Extases
La seule sexualité limiterait donc l'accès à ce qu'elle découvre et laisse insatisfait. C'est au récit qu'il incombe alors de favoriser ces extases profanes où la sexualité ouvre le monde et l'histoire dans l'émoi du corps singulier. Celui qui a entrevu qu'il se tenait ailleurs qu'immédiatement là recherche à investir ce corps qui trame en lui les diverses temporalités de sa mémoire et de l'histoire. Il se tient à la croisée des forces qui meuvent les collectivités, forces imaginaires ou physiques, et de ses forces propres telles que son histoire l'a amené à les percevoir. « S. n'est plus là », lit-on dans Le Jardin des Plantes : S. est dissocié entre sa présence apparente, debout à la fenêtre, et ce à quoi il est présent, cet entrelacs de forces sensibles où il voit une histoire et se voit en elle. À cet instant, S. est littéralement en extase. Le déplacement constant des narrateurs dans un « quoi encore ? » en même temps que le désir d'en rechercher la matière convergent dans une écriture extasiée. L'extase est d'abord une relation au temps, la découverte de cette extériorité d'un passé, d'un présent et d'un avenir, dans laquelle je me tiens pourtant. « Avenir, être été, présent montrent les caractères phénoménaux du Ð jusqu'à soi ð, du Ð en retour à ð, du Ð ménager la rencontre de ð. Les phénomènes du jusque, de l'à, de l'après... mettent en évidence l'appartenance au temps comme l'ekstatikon par excellence33. » Heidegger, que cite d'ailleurs Claude Simon dans La Bataille de Pharsale, formule en philosophe ce qu'expérimente l'écrivain dans son rapport à la langue. Toutefois la démarche simonienne échappe à la pensée du philosophe par son irréductible singularité vocale.
Au-delà de toute intelligence critique ou philosophique, la vocalité immanente de la phrase simonienne demeure le médium qui motive cette phrase témoignant toujours d'une imprévisible rencontre entre un singulier et un universel. La vocalité peut être entendue comme figure littéraire du corps, l'effet qui rend la lecture des textes si physique. Elle aussi a son histoire d'un livre à l'autre, plutôt sensible aux grands accents romantiques à l'époque du Vent, puis à l'ampleur d'un Gustav Mahler au moment de La Route des Flandres, la voix prend ensuite le timbre mêlé des orchestrations dodécaphoniques d'un Schönberg avant d'atteindre au moment des Géorgiques la puissance suggestive des développements sériels et de s'enfouir enfin dans les blancs silencieux du Jardin des Plantes.
Cette métaphore filée voudrait montrer une histoire du timbre simonien enclose dans l'uvre et pourtant assez évidente pour avoir mobilisé toute l'attention de Claude Simon. La voix se démarque en effet du style parce qu'elle ne se réduit pas à une somme de procédés, de même qu'elle reste séparée de tel ou tel motif qui paraîtrait la déclencher. La profondeur du vocal reçoit de la sensibilité ou de la mémoire une énergie, la mesure de son souffle : pour Claude Simon, ce souffle emporte parfois l'épopée d'un sujet qui voudrait se relever de sa guerre et découvre qu'il doit faire face à bien plus qu'il n'imaginait ou ne se rappelait ; ce souffle implique aussi le choix d'un point de vue où parler ressemble à prophétiser, à se laisser habiter par une parole à travers soi, non pas pour annoncer un avenir, mais déjà révéler dans le temps dont l'écrivain est le témoin ce qui relève de cette dimension prophétique. L'Histoire écrite par un témoin prophète aurait cette voix-là. L'uvre enclôt ainsi d'une voix tout ce qui fait une voix dans le monde et tout ce que le monde devient dans une voix ; l'uvre maintient une voix, c'est-à-dire tout ce qui fait dans le désir singulier l'incessant recommencement du désirable. Dans la voix, seulement ce qui devait demeurer demeurera.
33 Martin Heidegger, Être et Temps, Gallimard, 1986, p. 389.
L'exergue, p. 187 de La bataille de Pharsale, est extrait du même livre, et lie des propos tenus par le philosophe p. 109 et p. 111. Le « monde qui s'annonce » que retient Claude Simon est l'objet même de cette extase du texte que vise la présente étude.
« À travers les parois de cuivre on pouvait entendre comme l'écho assourdi de quelque bouillonnement souterrain continu et menaçant, de sorte que c'était comme si je dialoguais avec quelque fantôme, ou peut-être avec mon propre fantôme - car peut-être ne parlait-il pas, n'avait-il même pas besoin de parler, immobile paisible et taciturne à côté de cette flamme immobile elle aussi, et non pas deux voix alternant mais peut-être une seule, ou peut-être aucune, peut-être le silence seulement rempli par cette trépidation monotone, ténue, qui, de la bouilloire, semblait se communiquer à la table, au sol, et lui et moi assis dans ces bizarres ténèbres diurnes au sein de l'aveuglant après-midi de septembre, et les abeilles au dehors, et le monde éclatant, bariolé, divers »
Histoire, p. 151 / Extase profane
« fatigué (malaise ou ivre peut-être ?) Apparemment somnolent Ou faisant semblant prudemment éclipsé au moment stratégique ?
mais il m'avait quand même reconnu
un instant bref éventail de lumière par le battant de la porte poussée en même temps que le tapage les rires Les deux Harlem Brothers avaient sans doute repris leur numéro comique puis le battant se referma les étouffa J'espérais que dans la pénombre
me faisant signe tapotant d'une main invitante à côté de lui le siège du canapé dans un coin duquel il était assis ou plutôt tassé voix pâteuse Salement coincé J'obéis
(encore ahuri en train de me brosser les dents bave écume blanche entre mes lèvres retroussées long filet s'étirant sous le menton j'ai dit Non je mélange tout la fatigue Ça c'était ce matin à Moscou l'apothéose l'autre avec son envie sa tache de vin sur le crâne Grand honneur entrevue tous les quinze autour d'une table mais seulement là rien d'autre que biscuits secs eau minérale ni caviar ni vodka forbiden strictly forbiden streng verboten pericoloso sporgersi je ne sais pas comment ça se dit en russe)
chuintement de l'invisible torrent les deux paisibles promeneurs hautes coiffures caftan conversant Montesquieu nom sur le bout de la langue quelque chose comme Ousbeck ou Usbek l'autre ?
Le Jardin des Plantes, pp. 14-15.