Archéologie

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Claude Simon / Guerres
 

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Physique

La guerre apparentée à un cinquième élément ou mieux encore à une cinquième saison devient chargée de qualités propres qu'elle diffuse dans les récits. Procédant plutôt à la manière d'une épidémie, la guerre n'apparaît qu'à travers les gigantesques symptômes dont souffrent les paysages. Une espèce d'équanimité noire et malodorante ramène dans un plan unique êtres et choses en vastes décharges répandues le long des routes8. Ces traces sensibles de la guerre submergent les divers narrateurs d'autant plus profondément imprégnés que le manque de sommeil les a défaits de toute conscience. La sensation d'appartenir à un phénomène sans tête empêche toute approche distanciée qui rendrait visible la guerre comme totalité. Sans doute est-ce pour cela que Claude Simon choisit de varier les points de vue, soit courant dans l'événement, embuscade, déroute, interminables chevauchées, soit surplombant de quelque avion imaginaire les cheminements tortueux des escadrons : à ce titre, le trajet des soldats dans La Route des Flandres est emblématique de ce mouvement indéterminé qui agite les troupes, du moins du côté français. Dès la mobilisation, la guerre impose ses lois physiques qui la rendent étonnamment proche des turbulences étudiées dans la physique moderne. Incertitude du degré d'ordre ou de désordre, données aléatoires, tourbillons, rapprochent l'expérience vécue de la science, dans l'image que le récit en donne.

Ailleurs la guerre aura les propriétés biologiques d'un organisme sommaire et protéiforme qui digère inexorablement tout ce qu'il approche. Croisement monstrueux d'une physique et d'une biologie imaginaires, la guerre fait entrer dans la réalité les dimensions d'une mythologie qui aurait enfanté dans le monde son monstre le plus primitif.

Pour l'individu qui s'y trouve exposé, la guerre contraint à une épreuve du moi d'une radicalité sans pareille. Claude Simon inscrit cette épreuve dans un corps qui se découvre au fil des jours de guerre comme lieu ultime de toute sensation d'exister. Par surcroît, quelques motifs régulièrement repris dans les romans fixent une expérience limite où se joue tout le souffle du narrateur. Aussi la guerre tient-elle lieu de triple référence : elle confronte à un ordre élémentaire ; elle ramène le sujet à son être sensible ; elle dévoile une vérité. Ce dévoilement a lieu en deux temps : d'abord la guerre oppose une espèce de démenti matériel à toutes les constructions humaines, maisons, codes sociaux, croyances ; ensuite elle laisse l'individu défait en face d'un monde révélé dans son indifférence, Clément Rosset écrirait dans son idiotie. Les choses ont ici cessé de parler, seulement porteuses de l'« inanité sonore » mallarméenne, si bien que les personnages vont chercher comment établir un discours d'après-guerre et plus encore comment se relever de cette irréversible régression que leur mémoire rappelle sans cesse à leur esprit. Les dialogues entre Georges et Blum dans La Route des Flandres, l'obstination du général à cultiver de loin son jardin dans Les Géorgiques, et même les envois incessants d'objets exotiques par le capitaine dans L'Acacia, montrent cette permanente volonté de constituer un lieu, de parole, de ressource ou de conservation. Sous cette angle la guerre affranchit les individus malgré eux des conventions du sens qui pouvaient leur suffire et les extrait de la collectivité pour les abandonner dans un face-à-face avec ce qu'ils ont de plus vital. Cette expérience de ce qui fait à chacun sa substance interdit aux personnages l'unité. À l'instant d'écrire, la guerre joue encore son rôle selon la mémoire réveillée et interrompt la parole continue des éclats de son inoubliable violence. L'écriture témoigne alors de ce combat pour l'être défait, cherchant les éléments qui vont ensemble tenir la promesse de sa résurrection sensible : en quoi consister ? « Je pense que tôt ou tard, il faudra faire la preuve que l'on a été, que l'on est, autre chose qu'une suite de loteries », pressentait déjà Claude Simon dans Le Tricheur9. L'être d'après-guerre deviendra une manière de lier entre elles les images inachevées de son histoire, entre lesquelles il se tient comme une vigilance sensible. Claude Simon compose un jeu de propriétés qui, dans Le Jardin des Plantes, le feront apparaître sous son initiale d'écrivain dans les blancs entre les pavés de son récit. Mais écrire depuis une défaite de soi aura imposé une remontée dans le temps comme si seule des qualités originelles pouvaient offrir un appui fiable à l'improbable énoncé d'un sujet rétabli.

8 Par exemple dans La Route des Flandres, p. 192.
9 Le Tricheur, p. 41 dans l'édition du Sagittaire, 1945.

« À présent, comme si, plus encore que l'entrée du train dans la gare, la vue des premiers qui s'étaient décidés à monter dans les wagons avait déclenché le signal de l'irrémédiable, loin de diminuer de densité, la foule, ou plutôt le conglomérat humain d'où s'extrayaient l'une après l'autre de nouvelles silhouettes se hissant sur les marchepieds, semblait se resserrer plus étroitement, comme si non seulement il refusait de se désagréger, de se laisser entamer, mais encore se rétractait pour ainsi dire sur lui-même, les particules qui le composaient comme soudées les unes aux autres dans une sorte de cristallisation, une inextricable multitude d'étreintes non pas, pour la plupart, de deux corps mais de plusieurs, assemblés en couronnes autour de centres où parvenaient des voix étranglées de femmes et des pleurs d'enfants, de sorte que ceux qui s'en arrachaient et cherchaient à gagner le train, le plus souvent suivis par un cortège allant s'amenuisant, s'égrenant dans leur sillage, étaient encore retenus, empêchés de progresser ou parfois même repoussés, éloignés des marchepieds par quelque poussée, quelque convulsion ou dilatation du grouillement bigarré, incohérent, parcouru d'imprévisibles courants, d'imprévisibles reflux. «

L'Acacia, pp. 155-156 / Turbulences : physique de la guerre