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Claude Simon / Culture
 

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Ruines et choses

Un mur en ruine, la jambe d'un mannequin sectionnée, diffèrent d'un mur ou d'une jambe, même de mannequin. Cette évidence indique un écart dont Leçon de choses ou Les Corps conducteurs tireront toutes leurs ressources expressives. La ruine montre une trace de mur comme le livre de bricolage lu par un ouvrier décrit un projet de plafond21. Trace et projet comprennent la chose sans s'y substituer. La ruine est un autre mur dans le mur comme le plafond schématisé est un autre plafond qui s'inscrira dans le plafond réel. Ainsi les choses accrochent d'autres choses, peut-être même de tout autres choses comme le temps, l'histoire, ou la présence d'un désir. Voici donc le signe à même la chose, et voici la chose disponible au langage.

Mais pour faire que les choses parlent il faut que circulent entre elles les propriétés qui les amèneront à faire corps. Les mêmes plis parcourent la surface marine et le pantalon déposé par un maçon dans Leçon de choses, le même plâtras signale aussi la construction et le bombardement d'une maison : les propriétés physiques débordent leurs contours comme dans la peinture abstraite. La ligne court sans l'achever d'une forme à une autre, tandis que la couleur harmonise sa logique avec le reste de la toile plutôt qu'avec une portion de surface qui la limiterait. Claude Simon emprunte curieusement à cette grammaire abstraite ce qui lui permet à l'opposé de suivre la plus concrète des logiques, celle que le corps identifie pour être sa logique. Ce qui circule d'une chose à l'autre témoigne d'un engagement du corps dont les systèmes sensibles produisent cette « loi de conduction » selon la formule de Georges Raillard. Le corps investit la chose elle-même débordée par la ruine qu'elle va devenir ou par la forme qu'elle va prendre. Dès lors cette logique du débordement incessant figure inévitablement un désir. Leçon de choses articule un rendez-vous amoureux, une étreinte et une séparation qui donnent au roman la structure d'une pulsion : ce qui suspend la maison construite et déconstruite dans un même geste descriptif obéit à cette pulsion qui rend potentiellement érotiques un nombre accru de mots. Ainsi l'odeur marine, le plissé, l'herbe, les éléments de dialogue, peuvent à tout moment contribuer à décrire cette étreinte d'autant plus saisissante qu'elle suit son cours pendant que la « ligne » romanesque s'attache à d'autres motifs avant de la retrouver. De la sorte la relation sexuelle survient chaque fois avec une crudité accentuée par sa présence sous forme de morceaux choisis. Cette érotique potentielle sous-tend Triptyque de bout en bout. Toutefois la chose déborde aussi d'un objet sensible qui touche autant le désir mais par un autre bord : son appartenance au temps.

Les choses accumulées, emportées pendant la débâcle, continuent les gestes des hommes qui leur prêtent sens. Avec les choses, les hommes cherchent à demeurer dans le temps d'une histoire, la leur, dont elles ouvrent la profondeur. Cette profondeur généalogique affleure sur les objets ordinaires comme sur d'autres plus emblématiques, tels le portrait de l'ancêtre ou le buste du Général. Mais le portrait comme la statue n'attestent qu'imparfaitement le temps qu'ils signifient. Les maisons, nombreuses dans l'œuvre, subissent elles-mêmes l'érosion d'un temps : Claude Simon trouve l'expression physique de cette usure en décrivant dans L'Herbe puis dans L'Acacia la lutte menée par deux femmes contre cette fatalité d'un toit, d'un mur qui semblent presque vouloir se déliter inexorablement. La chose dans le temps manque de quelque autre chose, et l'écriture souligne ce manque autant qu'elle le comble. La chose ne parle finalement qu'à courte distance, d'une voix mourante seulement entendue par celui qui la possède ou l'habite : la valise d'un émigrant fouillée par un douanier laisse étalé le paradoxe de son contenu misérable qui dit toute une histoire individuelle. Ainsi la chose n'exprime pas directement le temps mais figure sans pathos tout le pathétique du rapport qu'y entretiennent les hommes. D'un côté un mouvement pousse à la conserver pour ce qu'elle signifie, de l'autre son usure propre la ravale au rang de signe constamment approximatif. Le rapport aux choses illustre alors la mémoire elle-même, toujours au travail d'une restitution imparfaite sans cesse attaquée par l'oubli et plus encore cette autre mémoire, l'Histoire, toujours occupée à rechercher dans un bric-à-brac de documents, d'objets et de ruines, l'expression incertaine qui lui donnerait un sens.

Et pourtant les choses prolifèrent parfois jusqu'à saturer la page de leur accumulation. Et pourtant les choses ne cessent de se combiner, de jouer les unes avec les autres. Et, si la chose, comme la tombe multipliée d'un cimetière militaire, sépare de ce qu'elle commémore, elle dit aussi par sa multiplicité l'étourdissement du vivant. La vitalité simonienne s'impose alors par sa capacité d'accueillir sans cesse le flux incessant des choses, l'écrivain se trouvant à son tour saisi d'une « indécourageable persévérance » à composer un réseau de correspondances qui feront tenir ensemble les choses dispersées par le temps. De la sorte, les choses a priori dénuées de sens universel paraissent déborder d'une parole insoupçonnée. Ce débordement des choses est précisément ce qui constitue le corps.

21 Leçon de choses, p. 48.

« Le combiné d'ébonite est tiède et humide, non seulement dans la paume moite qui l'enserre, mais comme si la plaque percée de petits trous conservait encore la chaleur et les souffles de la négresse et du petit homme. Il introduit une pièce, compose le même numéro, entend la sonnerie, puis le déclic, puis la même voix lointaine de femme qui dit Oui ? Il se tait. La femme dit de nouveau Oui ? Il dit très vite C'est moi. Écoute. Je... Puis encore une fois il reste là, attendant, épiant la respiration plus rapide à l'autre bout du fil, le halètement ténu, incrédible, qui lui parvient à travers le dédale souterrain des câbles, des relais, des tunnels par-dessous les millions de tonnes de pierres, de fer et de briques entassant là-haut leurs centaines d'étages percés de milliers de fenêtres, leurs sommets invisibles disparaissant dans la brume blanchâtre de chaleur, puis la voix qui dit Ce doit être une erreur. Pourtant elle ne raccroche pas et, un moment, ils se tiennent de nouveau là tous deux, respirant, s'écoutant respirer, une rame express traversant la station, le bruit de catastrophe furieux, démentiel, envahissant la cabine, puis cessant coupé net, jusqu'à ce qu'elle dise : Je vous dis que c'est une erreur, et raccroche. »

Les Corps conducteurs, p. 117 / Choses qui parlent

« (et pas seulement elles : c'était comme si la maison elle-même, l'énorme masse de maçonnerie, la pièce (celle où près de deux cents ans plus tôt, au soir d'une bataille perdue, un lointain ancêtre était venu se faire sauter la cervelle) où ils se trouvaient maintenant tous les trois, lui assis dans un rigide fauteuil de tapisserie à côté du guéridon où elles avaient posé le carafon de cristal et l'assiette à biscuits, les quatre murs, briques, mortier, moellons, la cheminée de marbre blanc où, disait-on, s'était appuyé le général vaincu pour diriger le pistolet contre sa tempe, le carrelage hexagonal, conservaient aussi, à la manière de ces lourdes boîtes d'acajou, de ces écrins où peuvent se lire en creux les formes des armes ou des bijoux qui en ont été retirés, la mémoire) »

L'Acacia, p. 208 / Mémoire