Lettres
S'il est vrai que l'auteur du Tricheur écrit dans la ligne du roman américain, son admiration pour Faulkner et plus encore pour Conrad ne sera jamais démentie. Aussi est-ce la nature de cette fidélité qui importe. Partant pourrait-on la comprendre à partir de certains propos de Faulkner ? « À travers une série de répercussions à retardement semblables à celles d'un orage d'été, je découvris les Flaubert, les Dostoïevski, les Conrad dont j'avais lu les uvres dix ans auparavant. Avec Le Bruit et la Fureur, j'appris à lire et à cesser de lire. »12 Certaines ruptures sont les modes d'une fidélité plus profonde : remplacerait-on Le Bruit et la Fureur par les premiers romans de Claude Simon qu'il pourrait contresigner la citation. Cet « apprentissage de la lecture » conduit Claude Simon à valoriser le concret, à bâtir sa phrase à partir des termes renvoyant à la mobilité matérielle d'un monde démesuré comme celui du Nègre du Narcisse ou du rêve de Sutpen dans Absalon ! Absalon !. Ces écrivains-là inscrivent en effet sur terre d'antiques relations à la destinée et recomposent une modernité de l'épopée, apparentes en plus d'une page de l'auteur des Géorgiques.
À ses débuts toujours, le désir d'une présence la plus étendue possible du monde en lui amène le jeune romancier à composer de lyriques descriptions d'Empédocle traversé de toutes les présences de la nature. Puis Claude Simon lecteur reconnaît très vite une vocation de la lettre ancienne à fonder ce qui sans elle demeurerait dans l'incertitude d'aperceptions fuyantes. Il retrouve alors les eaux latines qui irrigueront constamment son uvre, la marquant à la manière d'un fleuve tari perpétué par la trace de son lit. Cette écriture en constante recherche d'un objet fuyant dans les apprêts de l'apparence ne pourrait que retrouver chez Lucrèce par exemple les fondements d'un art poétique. Le latin figure par nature une langue d'origine dont le narrateur de La Bataille de Pharsale13 s'efforce avec drôlerie - pour le lecteur - de déchiffrer le sens, tandis que l'auteur la juxtapose constamment à son texte propre comme pour le fertiliser : première géorgique latine. La référence simonienne procède donc moins d'une érudition que d'une esthétique : l'Ancien Testament inocule la dimension prophétique de ses motifs, les personnages mythiques servent l'essor à même les choses d'un désir visionnaire, et les noms d'auteur rappellent le lecteur à l'ordre primordial d'une histoire littéraire qui porterait une dramaturgie essentielle chaque fois réinvestie par les générations d'écrivains et donc par Claude Simon.
Cependant l'écrivain privilégie entre tous un interlocuteur qui paraît lui résister : Marcel Proust14. À la recherche du temps perdu apparaît fondamentalement comme l'Autre texte, à la fois exemplaire et stimulant, que l'auteur d'Histoire commence par malmener pour parvenir peu à peu à se tenir face à lui. Le texte proustien devient une véritable matière pour l'écrivain, qui le considère à la façon d'un peintre devant une couleur particulière, comme faisait le Greco devant le « rouge titien » lors de son
séjour à Venise. Ainsi Claude Simon fera jouer la phrase de Proust de toutes les façons possibles : tantôt il affecte des marques d'une dégradation analogue à celle qui détériore les affiches décollées, tantôt il la charge de marquer un rythme dans sa propre phrase, tantôt encore il l'intègre comme d'autres souvenirs à partir d'un « mot-aiguillage », jusqu'au Jardin des Plantes où les reflets du soleil disparaissant sur les plumes des mouettes de Balbec scandent le récit simonien à la façon d'une horloge intérieure.
Proust inscrit ainsi dans l'uvre diverses modalités d'une relation au temps. Ici marquetée par l'acide d'un oubli travaillé, là servant l'expression du passage des heures, la pâte proustienne permet surtout à l'écrivain d'identifier ce qui le meut. Alors, dans le montage simonien, le texte de La Recherche change de sens : telle phrase qui indique chez Proust les fluctuations du goût de madame de Cambremer se met à signifier tout autre chose dans le roman de Claude Simon où elle est insérée et devient comme les « mots carrefours de significations » chers à Lacan, une phrase carrefour entre deux uvres et deux paragraphes en même temps. Sans doute est-ce là le « temps retrouvé » de Claude Simon, celui qui, enchâssé dans le montage romanesque, s'écoule « immobile à grands pas » comme Orion sur la toile de Poussin.
12 Faulkner, uvres romanesques, t. II, Gallimard, coll. « La Pléiade », p. 1304.
13 La Bataille de Pharsale, p. 128.
14 Françoise Rossum-Guyon a collecté ce qui pourrait servir une étude des liens entre Proust et Claude Simon, malheureusement un peu tôt, « De Claude Simon à Proust un exemple d'intertextualité », Marches Romanes, 1971.
« Sur les pentes de l'Etna celui qui se souvenait d'avoir été et d'être encore cheval, arbre, garçon ou fille, montait, solennel et terrible, contenant en lui la présence de tout ce qui est vivant, la présence multiple des voix et des pas, des milliers de pas morts se posant en même temps dans l'empreinte des siens, sur les pierres volcaniques et grondantes, entouré de flammes sulfureuses léchant ses pieds, léchant ses jambes, grandissant, semblables à d'immenses bras tendus du fond du cratère pour recevoir sa chute vertigineuse au fond de l'abîme, englouti, décroissant dans une perspective tournoyante et sans fin, son grand manteau de pourpre royale accroché à ses épaules comme les ailes de Lucifer. »
Le Tricheur, p. 127 / Un mythe de jeunesse : Empédocle
« l'ancêtre, le vénérable grand-père du monde, l'antique et vieux phallus décoré de guirlandes, dressé, monstrueux, solitaire, énorme, avec sa tête aveugle, son il aveugle, sa rigidité de pierre (et, dans le fond, des colombes, des offrandes, des bêtes sacrifiées, couronnées de fleurs, de lentes processions) : quelque chose pour être écrit - ou décrit - en latin, à l'aide de ces mots latins, non pas crus, impudiques, mais, semble-t-il, spécialement conçus et forgés pour le bronze, les pierres maçonnées des arcs de triomphe, des aqueducs, des monuments, les rangées de mots elles mêmes comme maçonnées, elles-mêmes semblables à d'indestructibles murailles destinées à durer plus longtemps que le temps même, avec la compacte succession de leurs lettres taillées en forme de coins, de cubes, de poutres, serrées, ajustées sans ponctuation, majuscule, ni le moindre interstice, à la façon de ces murs construits sans mortier, les mots se commandant les uns les autres, ajustés aussi par cette syntaxe impérieuse inventée sans doute en prévision des mutilations futures et à seule fin de pouvoir être reconstitués mille ou deux mille ans plus tard, après avoir été dispersés, oubliés, enterrés, recouverts de ronces, submergés et redécouverts »
L'Herbe, pp. 129-130 / Physique latine
« tous les souvenirs voluptueux qu'il emportait de chez elle étaient comme autant
d'esquisses, de « projets » pareils à ceux que vous soumet un décorateur,
et qui permettaient à Swann de se faire une idée des attitudes ardentes ou
pâmées qu'elle pouvait avoir avec d'autres. De sorte qu'il en arrivait à
regretter chaque plaisir qu'il goûtait près d'elle, chaque caresse inventée et
dont il avait eu l'imprudence de lui signaler la douceur, chaque grâce qu'il lui découvrait,
car il savait qu'un instant après, elles allaient enrichir d'instruments nouveaux son supplice. »
Du côté de chez Swann, p. 276
« Un amour de Swann », Gallimard, coll. « La Pléiade », édition
de 1978.
« Sodome et Gonorrhée page combien tous laids souvenir voluptueu kil emporté
de chézelle lui permetté de sefer unidé dé zatitudezardante
zoupâmé kel pouvé tavoir avek d'otr desortekil enarivé
taregrété chak plésir kil gougoutait oh près d'aile chak
cacaresse invanté é dontil orétu limprudance de lui sinialé
ladousseur chak grasse kil lui découvriré kar ilsavé kun instantapré
ailezalé tenrichir dinstrument nouvo sonsu plisse »
La Bataille de Pharsale, pp. 178-179 / Primitif

On notera l'extrême sophistication du travail de Claude Simon : fausse
référence, oubli, homophonies, « phonétisme », coupe,
jeux de mots, homonymie
Le désir d'atteindre la matière de la langue
aura rarement été aussi explicite.