif : composée et excessive, comme l'étaient les monstres mythologiques inventés à partir d'un morceau de lion, d'aigle et d'être humain qui donnaient libre cours à leur cruauté indifférente au sort des hommes. Mais le sphinx ancien devient dans les romans un sphinx plus physique, déterminé par d'imprévisibles turbulences au fil desquelles la mort des hommes n'est plus qu'un événement dénué de toute signification. Il semble alors que la guerre agresse principalement ce qui fait sens, à commencer par l'Histoire. Son triomphe serait celui d'une insignifiance universelle, équivalent littéraire d'une barbarie radicale. Alors, comment donner sens à la guerre ? Comment éviter l'écueil historien ? Claude Simon effectue le constat d'une démesure très au-delà de ce que peut embrasser un homme : la guerre a les dimensions d'un paysage, les mouvements d'un phénomène climatique aléatoire, l'apparence d'accidents sans rapport les uns avec les autres. C'est précisément les dimensions de cette démesure, de ces turbulences et de cette discontinuité que l'œuvre cherche à inscrire dans un ordre formel. Claude Simon ne décrit pas « la guerre » mais son paysage immanent dans les participes présents. Il va faire de la guerre une épopée matérielle, plastique et sensible, un phénomène toujours là-devant, rumeur, éclats, temporalités, panoramiques et gros plans : Claude Simon invente un montage où la polémique est maintenue vive sous les yeux.

7 Les Lieux de mémoire (sous la dir. de Pierre Nora), t.III, Les France, vol.1, Conflits et Partages, Gallimard, 1992, p. 20.

« Je pouvais voir comment les hommes mouraient, quelle sorte de plaisir ils ressentaient à combattre et à tuer, comment les populations fuyaient devant une armée qui avançait, comment et à quel moment les soldats et les officiers étaient pris de panique et s'enfuyaient eux aussi, dans quelle mesure les ordres produisaient un effet et ce que valaient au juste toutes ces histoires de manœuvre et de stratégie. »

La Corde raide, p. 55 / L'écrivain tire un trait

« (et eux aussi uniformément revêtus de ces défroques, couleur de bile, de boue, comme une sorte de moisissure, comme si une espèce de pourriture les recouvrait, les rongeait, les attaquait encore debout, d'abord par leurs vêtements, gagnant insidieusement : comme la couleur même de la guerre, de la terre, s'emparant d'eux peu à peu, eux, leurs visages terreux, leurs loques terreuses, leurs yeux terreux aussi, de cette teinte sale, indistincte qui semblait les assimiler déjà à cette argile, cette boue, cette poussière dont ils étaient sortis et à laquelle, errants, honteux, hébétés et tristes, ils retournaient chaque jour un peu plus) »

La Route des Flandres, p. 167 / La maladie de la guerre : le terreux

« Ceux qui étaient engagés dans le chemin menant au village d'où les premières rafales étaient parties refluèrent en désordre les autres s'arrêtant sautant à bas des chevaux mains tâtonnant déjà dans leurs dos pour dégager le mousqueton du crochet de la ceinture puis de la queue de la colonne parvinrent aussi des cris des explosions fuyant ils arrivèrent au galop cela fit comme un accordéon se resserrant ceux de l'avant-garde refluant toujours les autres poussant tous serrés dans ce chemin creux il dut y en avoir de piétinés les chevaux avaient des yeux fous levant haut la tête hennissant il entendit qu'on criait À cheval rejetant le mousqueton dans son dos il mit pied à l'étrier et c'est à ce moment que la selle, les casques serrés, moutonnant (de simples coquilles d'acier, sans cimiers), semblables aux dômes de bulles agglutinées à la surface des tourbillons d'une eau noire, épaisse, tournoyant lentement, et qui rejetteraient sur les bords, expulseraient une écume sale, une bave jaunâtre de détritus et de chevaux morts, l'ombre des nuages glissant posant sur cette surface écailleuse des plaques sombres où le métal des cuirasses, cessant de luire, s'enténèbre encore, nuages, rochers, maisons dans la plaine au loin on pouvait voir quelques villages aux maisons d'un blanc sale quelques bouquets d'arbres d'un gris sale aussi, montagnes, multitudes furieuses se mêlant dans un ensemble en quelque sorte cosmique, quelque maelström où se tord le torrent métallique étincelant çà et là de reflets fugitifs, »

La Bataille de Pharsale, pp. 113-114 / Guerres entrecroisées