Encore
Ainsi le lieu de la vocalité se révèle un être parmi, un être avec, une résonance dans un corps. Dès lors les marques d'une incertitude de ce qui advient sur la page, comme autant de peut-être, ont autant la fonction savante de ramener le lecteur à l'ordre d'une représentation en cours que celle, sensible, de lui faire entendre une activité sous-jacente, le pur désir de constituer, de se constituer. Claude Simon atteint même dans Le Jardin des Plantes une figuration qui le maintient entre les blocs de texte où S., son initiale, ne le représente chaque fois qu'un peu. Dans le même temps, ce qui maintient ces blocs en rapport et partant se maintient soi-même est le sujet comme présence. Le discours - dis-cursus - des interstices vise donc deux intimités : celle que l'écrivain fait advenir et celle que le lecteur engage pour entendre le texte.
Le corps écrit systématise depuis le blanc où il se tient les fragments dont le lecteur entend progressivement le dialogue. Aussi l'unité du récit n'a de lieu qu'en deçà ou au-delà du texte. Chaque roman tient par lui-même mais ce qui fait son unité vient d'en dessous. Il suffit de comparer La Corde raide à tout autre roman depuis Le Vent. Dans le premier, Claude Simon s'explique : il recourt donc à un discours argumenté que l'histoire racontée inspire ou illustre. Cette dissociation où toute la jeunesse d'une écriture montre sa fougue encore brute va disparaître en même temps que toute cette couche explicative. Le récit qui obéissait à une logique externe, visible, progresse après 1957 selon les lois internes d'une physique propre sans regard surplombant pour en orienter le cours. Ce qui fait corps se rapporte à une autonomie conquise comme la marche chez l'homme. Voilà ce qui mieux encore que les scansions, les accents, l'ahan formidable, dit le relèvement d'un corps une fois tombé au plus bas. Fort d'appuis sensibles reçus dans l'expérience physique, le corps perpétue cette épreuve des textures dans l'écoute des reliefs de la parole qu'il va se soucier d'harmoniser. Ce souci - ce que Claude Simon appelle dans tous ses entretiens son travail - partage le corps et les phrases entre la tristesse des recommencements de l'irréparable et l'envie d'étendre son désir jusqu'aux limites du monde selon ses variétés.
L'être de désir, indéfiniment circonstancié, n'appartient donc jamais qu'à l'intersection, à l'ubiquité du double sens, qui dit son intimité là et ailleurs, là autant qu'ailleurs, dans la reconnaissance jamais assouvie de tous les lieux qui le font : mémoires, imaginations, expériences, entraînées dans le fil continu d'une rêverie à même la matière des mots. Jamais Claude Simon n'a donc véritablement changé de manière : occupé à découvrir une place pour l'individu dans Le Vent ou L'Herbe, il élabore un monde propre à cet individu dans Leçon de Choses ou Les Corps conducteurs, et peut alors avec Histoire pousser l'aventure jusqu'aux épopées à la fois familiales et universelles des derniers romans.
« cette espèce d'irréalité, d'incrédibilité que revêt le monde extérieur aux yeux rougis du voyageur débarqué d'un train matinal après une nuit passée sur une banquette mal rembourrée, courbatu, debout sur le perron de la gare, séparé de la place, des autobus, des bruits eux-mêmes, par une sorte de vitre, une pellicule de fatigue, comme de la cire ou de la paraffine qu'il peut sentir se craqueler sur son visage, coupante le long des rides, comme un moule, comme s'il était recouvert d'une seconde peau l'isolant de l'air frais du matin dans lequel grelotte le reste de son corps, se rendant compte alors qu'il a pensé son voyage en termes de distances alors qu'il s'est agi d'une mutation interne de sa propre personne, parce que ce ne sont pas seulement les lieux qui ont changé mais lui, sa substance »
Les Géorgiques, pp. 265-266 / La chute 1
« Et vous, jeunes gens, vous continuez ?... Le journaliste disant Et alors ?, et S. disant Et savez-vous ce que je lui ai répondu ? Non, croyez-moi, il ne s'est agi alors ni de bravoure, ni de courage, ni d'héroïsme, ni de devoir : il y avait longtemps que ces mots avaient cessé d'avoir le moindre sens pour moi : je suppose que ç'a été seulement l'abdication, l'abandon, ou encore le réflexe inculqué d'obéissance, quoique maintenant je me demande s'il n'y a pas eu d'autres réactions encore : l'orgueil, une imbécile vanité, si je ne me suis pas stupidement senti piqué au vif par (mais peut-être que je l'ai imaginé ?) une certaine inflexion de sa voix, peut-être qu'il m'a semblé y sentir comme un défi, un ton légèrement condescendant - ou rien de tout ça : simplement parce que j'en étais moi aussi arrivé à agir comme un automate, je ne sais pas, je n'en sais rien, ne me demandez pas pourquoi, mais je me suis tout à coup entendu répondre : Oui mon colonel ! »
Le Jardin des Plantes, pp. 283-284 / La chute 2