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"Chroniques africaines" de Laurent Coq

Le pianiste et compositeur Laurent Coq, accompagné de Ralph Lavital (guitare) et Nicolas Pélage (chant) a effectué une grande tournée de cinq semaines dans une dizaine de pays du continent africain.
 
Parti de Paris début juin, ce trio de jazz s'est rendu successivement en Zambie, au Zimbabwe, en Ethiopie, à Madagascar, aux Comores, à Maurice, en Namibie, en Afrique du Sud, aux Seychelles et au Kenya, pour présenter son dernier projet Dialogue.
 
Cette tournée portée par les Instituts français et Alliances françaises des pays traversés s'est terminée le 6 juillet dernier. Des concerts, mais également des masterclasses et des rencontres artistiques ont été proposés par les musiciens tout au long de ce parcours.
 
 

ZAMBIE

 
Rendez-vous est pris en bas de chez moi à 8 heures 15 où un taxi nous attend. Un préavis de grève a été lancé sur les lignes de RER, et nous ne voulons prendre aucun risque. Nico ira pourtant en RER en prenant beaucoup d'avance. Puisqu'il habite au Bourget, à quelques stations de l'aéroport, c'est absurde qu'il vienne à Paris nous rejoindre. Nous le retrouverons à 9 heures au comptoir d'enregistrement. Nous devons prendre un premier vol pour Nairobi, avant d'attraper une correspondance pour Lusaka qui est notre première destination. 
 
Quand nous nous présentons devant l'employée de la compagnie Kenya Airlines, elle nous apprend que le vol ne part plus à 11 heures, mais à 20 heures 30 ! Il y a eu une avarie sur le système de dégivrage qu'il a fallu réparer à Nairobi. Nous passons plus d'une heure a tenter de trouver un solution pour rejoindre Lusaka. Finalement, ce sera un départ à 20 heures 30, puis une escale à Nairobi de quelques heures avant d'attraper un vol pour Johannesburg, et de là, à 15 heures 40, un troisième avion pour Lusaka où nous arriverons avec 14 heures de retard sur le programme initial. Dépités, nous acceptons les bons de taxi que nous offre chichement Air France (aucune compensation financière pour ce retard), et à 11 heures passées, nous repartons à Paris, allégés de nos valises que nous avons enregistrées en priant de les retrouver à Lusaka le lendemain. 
 
Nous arrivons chez moi à midi et demi, c'est à dire exactement quatre heures après en être partis. Nous laissons nos sacs et partons chercher une housse de guitare qui va remplacer la vieille bien usée que Ralph tenait de son père. Puis nous allons manger un morceau chez le libanais rue Aux Ours. Retour chez moi où nous faisons tous les trois la sieste dans mon studio exigü. J'ai appelé un taxi pour 17 heures 30 en bas. Quand nous repartons, la circulation est fluide jusqu'à la porte de Clignancourt, mais après ça se gâte vite et à partir de St Denis, on est à l'arrêt. Un accident bloque entièrement la circulation. On n'a pas encore décollé que je suis déjà fatigué. Arrivé à l'aéroport enfin, on passe vite les contrôles. Notre avion est annoncé pour 21h. À notre grande surprise on le voit en effet se diriger vers notre passerelle d'embarquement, et nous décollons bien à l'heure annoncée. 
 
Nous atterrissons à Nairobi à 5 heures du matin. Les contrôles sont rapides et nous nous retrouvons dans un grand terminal où nous avons trois heures à tuer. Nairobi, comme Johannesburg est un point de convergence pour des vols en provenance de toute l'Afrique, si bien qu'attendent là des gens de toutes origines africaines et indiennes, dans un long couloir bordé d'échoppes qui vendent des produits locaux (dont ces tissus Massaï que je trouverai lors de notre halte ici, la dernière de la tournée). Je m'allonge vingt minutes à même le sol et reprends un peu de force pour les deux vols qui nous restent à tirer. Nous embarquons et décollons à l'heure sur un vol plein à craquer si bien que je me demande comment ils ont fait à Paris pour nous trouver trois places hier matin (nous n'étions pas supposés faire cette escale à Joburg). Pendant les quatre heures que va durer ce vol, l'Afrique australe se donne entièrement à la vue. Pas un nuage au dessus d'étendues vierges qui s'étendent jusqu'à l'horizon. D'immenses ronds plus foncés tachent les sols. Ce sont des champs de cultures. L'espace est tellement vaste que c'est uniquement le système d'arrosage qui conditionne leurs volumes ; un grand rayon d'au moins cent mètres qui tourne à partir d'un centre alimenté en eau. 
 
 
Arrivés à Joburg, les formalités de douane se font avec le sourire. Peu de monde aujourd'hui dans ce terminal que je connais. Nous tentons de trouver un point wifi pour passer quelques mails, et le temps. Trois heures encore à attendre. Quand nous embarquons enfin pour notre dernier vol, c'est dans un jet minuscule. Nico qui est assis à côté de moi à bien du mal à faire tenir ses jambes quelque part (il mesure 1m89). Ralph s'endort avant même le décollage et se réveillera à l'atterrissage. 
 
Pascal, le directeur de l'Alliance Française de Lusaka nous attend au point de contrôle des douanes pour payer nos visas. Il vient d'être nommé à ce poste après avoir été au quatre coins du monde. Il est venu avec sa voiture dont la roue arrière droite tape un bout de carrosserie à chaque bosse de la route avec nos grosses valises qui pèsent lourd à l'arrière. Nous allons directement à l'Hôtel où je saute dans la douche après un voyage de 22 heures ! Nous retrouvons Pascal pour dîner d'une soupe de potiron et lait de coco et de pâtes all'arabiata, le tout très épicé. Je me couche épuisé à 22 heures 30, et m'endors en cinq minutes. 
 
Levé à 6 heures 30, je prends un copieux petit-déjeuner (saucisses, oeuf, haricots blancs sauce tomate, ananas frais et très bonnes viennoiseries). Je remonte faire ma gym, avant de retrouver Pascal pour un café. Nous établissons le programme d'une journée où pourtant absolument rien ne se passera comme prévu.
 
Ralph et Nico descendent ensemble à 9 heures 45, quand nous partons Pascal et moi pour l'Alliance où il me présente à son staff quasiment exclusivement féminin. Des journalistes d'une radio locale m'attendent pour une courte interview. Quelques questions sur la musique, puis "qu'est ce que vous pouvez dire au sujet du VIH ?". Nous passons un bon moment ensemble pendant que l'accordeur remet le vieux Steinway d'aplomb, un peu une mission impossible. Il trône sur une scène au bout d'une belle salle qui résonne beaucoup. Il faudra faire preuve de modération avec la prise de son ce soir. À 11 heures, alors que je travaille le piano depuis une demie heure, Rigolo (c'est son nom), un assistant qui travaille à l'Alliance, vient me chercher. Il a calé trois interviews et notre chauffeur Thomas nous attend. Je monte devant, et nous sommes vites ralentis par les embouteillages. Premier stop à la Radio Nationale Zambienne. Nous rencontrons DJ David M (c'est comme ça qu'il se fait appeler) un jeune gaillard jovial qui nous propose de revenir faire le direct à 17 heures. 
 
 
Nous quittons ce vieux bâtiment pour retrouver les bouchons toujours plus importants à mesure que la matinée avance. Finalement nous arrivons à notre deuxième destination, dans une rue très fréquentée. Peu de places pour garer la voiture, et les rares disponibles sont gardées par des hommes dont c'est sans doute la seule source de revenus. Après une petite négociation, Thomas se gare. Nous partons avec Rigolo qui me demande si je ne suis pas trop fatigué. Il faut gravir 9 étages à pied dans une tour décrépie dont les ascenseurs sont à l'arrêt depuis longtemps. Arrivé en haut, on nous annonce que l'animateur a eu un malaise et qu'il est parti sans laisser aucune consigne. Peut-on faire l'interview plus tard ? Je calcule vite la marge de manoeuvre dont je dispose entre les balances, la répète que nous voudrions faire, et la nécessité de repasser à l'hôtel me doucher et repasser mes affaires. Nous décidons finalement d'une interview par téléphone à 14 heures. Il est déjà midi et demi quand nous redescendons cette cage d'escalier exigüe. Une heure et demie de vadrouille pour toujours pas d'interview. Il en reste une dernière, mais avant, Rigolo doit récupérer "quelque chose" pour l'Alliance. Je suis assis devant, et le soleil commence à me brûler les bras. Les rues sont complètement bloquées. Des bus partout tentent de se frayer un chemin, bondés de jeunes hommes, jeunes femmes et enfants entassés comme dans une bétaillère. Beaucoup de vendeurs ambulants zigzaguent entre les voitures en exhibant leur marchandises : un pantalon, un pull, des chargeurs de voiture, des pneus de vélo, de l'eau, une paire de chaussures… Il nous faut plus d'une demie heure pour atteindre un grand hangar où nous attendrons encore un bon quart d'heure que Rigolo récupère un grand sac noir qui s'avérera être un panneau d'affichage pour l'Alliance. 
 
Je lui propose de rentrer directement à l'hôtel vu qu'il est bientôt 14 heures, que je suis cramé par le soleil et que j'ai encore une grosse après-midi devant moi. Il faudra pourtant s'arrêter à la radio où une interview a été calée le matin même. Ne pas le faire serait trop impoli m'assure Rigolo. Thomas prend des raccourcis improbables dans des allées en terre qu'empruntent des écoliers en costume. Nous arrivons à la radio où nous attend l'animatrice dans un petit studio à la climatisation poussée à fond. Après les pubs c'est à nous. Elle passe le début de Mwen Two Kontan, le premier morceau du disque Dialogue qui sort en septembre, mais n'attendra pas la fin pour commencer l'interview. Rapide et efficace. Nous repartons direction l'Alliance que nous atteignons péniblement vers 14 heures 30. Rigolo a toutes les peines du monde à joindre la radio de ce matin pendant que je m'attable dehors et déjeune d'un excellent boeuf en sauce avec des lentilles servis par le restaurant qui occupe une partie de l'Alliance. 
 
 
Nous arrivons finalement à avoir l'animatrice dans le bureau de Pascal, qui lui est parti chercher Ralph et Nico à l'hôtel. Les balances qui devaient commencer à 14 heures débuteront finalement à 15 heures 30. Pas le temps de répéter la biguine de Ralph que je voulais jouer en ouverture de notre set. Tant pis, il faut parer au plus pressé et avec Ringman, notre ingénieur du son, nous passons une heure à trouver un équilibre dans cette salle à l'acoustique difficile en baissant les niveaux au maximum. Rigolo me fait signe que nous devons partir pour la Radio Nationale où David M nous attend. Nous y allons tous, Ralph Nico, Rigolo, Thomas et moi même. Il faut un moment avant de trouver le studio de l'animateur qui se trouve dans les étages de cet immeuble fatigué. Comme ce matin, je me demande quel impact aura notre musique sur l'audience d'une telle radio qui ne passe que de la musique de danse, mais l'interview se déroule dans la bonne humeur. Quand je le remercie et lui offre un CD, tout ce que nous disons passe en direct. Il a oublié de fermer son micro ce qu'il comprend seulement quand nous le quittons. Direction l'hôtel où je m'écroule pour une sieste de 45 minutes avant de repasser ma chemise, et prendre un douche rapide pendant que Nico et Ralph vont manger un morceau dans le bon restaurant qui se trouve en bas. Nous repartons pour l'Alliance à 19 heures.
 
La nuit tombe déjà. Peu de gens ont fait le déplacement pour l'instant, peut-être une dizaine. On a dressé deux tables dans la cours pour servir des boissons et on a disposés des dizaines de chaises dans la salle où nous nous accordons avec Ralph. Après un court discours, nous commençons notre set devant une cinquantaine de personnes finalement. Tout de suite la musique trouve sa place entre nous et cette audience attentive et le set passe tout en douceur. Quelle joie de se retrouver ici à jouer cette musique avec cette équipe. Un très grand bonheur en fait. 
 
Alors que Pascal nous avait mis en garde sur le fait que le public demande rarement un rappel ici, nous l'obtenons sans difficulté. Ce sera Toshiko que Nico chante comme s'il la connaissait. Ce premier concert lance définitivement notre tournée. Oubliés les heures de voyage et la fatigue. Nous rejoignons l'hôtel un peu avant 22 heures où je dîne tandis que les autres prennent un dessert. À 22 heures 30, nous partons nous coucher. Nous avons rendez-vous à 5 heures pour filer à l'aéroport. 
 
Je me lève à 4 heures 10 avec assez de repos pour affronter les deux vols qui nous attendent. Pascal est en bas qui nous attend déjà. Nous profitons d'un van de l'hôtel qui part lui aussi l'aéroport pour lui confier nos valises qui ne pèseront pas dangereusement dans le coffre, faisant frotter la roue contre la carrosserie. Mais du coup, il faut arriver à le suivre alors qu'il file à vive allure dans la nuit de Lusaka constellée d'étoiles. Peu de circulation encore à cette heure-ci, mais déjà des marcheurs le long des routes noires. Les formalités de douanes passées nous prenons un dernier café avec Pascal, que nous retrouverons à Paris fin juillet. Nous le remercions bien de la chaleur de son accueil et embarquons dans un gros avion où nous avons plein de place à l'arrière. Deux heures de vols qui passent vite. Arrivé à Johannesburg, j'achète des dollars pour m'acquitter des droits de douane à venir, à Bulawayo. Je trouve aussi un spliter, ce câble qui permet de brancher deux casques sur une même source, un allié indispensable en tournée. Quand nous arrivons dans le terminal où se trouve notre porte d'embarquement, nous ne le savons pas encore, mais nous sommes très en retard. Heureusement que Ralph prête l'oreille aux annonces qui appellent les derniers passagers pour Bulawayo. Quand nous nous présentons devant la stewart, elle nous fait les gros yeux. Ils venaient de lancer la procédure pour débarquer nos valises. Elle appelle sur son talkie-walkie pour l'annuler et nous commande de monter tout de suite dans le bus où les passagers nous attendent depuis un moment…
 
 
Arrivé à Bulawayo, il faut s'armer de patience. Je dois payer 90 dollars pour nous trois (ce qui correspond au tarif pour les touristes, alors que l'Alliance a déjà payé 500 dollars de visa de travail…), et quand je tends deux billets de 50 dollars, l'officier me dit qu'il n'a pas de monnaie. Heureusement que j'ai vu passer un billet de 10 dollars que lui a donné le père de famille juste avant moi. Quand il revient avec, il me sourit. Enfin dehors, nous faisons la rencontre de Marie-Hélène, la nouvelle directrice de l'Alliance ici depuis huit mois...
 
 

ZIMBABWE

 
Nous grimpons dans le 4X4, direction la maison de Marie-Hélène, un cottage comme ils appellent ça ici. Une grande ferme avec un toit de chaume en parfait état, et attenantes, deux petites maisons indépendantes. Nico et Ralph dorment dans la plus grande qui comporte deux chambres séparées, et je prends la plus petite qui abrite une grande chambre, les deux couvertes de chaume. Un grand jardin entoure l'ensemble avec une végétation abondante, même si à l'entrée de l'hiver elle est un peu moribonde. Un bel arbre devant la maison porte ses feuilles rouges pour quelques jours encore. Des cactus de toutes les formes, et de buissons encore fleuris, dont cette variété qu'on appelle "hier, aujourd'hui, demain" parce qu'elle connait plusieurs floraisons dans l'année, toujours fugaces ; un jour le buisson est recouvert de fleurs blanches, le lendemain, elles sont violettes, et le jour suivant il n'y en a plus. 
 
 
Pendant que nous nous installons et tentons d'apprivoiser les deux chiennes, les deux bonnes nous servent à boire. Elles étaient là avant que Marie-Hélène ne prenne ses quartiers ici. La plus vieille a travaillé pour cette maison depuis toujours, quand les propriétaires habitaient encore là. Aucune retraite n'est assurée au Zimbabwe, du coup, la coutume veut qu'une bonne qui s'arrête de travailler perçoive une petite pension de la famille qui l'a employée toute sa vie. Mais celle-ci préfère le travail à cette maigre retraite. Je lui donne facilement quatre vingt ans. Marie-Hélène est allé chercher des poulets dans une échoppe pas loin, et nous passons à table dehors. Il fait doux et après les voyages des derniers jours, cette maison a des airs de paradis. Grosse sieste générale pour tout le monde. Nous avons décidé de ne pas bouger d'ici de la journée. Demain est une grosse journée, et je crois qu'il faudra toujours profiter de ces moments de répit dans les semaines qui viennent. 
 
Le soir, nous dînons dans la belle salle à manger. À la tombée du jour, la température passe rapidement de 24°C à 13°C. Marie-Hélène a commandé des pizzas dans un restaurant qui les cuit au feu de bois. Nico reste au lit, il ne sens pas très bien. Pendant l'après-midi, l'électricité a été coupée quatre heures durant. C'est fréquent ici, comme l'eau d'ailleurs. Du coup, pour parer à ces coupures qui n'arrivent jamais au même moment, la maison est équipée d'un groupe électrogène et d'une cuve. Marie-Hélène nous rassure sur la qualité de l'eau. Depuis le départ je ne suis pas tombé malade et j'ai plutôt une bonne digestion. Nous restons encore un petit moment ensemble à goûter au calme de la nuit avant d'aller nous coucher tôt. Le ciel est une mer d'étoiles. 
 
 
Lever à 6 heures trente, avec le soleil. Je prends plein de photos du jardin et des quelques fleurs que l'hiver n'a pas encore fanées. Petit-déjeuner avec Marie-Hélène, qui est très matinale elle aussi. Dom, son compagnon vient de rentrer à Paris (en fait il a pris un avion qui a décollé quelques minutes avant que le nôtre n'atterrisse), et je pense qu'elle doit apprécier une présence dans cette grande maison. Je fais ma gym et passe quelques mails. Un peu avant dix heures Nico et Ralph émerge d'une longue cure de sommeil. Avec Marie-Hélène, nous partons à l'Académie de musique de Bulawayo où aura lieu le concert ce soir. 
 
Le Zimbabwe fut dans ses heures de gloire la Suisse de l'Afrique Australe. Il en conserve encore quelques traces, comme cette école qui possède quatre grands pianos, dont un magnifique Steinway D (le plus grand) qui fut offert en 1993, comme l'atteste la plaque près du pupitre. La salle est grande, comme la scène. Les ingénieurs nous attendent et ils ont déjà tout câblé. Michael, le directeur de l'établissement qui a généreusement prêté sa salle à la demande de l'Alliance Française, nous accueille chaleureusement. Je travaille un heure et apprivoise peu à peu ce bel instrument. À midi et quart, Marie-Hélène, mes deux gaillards et moi, nous partons ensemble pour un petit resto, non sans faire une halte à l'Alliance. Une jolie petite maison aux salles de classes qui semblent surgir d'un autre âge. Déjeuner dehors d'un sandwich léger et d'une salade. Parfait.
 
 
Retour à la salle pour 13 heures 30. Nous devons faire les balances devant une classe d'un quartier plutôt défavorisé. C'est une initiative de Marie-Hélène je pense, et nous avons convenu que nous nous livrerons à une petite séance de questions/réponses. Quand la classe entre enfin dans la salle, je suis surpris de ne pas trouver des enfants, mais plutôt des grands adolescents, une quinzaine en costumes. Ils sont accompagnés de leur professeur. Nous répétons un morceau de Ralph pendant une heure puis leur proposons de nous poser des questions. Peu de volontaires. Quand je demande si il y a des musiciens, personne ne réagit. Nous parlons quand même de l'improvisation, de l'harmonie. Une dame d'un certain âge est là qui pose les questions à leur place. J'apprendrais plus tard qu'elle une grande chercheuse spécialiste des animaux, en particulier les guépards et les chimpanzés. À la fin de notre séance, elle s'entretient discrètement avec le professeur et on nous demande si la classe peut rester dans la salle pendant que nous allons nous changer pour répéter. Ils sont non seulement tous issus d'une chorale, mais c'est la meilleure du coin, qui a remporté le premier prix du concours des chorales scolaires cette année ! Nicolas nous confiera qu'il avait tout de suite suspecté que c'était un groupe de chanteurs. Je rebondis sur cette proposition, et leur propose que nous revenions un peu plus tôt et que nous répétions avec eux le morceau qu'ils auront choisi. Nous le jouerons à la fin de notre concert. L'enthousiasme que cette perspective suscite fait chaud au coeur. 
 
 
De retour au cottage, je me couche aussitôt et dors trois quarts d'heure. À mon réveil, je trouve les bonnes en train de préparer un goûter dehors. Nous sommes choyés depuis notre arrivée ici. Quand nous revenons finalement à la salle, nous trouvons notre chorale sur la scène. Dès qu'ils commencent à chanter, je sens une vague d'émotions nous submerger. C'est beau à couper le souffle. Les filles comme les garçons sont d'une justesse étonnante. Parfaite. Mais surtout c'est un chant que rien ne vient contraindre, altérer. Si bien que Ralph me fait la remarque que je me suis tout de suite faite : ils n'ont vraiment pas besoin de nous ! Nous allons quand même les accompagner discrètement. La chanson est en La Bémol, avec toujours le même mouvement harmonique. Une jeune fille est la leadeuse, c'est elle qui donne la note de départ (sans avoir recours au piano), et c'est elle aussi qui chante les parties solos pendant que le groupe lui répond en choeur. Pour bien faire les choses, nous décidons de poser deux micros supplémentaires. Après plusieurs versions, nous quittons la scène, pour laisser la salle au public. 
 
Willis, un guitariste de Harrare mais qui a grandi ici à Bulawayo, va ouvrir la soirée avec un set d'une demie heure. C'est un choix judicieux car il va faire venir des gens qui sinon ne se seraient pas déplacés pour un concert de jazz à l'Académie. Quand le concert commence, il y a cent vingt personnes dans la salle, ce qui est très honorable et bien au-dessus de ce qui était attendu par les organisateurs. Willis s'est peint le visage (tribal painting corrigera-t-il quand Marie-Hélène le complimentera sur son make-up) et il est toujours flanqué d'un jeune qui le filme avec son caméscope, même quand il joue sur scène. 
 
 
La pause ne dure que le temps d'enlever sa chaise et son micro, et c'est à notre tour de monter sur scène. Le concert est un peu plus dur que le précédent. Les parties en trio fonctionnent parfaitement, mais quand nous jouons la partie centrale du set en duo, je sens que cette musique ne trouve pas toujours le public, impressions que Nico nous confirmera plus tard, puisqu'il est allé dans le salle nous écouter. Quand Nico revient pour les derniers morceaux, nous sentons à nouveau que l'échange reprend. Il est temps de faire venir la chorale sur scène. Je leur avais demandé de s'assoir au premier rang, et les voir se lever sous les applaudissements de la salle m'émeut déjà. Comme il fallait s'y attendre, ils nous offre le plus beau moment de la soirée. Grosse ovation, et rappel obligé. Dans les loges, nous sommes chargés de leur énergie. Michael arrive avec son épouse et nous parlons un moment ensemble, si bien que je ne vois pas le temps passer. Nico s'approche et me fait remarquer que ce serait bien d'aller voir les jeunes chanteurs. Comme je ne veux pas laisser notre hôte en plan, je lui demande d'y aller lui d'abord. Malheureusement ils sont déjà partis. 21 heures, c'est tard ici, et certains parents attendaient déjà depuis un moment de ramener leurs enfants à la maison. Quel dommage qu'on n'ait pas pu leur dire notre reconnaissance et notre admiration. 
 
 
Retour à la maison à 21 heures 30 où des lasagnes nous attendent. Nous nous couchons à 11 heures. Réveil à 6 heures pour tout le monde. Nous prenons le bus pour Harrare qui part à 7 heures 30. À 6 heures 15, je trouve Marie-Hélène et les deux bonnes qui s'affairent dans la cuisine. On nous prépare des sandwichs, et un bon petit-déjeuner. Nous quittons cet endroit à regret. Ces deux jours ont été très intenses et je ne suis pas près d'oublier le choeur de la Sizane School. Le bus est du genre très confortable, comme nous l'avait dit Marie-Hélène, avec beaucoup plus d'espace que dans les avions que nous prenons jusqu'à présent. Nous avons 6 heures 30 de trajet à travers la brousse du Zimbabwe, que nous traversons du sud vers le nord, souvent arrêtés par des contrôles de police de pure formalité. Finalement ces six heures et demie de bus vont passer très vite. 
 
 
Arrivée à Harare dans la cohue du centre-ville. Charles, le jeune directeur de l'Alliance française nous attend avec Marufu, le chauffeur. Nous partons tout de suite pour l'hôtel où je vais dormir une bonne heure. Ils revient nous chercher à 17 heures trente pour nous conduire à la petite salle de concert de l'Alliance qui vient d'être rénovée grâce à un sponsor privé que Charles a obtenu il y a un an. Une centaine de places dans ce petit auditorium où trône un très bon Yamaha quart de queue qui a été prêté par l'école de musique. Les ingénieurs ont déjà pas mal avancé dans l'installation, et les balances se font facilement, en même temps qu'on travaille quelques morceaux. À 18 heures trente, on part avec Charles manger un morceau dans un beau - et bon - restaurant de la ville. Ce sera pâtes pour moi. Je fais la provision de sucres lents en prévision des efforts de ce soir.
 
 
Une première partie est prévue. Un trio local, piano, basse électrique et chant, qui vont jouer une demie-heure en douceur. Nous montons sur scène vers 21 heures, et le son est sans doute le plus facile que nous avons depuis notre départ de Paris. Troisième concert déjà ! Nous n'avons pas quitté Paris depuis une semaine que j'ai l'impression d'avoir passé un mois en Afrique. Parce que je n'entends pas beaucoup la salle, et que nous quittons la scène sans rappel, je me demande si cette musique a trouvé son chemin, mais Charles nous attend dehors et nous rassure tout de suite ; c'est très rare de garder une salle si attentive pendant tout un set. En général, les gens sortent et rentrent pendant le concert, sans trop de ménagement, ce qui ne fut pas du tout le cas ce soir. Pour lui, c'est un signe qu'un vrai échange s'est produit. Nous pourrons vérifier sur pièce puisque pour la première fois, nous avons enregistré avec le nouveau ZOOM de Ralph. Retour à l'Hôtel vers 22 heures 30. Nous passons deux heures agréables à discuter tous les trois assis une table dans ce jardin d'Eden. 
 
Je m'endors vers minuit et demi, et me réveille à… 6 heures ! Je dormirai dans l'avion qui nous mène à Addis Abeba où nous arriverons à 20 heures 30 ce soir, si tout va bien. Je passe quelques emails et finit d'écrire cette chronique. Charles vient nous chercher un peu avant 11 heures trente. Sur la route de l'aéroport, il se gare sur le bas-côté, en lisière d'un parc national où nous voyons un troupeau de zèbres et plus loin, comme un mirage, un immense girafe qui broute la cime des arbres. Mon zoom a bien du mal à l'attraper, mais même à cette distance, sa majesté irréelle nous parvient. Quand nous repartons, nous entendons le pneu de la voiture se dégonfler par saccades. Il a été complètement déchiré par un réverbère cassé, couché dans l'herbe le long de la route. Vite, nous commençons à changer la roue. Charles à appeler Marufu qui va interrompre sa trève dominicale pour venir nous dépanner. Nous repartons finalement à l'aéroport où nous embarquerons de justesse. 
 
 
 
 

ÉTHIOPIE

 
Long vol avec une escale à Lusaka. Nous arrivons à Addis Abeba dans la nuit. Un homme envoyé par l'Ambassade nous attend au point de contrôle des douanes où les formalités ne durent pas longtemps. Nous récupérons nos valises et rejoignons le parking où Bisrat, notre chauffeur nous attend. La saison des pluies a débuté et l'air est chargé d'humidité. Addis est situé entre 2400 et 2600 mètre d'altitude, et les nuits sont fraîches. 
 
 
Nous passons prendre Béatrice qui bosse à l'Alliance et qui a préparé notre séjour, et nous partons pour notre guest house, sur les hauteurs de la ville. Beaucoup de piétons et des mini-bus plein à craquer se croisent dangereusement sur ces routes bordées de baraques de tôles et de bois qui vendent des fruits, des boissons, des vêtements. La ville qui vient d'abriter le sommet des états africains subit une urbanisation à marche forcée. Partout, d'immenses chantiers éventrent des zones qui était encore des bidonvilles il y a quelques mois. Souvent autour du chantier subsistent quelques baraques, mais pour combien de temps ? Les échafaudages sont érigés de poutres d'eucalyptus et n'offrent aucune protection pour des ouvriers qui doivent se déplacer comme des équilibristes sur ces structures mouillées par les averses quotidiennes en cette saison. En chemin, Olivier, le directeur de l'Alliance auquel j'avais déjà parlé il y a quelques mois au téléphone quand nous préparions cette tournée, m'appelle sur le portable de Bisrat. Il passera prendre le café demain matin à 9 heures et nous irons ensemble voir la salle. 
 
 
Notre gîte est tenu par Jérusalem, une femme d'une cinquantaine d'année, qui gère cette grande maison sans étage sur un terrain un peu pelé, avec une équipe de six personnes. Ces jours-ci s'y tient un atelier sur l'émancipation de la femme au sein de la société éthiopienne. Les séances commencent le matin à 9 heures dans le grand salon de meubles africains magnifiques. Ce soir, nous dînons sur place d'une soupe de légumes et de pâtes. Je me couche tôt.
 
Je me réveille à 5 heures, et traîne au lit encore une heure. Je prend mon petit-déjeuner dehors en compagnie des six chiens et du vieux cheval aux côtes saillantes. Comme nous sommes assez loin du centre, nous n'entendons pas les prières des mosquées qui m'avaient empêché de dormir il y a six ans quand j'étais venu ici avec Sophie Alour. À cette occasion, j'avais fait la rencontre du jeune Tadiwos avec lequel j'avais visité le Mercato, le plus grand marché d'Afrique. Je l'ai recontacté il y a peu, et appelé hier soir. Nous nous verrons mercredi. Malheureusement, le Mercato aussi a fait les frais de cette modernisation galopante, et il n'en reste plus qu'une petite partie. 
 
Olivier me surprend, je l'attendais une heure plus tard, mais c'est parce que je n'ai pas changé l'heure de mon ordinateur. Il est déjà 9 heures 20. Nous prenons vite fait un café, et sans prendre de douche je pars avec lui et Bisrat à la Yared School où nous jouons demain. C'est un établissement qui doit dater des années soixante, aujourd'hui complètement décrépi. Nous rencontrons le directeur, dont Olivier me confie qu'il est d'une grande inertie. D'ailleurs il avait oublié que nous devions faire une master-class aujourd'hui. Dans son bureau je remarque tout de suite un Yamaha droit neuf dont je suspecte qu'il est probablement le meilleur piano de l'école. Ce qui se vérifiera quand je poserai les mains sur celui que je jouerai demain, dans la salle de concert où se déroule ce matin l'examen de direction d'orchestre (nous entrons entre deux élèves), un vieux Breckner complètement rincé. Nous ne nous attardons pas et repartons pour la guest house récupérer Ralph et Nico, en faisant une halte chez Olivier où je rencontre son jeune fils de quinze mois et sa femme. 
 
 
Nous allons déjeuner à l'Alliance qui se trouve au centre ville, près du Mercato justement. Plusieurs grand bâtiments entourent une grande cour. Le ciel est chargé de nuages noirs et en quelques minutes, des trombes d'eau s'abattent sur la ville. Après notre déjeuner dans le restaurant de l'Alliance avec Olivier et un saxophoniste local, Joni (de son vrai nom Aklilu Wolde Yohannes) qu'il souhaitait que nous rencontrions, nous sommes censés voir le technicien pour passer en revue la matériel dont nous aurons besoin demain pour notre concert. Comme il ne vient toujours pas, à 15 heures, nous décidons de rentrer nous reposer. Olivier passe beaucoup de coups de téléphone pour essayer d'organiser une master-class, mais je vois bien que sa bonne volonté bute sur beaucoup trop de résistance. Ce qui est certain maintenant, c'est qu'elle ne se fera pas aujourd'hui faute de participants. Peut-être mercredi ? Sur notre chemin, un orage violent éclate à nouveau, qui se transforme vite en averse de gros grêlons. Les devantures des échoppes servent d'abris de fortune tandis que l'eau et la boue des chantiers ruissellent de partout. Arrivé à la guest house, je me couche aussitôt et dors plus d'une heure. 
 
 
Nous dînons comme hier soir sur place, cette fois-ci de poisson, riz et côtes de blette. Délicieux. Bisrat vient nous chercher à 20 heures 30 pour nous conduire dans un club de la ville où Joni joue ce soir. Il faut rouler un moment pour rejoindre ce quartier chic sur la route de l'aéroport. Le club est encore assez clairsemé quand nous arrivons et point de musiciens en vue. Ils débarquent finalement à 21 heures 30, comme le public qui remplit peu à peu cette petite salle. Les musiciens commencent leur set en quartet, clavier, basse batterie et sax. C'est en fait un gros boeuf, avec des morceaux qui tournent sur deux accords pendant une demie-heure chacun. Au bout d'une heure de cette logorrhée, nous n'en pouvons plus et rentrons nous coucher. 
 
Nous avons notre matinée ouverte, ce qui n'est pas du luxe avec le rythme de ces derniers jours et la grosse après-midi qui nous attend. Je me lève encore tôt, mais j'en profite pour lire un peu (Proust !) et faire ma gym tranquillement. À 10 heures, Ralph émerge, et sans même prendre son petit-déjeuner attrape sa guitare. Ensemble, nous travaillons un moment sur les voice-leading. Nous allons changer quelque peu l'ordre des solos ce soir pour faire chanter plus notre Nico. À midi, Bisrat vient nous chercher, avec toutes nos affaires pour ce soir car nous ne repasserons pas par ici avant le concert.  Enorme bouchon pour rejoindre l'Alliance où nous déjeunons avec Olivier. Après quelques formalités administratives, je m'allonge vingt minutes sur le lit du studio de l'Alliance. À quinze heures, il faut déjà repartir pour la Yared School. Béatrice nous accompagne. Quand nous arrivons finalement, nous trouvons les techniciens en train de monter le matos, mais l'ambiance est morose ; il n'y a pas d'électricité depuis ce matin… Vite, nous essayons de trouver une guitare folk pour Ralph (qui n'a que sa guitare électrique avec lui). Ce sera finalement un instrument de l'école avec lequel nous commençons de répéter pour trouver un équilibre sonore qui n'est pas facile, mais pas impossible non plus. Béatrice dispose des bougies tout le long de la scène. 
 
 
Quand Joni arrive (nous l'avons invité à jouer un morceau ensemble ce soir) le courant revient enfin. J'ai trouvé une mélodie sur les accords de la chorale de Bulawayo qui seront le terrain idéal pour qu'il se joigne à nous tout à l'heure à la fin du concert. Pas de loges mais une cage d'escalier crasseuse et sans lumière. Les toilettes sont situées sous la salle, dans un sous-sol sordide et sombre d'où émane une puanteur hallucinante. Vite je remonte me changer. Des journalistes de la télé nationale doivent venir faire une interview juste avant de monter sur scène, que nous faisons dans la cour de l'école. "Si vous deviez donner trois mots pour décrire votre musique…", je cherche un peu et ne trouve rien de mieux à répondre que "mélodie, rythme et harmonie". 
 
Au moment de monter sur scène devant une salle bien remplie d'étudiants éthiopiens, tous très jeunes (le concert est gratuit ce soir), je sens la fatigue s'abattre d'un coup. Le piano est difficile à jouer, très faux avec une mécanique en bout de course et le set avance laborieusement en ce qui me concerne… ce qui ne nous empêchera pas d'obtenir une standing ovation à la fin du concert, la première de la tournée. Nico va prendre deux beaux solos et Ralph quitte la scène avec la bonne pêche. Nous parlons avec quelques jeunes étudiants qui traînent encore dans les couloirs avant de partir avec Olivier (qui nous confirme qu'il n'y aura pas de masterclass faute de participants) pour un restaurant situé dans un vieil hôtel de la ville où nous allons manger le plat national, l'Ingéra, cette crêpe à base de teff, une céréale qui ne pousse qu'ici et sur laquelle on dispose des viandes et des préparations de pois chiches ou de lentilles. Dans le même immeuble se trouve un club de jazz, le Jazzamba, où nous faisons un rapide détour pour retrouver les mêmes musiciens que la veille.
 
 
Je suis vraiment épuisé quand nous arrivons finalement à la Guest House sur les coups de 11 heures, et je m'effondre dans ma chambre. Lendemain, lever à 7 heures. Nous avons demandé à Bistrat de venir nous chercher à 9 heures trente pour être à 10 heures à l'Alliance où nous avons rendez-vous avec Tadiwos. Il m'appelle sur mon portable à 9 heures, il est déjà sur place avec son frère. Quand nous quittons la Guest House, une cérémonie religieuse se déroule en contre-bas où de nombreux pèlerins convergent, tous vêtus de blanc. Arrivé à l'Alliance, les gars qui n'ont pas encore pris leur petit-déjeuner commandent un sandwich qui met plus d'une demie-heure à arriver. En attendant, je retrouve Tadiwos que je n'avais pas vu depuis 6 ans ! Nous nous asseyons sur la terrasse de l'Alliance et il me parle de son récent voyage en Chine. Il achète là-bas des pièces détachées de voiture qu'il revend ici. Il attend un gros conteneur qui devraient mettre cinq semaines pour faire le voyage en bateau. Il me montre aussi des photos de ses deux fils. 
 
Nous partons enfin à pied dans ce quartier très animé à cette heure-ci, direction les échoppes qui vendent des bijoux et des tissus. Nous passons deux bonnes heures très agréables pendant lesquelles Nico et Ralph trouvent de belles choses à rapporter à ceux qu'ils aiment. De mon côté, je commence à ressentir des brûlures au bas-ventre que je connais bien. Quand Tadiwos nous propose d'aller manger ensemble, je décline et préfère prendre un taxi avec Ralph et Nico pour l'Alliance. Plus ça va, plus je sens que je tombe malade. Arrivé au restaurant, je commande du riz et un steak, mais je ne peux rien avaler. Je file au toilettes où je vomis violemment, entre deux accès de diarrhées. Pas de doute, c'est une intoxication alimentaire. Je ne l'attendais pas si tôt. Quand nous grippons dans le van de Bisrat, j'ai de sueurs et une fièvre qui monte. Je vais passer la demie heure du trajet à me concentrer pour ne pas vomir dans la voiture. Le reste de l'après-midi se passera entre mon lit et les toilettes, misérable. Je ne dîne pas. Nous essayons de voir avec Paris si il y a moyen de décaler un peu notre vol car nous sommes censés partir d'Addis à 23 heures 15 pour Nairobi où nous arriverons à 1 heures du matin et où nous devrons attendre jusqu'à 8 heures 30 pour embarquer sur le vol pour Antananarivo. En vérité, c'était le pire jour pour tomber malade. Mais les options sont minces et implique que nous volions sur des compagnies aériennes plus que douteuses. Heureusement, en fin d'après-midi, je sens que la fièvre retombe, et je n'ai moins de douleurs abdominales. 
 
 
Nous partons pour l'aéroport avec Bisrtat et l'homme de l'Ambassade qui était venu nous chercher à notre arrivée il y a trois jours. Je me rends souvent au toilettes, mais sans la fièvre ni les vomissements. Arrivés au terminal de Nairobi, nous tournons un moment entre les corps couchés à même le sol pour trouver le salon d'Ethiopian Airlines qui sera un peu plus confortable. Nous dormons en pointillé, mettant à mal nos dos dans des fauteuils club. Un groupe d'employés de l'aéroport vient prendre son petit-déjeuner à 5 heures du matin. À 8 heures, nous repartons pour embarquer dans un petit avion plein à craquer, direction Madagascar. Nous arrivons à Antananarivo en début d'après-midi, exténués mais soulagés d'en avoir fini avec le pire voyage de la tournée (j'espère). Rin nous attend à la sortie des contrôles de douane. 
 
 

MADAGASCAR

 
Nous partons avec le chauffeur dans un van flambant neuf sur la route qui mène à la capitale Antananarivo (Tana), bordée de rizières et de petits hameaux. Très vite, comme il y a sept ans, un sentiment qui ne nous quittera pas de notre séjour, celui de la multitude. Multitude d'enfants pour commencer, partout des mômes avec où sans leurs parents, par centaines. Multitude de travailleurs aussi, qui poussent une charrette chargée de ballots, qui vendent des briques au bord de la route, qui conduisent des troupeaux de zébus, qui s'activent d'une façon ou d'une autre pour rassembler un peu de quoi vivre dans un pays où l'état s'est effondré. Ce n'est pas encore le chaos, mais ça y ressemble un peu quand même. 
 
 
Tout de suite, Rin nous met en garde. La ville s'est beaucoup durcie et y règne dorénavant une violence qui commande une vigilance de tous les instants. Pas question de sortir seul nulle part, encore moins la nuit. On nous rapporte des histoires sordides de passage à tabac laissant la victime - toujours occidentale - au bord de la mort. Nous sommes logés à deux pas de l'Institut français où nous jouons, au Tana Plaza Hôtel - une institution ici - en face de la gare, au départ de l'avenue de l'Indépendance qui longe la place principale de la ville. Antananarivo est construite sur plusieurs collines, si bien qu'il est difficile d'en appréhender l'étendue. Il y a sept ans, nous étions descendus dans un bel hôtel situé sur les hauteurs et je me souviens avoir passé des heures à marcher seul dans des rues que je prenais au hasard et qui me conduisaient sur des marchés où j'avais fait de belles rencontres. Ces balades solitaires sont impensables aujourd'hui. Dès que nous arrivons sur la place, je retrouve les enfants qui mendient aux voitures, et je vois bien que l'ambiance s'est considérablement dégradée. Nous posons nos affaires, prenons une rapide douche et savourons quand même d'en avoir fini avec ce voyage que nous redoutions. L'autre grand soulagement, c'est que je sens que je suis en train de me rétablir tout à fait de mon intoxication.
 
Nous partons manger au restaurant de la gare, comme nous l'a conseillé Rin. C'est un établissement tenu par un français également propriétaire d'un hôtel sur une île pas loin. Alain, le directeur du centre me dira qu'il songe à vendre tant la situation se dégrade de jour en jour, ne laissant présager rien de bon pour ceux qui resteront. C'est littéralement en face de l'hôtel, mais même pour y aller, il faut traverser une rue bordée de vendeurs ambulants, et Ralph voit un enfant plonger la main dans son sac, en une seconde. Heureusement qu'il n'a pas eu le temps d'aller au fond de la poche où se trouvait son téléphone. Ce sera un bon avertissement. Dorénavant, nous porterons nos affaires devant, avec les mains dessus. Le restaurant est très beau, dans le genre post-colonial avec son jardin calme qui tranche tout de suite avec la folie des rues que nous venons de quitter. La cuisine française est très honorable et sûre (aucun risque de tomber malade ici). Après le repas, je vais me coucher et dors deux heures. Et encore, j'aurais pu dormir bien plus si je n'avais pas mis un réveil pour me rendre à l'Institut avant 18 heures pour retrouver Voahirana qui s'est chargé de réserver tous les vols de cette tournée, et Alain le directeur de l'Institut français de Madagascar. 
 
 
Madagascar est un des rares postes qui possède une Alliance et un Institut français. Je crois qu'il y a cette cohabitation à Dakar aussi, mais c'est à vérifier. L'institut comprend une bibliothèque mais surtout une très belle salle où ont lieu les concerts, les spectacles et les projections. J'avais gardé un excellent souvenir du piano, un Kawai demie-queue. Alain est un homme qui arrive en fin de carrière et qui s'apprête à laisser son poste après quatre ans passés ici. Le courant passe tout de suite. Nous convenons que nous viendrons demain matin pour 10 heures 30. Une télé locale veut faire une interview.  
 
La nuit tombe vite ici, et quand je ressors, la place s'est bien vidée. Ne restent plus que les enfants que leurs parents qui dorment sur des cartons envoient mendier. Je retrouve les gars à l'hôtel où nous dînons. Soupe de lentilles et poulet frit, riz pour moi. Couché à 10 heures 30. Je dors comme une masse jusqu'à 4 heures du mat. Puis me tourne dans mon lit pendant longtemps. C'est un peu la routine depuis que j'ai quitté Paris. La musique n'arrête pas de chanter dans ma tête, et j'aimerais pouvoir travailler plus, chaque jour. J'envie Ralph qui a toujours son instrument avec lui et qui peut bosser dans sa chambre d'hôtel. Surtout quand, comme c'est le cas ici, nous sommes un peu retranchés. 
 
Nous arrivons à l'Institut à 10 heures trente, et retrouvons Christophe, l'ingénieur malgache qui était déjà là il y a sept ans. Tout est déjà câblé et installé, et un bon ampli est mise à disposition de Ralph. Nous allons répéter plus de deux heures, en même temps que nous allons faire les réglages. C'est la première vraie répète que nous faisons depuis notre départ, et c'est pas du luxe. Ça permet de préciser des choses qui restent encore trop floues d'un concert sur l'autre. Des tempos, (tempis me reprendraient les musiciens classiques), des grilles, des passages à phraser plus ensemble, des accompagnements, des formes, etc. C'est décidément un groupe dans lequel je prends toujours plus de plaisir à jouer. Il y a tellement de désir, de jeunesse, de potentiel, de bonne énergie, que ça m'oblige à rester très mobilisé. D'une certaine façon, ce n'est pas du tout un chemin balisé, mais plutôt un sentier qu'il faut parcourir avec beaucoup de vigilance et d'acuité. 
 
 
Nous retournons déjeuner au café de la gare où je ne prends aucun risque et commande la même chose qu'hier, pâtes bolognaise. J'essaye de faire une sieste, sans arriver à vraiment m'endormir. En fait, je réalise que le séjour passé en altitude à Addis Abeba commence à produire ses effets. Mon sang est chargé de globules rouges et je sens une énergie inhabituelle, un peu euphorique qu'il est parfois difficile de canaliser, notamment au piano où j'ai tendance à jouer trop, de manière un peu confuse, agitée, erratique (All over the place, comme disent les américains). Comme mon sommeil en somme. C'est un phénomène que connaissent bien les sportifs. 
 
Quand nous revenons à la salle, changés, nous la trouvons vide. Ce soir a lieu un autre concert de jazz en ville, gratuit, et nous sommes un peu inquiets en ce qui concerne la fréquentation. Nous trouvons dans les loges le grand symposium annuel du moustique malgache, et je repars aussitôt chercher la bombe que j'ai laissée dans ma chambre. Ralph m'accompagne pour récupérer les piles de son ZOOM. Nous montons sur scène vers 19 heures 15, devant une salle clairsemée mais pas vide, avec notamment une bonne proportion de malgaches. Mon énergie un peu brouillonne va contraster avec la profonde inertie que nous allons ressentir de ce public, qu'on nous dit écrasé par la crise que traverse le pays. Pas de rappel, malgré un set où nous n'avons pas ménagé nos efforts. 
 
Désiré Razafindrasaka vient nous trouver dans les loges. Il est un membre actif ici, qui dirige un festival de jazz en autre. Avec lui, nous nous livrons à une longue séance de photos que Voahirana vient contrarier. Les vols AirMad qui doivent assurer la liaison entre Tana et Moroni aux Comores, notre prochaine étape, sont retardés. À l'aller, c'est encore jouable puisque nous ne jouons que le lendemain de notre arrivée, mais au retour, ça compromet notre concert à Maurice. Et encore, pour avoir une chance de l'assurer, il nous faudrait prendre quatre vols ! Dont deux avec AirMad, ce qui augmente le risque de se voir bloqués dans un bled perdu, et de voir nos bagages égarés. C'est une nouvelle qu'a apprise avant que nous montions sur scène, mais elle a eu la délicatesse de nous l'épargner jusqu'à maintenant. Nous décidons d'attendre demain pour voir comment la situation va évoluer avant de prendre une décision d'annulation. Ce n'est vraiment pas une bonne nouvelle, et c'est vraiment rageant pour les organisateurs aux Comores qui ont bien du mal à y faire venir des artistes, et quand ils y parviennent finalement, doivent composer avec une compagnie aérienne à l'image de Madagascar, en totale déliquescence. Plus assez d'avions pour assurer tous les vols, plus assez de personnel pour en assurer la sécurité. 
 
Avec Ralph et Nico qui sont d'humeur à faire la fête, nous partons dîner au restaurant de la gare que nous trouvons en pleine effervescence du samedi soir. Un pianiste joue des vieux tubes de variété française des années 80, au grand plaisir d'une table de français très bruyante, du genre de ceux que je fuis quand je suis à l'étranger. Au-dessus du restaurant se trouve une boîte de nuit qui attire la jeunesse dorée de la ville, et beaucoup de jeunes filles perchées sur des talons trop hauts. Nous ne nous joindrons pas à elles et préfèrerons le calme (et la solitude) de nos lits après cette grosse journée. 
 
 
Après encore une nuit en pointillé, lever vers 7 heures. Je prends mon petit-déjeuner avec Alain qui me confirme que nous avons un gros souci avec AirMad. Nous parlons de son boulot et des perspectives pour le moins sombres de ce pays à l'histoire récente si agitée. Je récupère l'enregistrement de la veille auprès de Ralph et l'écoute en faisant ma gym. Confirmation de ce que je ressentais hier concernant mon énergie mal canalisée. Beaucoup de choses sont trop en force et démonstratives, sans doute provoquées par une salle trop molle. Mais cela ne doit pas nous dévier de notre chemin, ni nous pousser à la surenchère qui me déplaît tant chez nombre de mes confrères. Cette séance d'écoute va me mettre une bonne petite claque salutaire à ce stade de la tournée, je suppose. 
 
Avant de retrouver Alain, Ralph et Nico qui déjeune dans le jardin du restaurant de la gare, je pars avec Jolin, un jeune employé de l'hôtel, à la recherche d'une sacoche que je pourrai porter sans avoir peur d'être détroussé (j'ai oublié celle que mon pote Alain m'avait prêtée avant de partir…). En chemin, il me parle de sa situation de père de trois enfants (de trois mères différentes, tous élevés par sa mère à lui !), et nous passons un bon moment dans les allées étroites du marché, bondées le samedi. Bon déjeuner dans le jardin. Je vais appeler ma famille depuis l'Institut avant d'aller faire la sieste. Je repasse à l'Institut sur les coups de 17 heures, et avec Alain, nous contactons Xavier, le directeur du CCF de Moroni pour lui annoncer la mauvaise nouvelle et la possibilité d'une annulation. Il comprend, même si la frustration que j'entends dans sa voix me fait de la peine. 
 
À 18 heures commence une série de concerts sur les marches qui montent depuis la place du marché où j'étais plus tôt ce matin. C'est là que se trouve le Goethe Insitut, qui est le pendant allemand de l'IFM. Dirigé depuis plus de trente ans par un allemand iconoclaste qu'on appelle Eke, il s'est bien affranchi depuis de sa tutelle d'origine. Je passe récupérer les gars un peu avant à l'hôtel, mais Nico ne répond pas, il doit probablement dormir. Nous partons à pied avec Alain et Ralph, et trouvons l'entrée du Goethe Institut, déjà très encombrée de jeunes qui sortent des chaises et des instruments. Nous grimpons les quatre étages jusqu'à la salle de concert où vient de se dérouler un récital classique et où des enfants s'égaillent encore sur la scène. Nous faisons la connaissance de Eke dans son bureau. Super jovial, la clope au bec, il me séduit immédiatement, et en quelques minutes, nous décidons que nous jouerons demain sur la grande scène de ce mini festival qu'il organise tous les ans. Quand nous ressortons, les marches sont noires de monde. À chaque palier un groupe joue devant des dizaines de spectateurs de tous âges et origines sociales, le plus souvent très modeste. C'est aussi réjouissant de voir les sourires que s'échangent les musiciens que ceux qui éclairent les enfants complètement hypnotisés par cette musique qui prend tout le monde par surprise. Quelle bonheur aussi de voir une autre image de cette ville, une image de partage et de joie, loin de l'insécurité et de la misère qui nous ont accompagnés ces derniers jours. Quand un choeur de jeunes mamans (les enfants dansent à leurs pieds) s'élèvent soudain, Ralph et moi sommes émus en même temps. Il y a là sous nos yeux et nos oreilles une vérité de la musique qu'il ne faut jamais oublier. En partant, nous croisons Désiré qui prend des photos dans la cohue. 
 
 
Nous retournons à l'hôtel où nous retrouvons Nicolas qui en fait ne dormait pas mais écoutait de la musique avec son casque. Ensemble nous allons chercher Alain, qui nous propose de nous emmener manger dans un petit restaurant réunionnais qu'il connaît. Nous partons avec sa voiture dans des rues sans lumières ni touristes, que nous n'emprunterions jamais seuls. C'est d'ailleurs dans ces ruelles pavées que se sont produits pas mal de tabassages récemment. Le restaurant est tout petit et il n'y a pas grand monde un samedi soir. De toute façon les touristes ont délaissés Tana devenue trop dangereuse. Pour preuve, l'étage où nous sommes les seuls dans l'hôtel, et le petit-déjeuner que je prends toujours seul le matin. Rougail de saucisses pour tout le monde. Bonne soirée. Je me couche à 11 heures. 
 
Réveillé encore à 4 heures, j'arrive à me rendormir un peu et me lève à 7 heures. Gym dans ma chambre et séance d'écriture dans le salon du restaurant de la gare où nous allumons un feu dans la cheminée avec un jeune employé (ils sont tous jeunes et très sympas). Il fait frais en ce moment ici, surtout les nuits. Les garçons me rejoignent pour déjeuner. Nous avons rendez-vous au pieds des escaliers où nous étions hier soir, et où ce matin a été montée une grande scène pour le concert de la journée. Quand nous arrivons avec Alain qui nous accompagne en voiture, les marches sont noires de monde, ainsi que tout autour de la scène où un espace pour les musiciens est assuré avec une corde tendue, ce qui ne décourage pas les enfants mendiants qui viennent narguer les agents de sécurité. Les concerts ont déjà commencé avec des groupes qui se succèdent à raison d'un ou deux morceaux chacun. Nous allons en jouer deux : Nelson Mandela (le nouveau morceau écrit à Addis Abeba) et Mwen Two Kontan. On nous présente sur scène en Malgache, puis je parle un peu, notamment des très belles choses que nous avons entendues la veille et je fais à nouveau applaudir les jeunes musiciens dont certains sont au balcon du Goethe Institut. Une femme traduit mes propos et nous jouons enfin. Quel bonheur de présenter cette musique devant un public si nombreux et si jeune. Les deux morceaux passent à toute vitesse et il faut déjà quitter la scène sous les applaudissements nourris.
 
 
Nous écoutons le groupe suivant, puis repartons pour l'IFM où Christophe a gentiment installé la scène pour que nous puissions bosser cette après-midi. Ce sera une excellente séance où je retrouve notre musique sans aucune résistance, ni chicane. C'est cette manière de jouer ensemble où les notes trouvent leur chemin toutes seules, sans que nous ayons besoin de forcer quoique ce soit, où le son est compact et souple à la fois qui fait que j'aime tant ce trio. Mais c'est un peu ce qui nous a fait défaut depuis que nous sommes partis. Pour l'instant les concerts sont encore trop raides, trop convenus, comme si nous avions du mal à lâcher prise sur ce répertoire. Cette séance va j'espère déclencher quelque chose pour les dates à venir, car je sens qu'il y a un palier à franchir, qui va nous faire accéder à une zone autrement plus intense et jouissive. Après notre séance, Nico passe un coup de fil à son père (Fête des pères aujourd'hui) depuis le bureau d'Alain, qui passe ses journées à préparer sa succession. J'en fait de même. Dîner à la gare, puis séance de théorie musicale sous la surveillance des moustiques, dans le hall de l'hôtel plongé dans l'obscurité.
 
 
 
Lendemain matin, je passe voir Voahirana qui me confirme qu'il y a bien un vol l'après-midi pour Maurice. Je décide de le prendre. Nous passons quelques mails avec Ralph, faisant recoudre sa housse de guitare (chinoise, donc déjà abîmée…) ainsi que mon sac à dos par la femme de chambre contre un bon billet, et après le déjeuner à la gare, prenons le chemin de l'aéroport avec Rin. Décollage avec une heure de retard, nous jouons aux dames sur le téléphone de Ralph, et arrivons finalement à Maurice à 20 heures 30. Après un contrôle de police plutôt insistant, nous sortons du terminal et trouvons notre chauffeur. Il fait 23 degrés dehors, les oiseaux chantent.
 
 
 
 

ÎLE MAURICE

 
Nous roulons une petite heure pour rejoindre notre hôtel qui se trouve en face de la plage. Quand nous avons posé nos affaires et mangé la petite salade qu'on a laissée pour nous dans nos chambres, nous nous retrouvons dans la jardin (encore un paradis de verdure tropicale), pour discuter tous les trois jusqu'à deux heures du matin. Ces moments sont presque aussi précieux que ceux que nous partageons sur scène.
 
 
Levé à 8 heures, je prends mon petit déjeuner en compagnie des moineaux pas farouches du tout, qui se disputent mes miettes. Une tourterelle et un oiseau à houppette se joignent à la fête. Matinée à faire des mails et un peu de gym. Après le déjeuner et la sieste, nous prenons trois vélos, et partons sur la route qui mène à trois rivières. C'est bon de faire un peu d'exercice en plein air. C'est actuellement l'hiver ici. Les mauriciens se plaignent du froid, mais pour nous, c'est la destination la plus chaude de notre tournée jusqu'à présent, et nous avons enfin l'impression d'être en été. Peu de touristes à l'hôtel qui tourne à bas régime, ce qui nous va très bien aussi. Le Piton de la Petite Rivière Noire, le point culminant de l'île, domine la plage avec ses 828 mètres de géométrie écrasante. Nous allons nous reposer ici. 
 
Retour avant le couché du soleil que nous contemplons depuis la plage. À 18 heures, Amanda, la directrice de l'IFM vient avec Yann, son compagnon, prendre l'apéritif à l'hôtel. Elle nous explique que la scène où attendent des instruments de musique derrière nous est le lieu principal à Maurice pour le jazz, ce que nous vérifierons dans les jours qui viennent. Yann suggère que nous allions voir les dauphins qui viennent parfois très près des côtes, toujours en groupe. Je vais à la réception pour réserver une sortie en bateau le lendemain. On m'appellera le matin pour confirmer si la météo le permet. Après le dîner, nous faisons une partie de pétanque avec Nico pendant que Ralph est sur Skype. Nico est décidément trop fort, et après plusieurs défaites, je m'incline et vais me coucher. 
 
Lever plus tôt, j'arrive au petit-déjeuner à 7 heures, soit une demie heure avant qu'il n'ouvre. La météo ne permet pas d'aller voir les dauphins, la mer est trop agitée. On me sert quand même un café et j'essaie d'attraper les moineaux avec mon objectif. À croire qu'ils n'aiment pas être pris en photos, plus aucun ne vient se poser sur le dossier de la chaise comme ils faisaient la veille. J'ai réservé une salle au conservatoire aujourd'hui et demain, et Riaz vient nous chercher à 10 heures. Nous partons en voiture sur des routes qui surplombent la mer et qui longent des champs de canne que l'on va bientôt récolter et des arbres qui produiront des lychees à l'automne. 
 
 
Le conservatoire est un complexe de bâtiments de deux étages, avec plusieurs salles qui s'articulent autour d'une cour où des enfants sont assis en rang et chantent quand nous arrivons. Nous passons d'abord un heure, Nico et Ralph dans une salle, et moi dans une autre où je chauffe mes doigts sur un excellent Kawai droit. Je trouve une idée que je développe et qui servira d'introduction à nos concerts dorénavant, avant de jouer la Biguine de Ralph. Nous passons les deux heures suivantes à la répéter. Sur le chemin du retour, nous prenons des sandwichs dans une échoppe où les cuisinières sont fascinées par les dreadlocks de Nico. Nous le laissons à leur curiosité pendant qu'avec nous allons à la pharmacie avec Ralph. Il s'est fait piquer par un moustique et son doigt a considérablement gonflé, ce qui le gêne pour jouer. À propos de médicaments, la seule destination qui aurait justifié que nous commencions un traitement antipaludéen en cette saison était les Comores. On va en faire l'économie. 
 
 
De retour à l'hôtel, nous nous reposons un moment. Il pleut un peu tous les jours, de courtes averses qui laissent toujours beaucoup de place au soleil. J'espérais refaire un peu de vélo, mais la pluie et le vent ne le permettent pas. Nico reste dans sa chambre et avec Ralph, nous passons un moment sur la plage. Nous savons qu'il faudra bientôt laisser ce paradis et reprendre l'avion pour une autre destination. Un groupe de musiciens s'installe sur la scène de l'hôtel et commence à jouer à 20 heures. Guitare, Rhodes, basse électrique et batterie. Ralph part chercher sa guitare, et nous jouons quelques morceaux avec eux. Après le dîner, nous faisons une partie de pétanque à trois, qui finit comme la précédente, par une victoire sans appel de Nico. 
 
Au matin, Fred, l'homme qui est censé nous emmener voir les dauphins, m'appelle comme la veille à 7 heures pour m'annoncer que ce ne sera toujours pas possible. À 10 heures, un autre chauffeur de l'Institut français vient nous chercher pour nous conduire au conservatoire où nous bossons encore trois heures. Puis nous allons déjeuner au King Dragon, un excellent restaurant chinois situé à l'étage d'un immeuble tout prêt du conservatoire, où j'avais déjà été il y a sept ans. J'en avais gardé un très bon souvenir et je constate que la qualité n'a pas baissé. 
 
Retour à l'hôtel à 15 heures. Après une sieste, nous faisons de nouveau une pétanque qui se termine comme les autres. C'est très triste de n'avoir pas été aux Comores mais il faut bien reconnaître que cette annulation nous a offert une semaine Mauricienne qui ressemble beaucoup à des vacances. Le soir, nous partons marcher le long de la plage, sous la lumière de la lune. Des jeunes ont planté des tentes à même le sable et ils allument un grand brasier. Je me couche tôt. 
 
Lendemain, comme la veille, le téléphone sonne à 7 heures. C'est Fred qui m'annonce que nous pouvons enfin sortir en mer. Je me lève péniblement et vais réveiller les deux autres qui n'attendaient plus cette perspective. À 8 heures nous sommes dans le bateau qui nous emmène au large puis dans une autre baie où d'autres bateaux sont déjà en cercle. Fred à vite repérer les ailerons qui affleurent à la surface de l'eau. Quand je les aperçois enfin, mon coeur se met à battre plus fort. Il y en a plusieurs dizaines qui apparaissent et disparaissent. Fred nous explique qu'à cette heure-ci ils dorment. Comme les requins, ils ne peuvent cesser de nager. Du coup, ils ne dorment que d'un oeil, littéralement. Je me prépare, chausse des palmes, et mets un masque et un tuba. Quand je plonge enfin, je suis d'abord surpris par la douceur de l'eau, avant de voir passer sous moi tout une petite colonie de dauphins, dont des mamans avec leurs petits. Difficile de décrire l'émotion que me procure cette apparition. Je vais passer l'heure qui suit à les suivre et les voir danser autour de moi dans des mouvements d'une grâce irréelle. Retour à l'hôtel à 10 heures. 
 
 
Nous faisons quelques images dans le grand jardin en vue de la réalisation d'un film de présentation de notre disque (EPK). Après le déjeuner je dors une bonne heure. J'écris un peu sur le balcon, et me prépare pour le concert de ce soir. Riaz vient nous chercher à 16 heures 15. Nous arrivons à la salle à 17 heures. Les balances sont rapides. Nico est content de trouver un Beta 57, un micro qui lui va bien. À 18 heures trente nous essayons d'aller faire un tour à pied pour tuer l'heure et demie qui nous sépare du concert, mais rebroussons vite chemin sous à la pluie. Nous craignons d'avoir une salle bien vide ce soir, car c'est la Fête de la musique et il y a pas moins de 17 concerts dans les environs, mais nous avons la bonne surprise de trouver une salle quasiment pleine quand nous montons sur scène. Peut-être parce que ça fait six jours que l'on n'a pas joué en public, que nous avons néanmoins répété depuis, et que nous avons tous les trois très envie de jouer, c'est en tout cas notre meilleure prestation depuis que nous avons quitté Paris. La musique ne cesse de progresser, tout comme notre manière de jouer ensemble, de produire un son compact et souple, et de dérouler des idées fraîches et inspirées. C'est aussi le concert le plus long avec un set de plus d'une heure et demie (sans rappel). Nous quittons la scène épuisés mais heureux. 
 
Amanda est déjà rentrée chez elle pour mettre à chauffer les plats qu'une cuisinière qu'elle connaît a mijotés pour nous. Salade, gratins de courgettes et cari de poulet aux crevettes. Un régal. Des amis sont venus, dont Émilie, une jeune française adorable qui enseigne l'équitation ici et s'apprête à rejoindre le Cameroun où elle fera de même là-bas à partir d'Août. Nous discutons un petit moment et son enthousiasme pour notre musique fait vraiment plaisir à voir. À minuit, j'accélère le retour à l'hôtel. Même si la soirée est très agréable, il faut prendre des forces pour la masterclass qui nous attend toute la journée de demain. Je me couche à 1 heure du matin.
 
 
Riaz vient nous chercher à 9 heures 15. Quand nous arrivons au conservatoire, pas mal de musiciens sont déjà là. Comme il y a au moins quatre pianistes, je propose de faire deux groupes pendant toute la matinée. Je garde les pianistes, et Ralph et Nico prennent les autres musiciens pour monter un morceau que nous jouerons tous ensemble l'après-midi. Je reste dans la grande salle où nous avons joué la veille avec Stéphanie, Dominique (son papa, mais je ne l'apprendrai que plus tard), Sébastien, et Noël-Jean, un solide gaillard que j'avais vu jouer à l'hôtel deux jours plus tôt. Je propose que chacun joue quelque chose, et comme personne ne se dévoue je commence avec Dienda de Kenny Kirkland. Après c'est au tour de Sébastien qui hésite, commence un prélude de Chopin, se ravise, et finit par jouer une ritournelle aux accents cubains. Dominique joue une composition personnelle sur une progression harmonique assez courante. Vient le tour de Stéphanie qui chante une chanson qu'elle a écrite. Pour finir, Noël-Jean, le plus solide de tous, nous joue There Will Never Be Another You. Nous allons passer la matinée à parler de leurs prestations, ce qui permet d'aborder beaucoup de points essentiels du travail qu'exige le piano, surtout quand il faut improviser. Les trois heures passent en un clin d'oeil. Yann reste avec nous toute la matinée, et chaque fois qu'il participe, c'est pour dire une chose pertinente. 
 
À 13 heures, on part déjeuner avec Nico et Ralph que je retrouve contents de leur matinée et je sens que de leur côté, les choses se sont également bien passées. Nous déjeunons dans un restaurant indien végétarien. Crêpes de riz et sauces épicées. Retour au conservatoire entre deux averses. Nous nous donnons encore une heure en groupe séparés pour finir ce que nous avons entrepris le matin. Quand les musiciens du groupe de Ralph et Nico nous rejoignent à l'étage supérieur, vers 15 heures, ils nous jouent un arrangement de Autumn Leaves que nous allons retravailler un peu ensemble, avant de se concentrer sur les solos. Très bonne ambiance dans ce groupe attentif et volontaire, et il y a beaucoup de belles choses jouées, facilitées pas un assise rythmique partagée par tous. On est loin de la France. Pour finir cette journée de musique collective, nous jouons un mini set en trio, avec Ralph et Nico. Après une courte séance de photo, nous échangeons nos mails en promettant de revenir vite. Une journaliste de Essentielle, un magazine féminin local, m'attend avec son photographe qui a installé son matériel dans une salle plus bas. Je suis mort de fatigue, mais sa gentillesse et sa chaleur naturelle me redonne assez d'énergie pour me plier à la pause et à ses questions. 
 
 
Riaz nous ramène à l'hôtel à 18 heures passées. Nous ressentons tous un léger blues à voir cette semaine se finir, et à devoir laisser toute cette chaleur humaine et ces paysages derrière nous. Après le dîner, nous grapillons encore quelques moments sur la plage. La mer est calme. Je me couche à 10 heures 30. Réveil à 5 heures 30. Riaz est en bas à 6 heures 30. Quarante minutes à peine pour rejoindre l'aéroport un dimanche matin. Nous avons un vol pour Johannesburg à 9 heures 15, puis de là, un autre pour Windhoek, en Namibie.
 
 
 

NAMIBIE

 
 
 
 
Le changement à Joburg se fait au pas de charge et nous atterrissons à Windhoek (prononcez Vinedouk) en début d'après-midi. Au contrôle de douane, nous apercevons Guillaume, le (très jeune) responsable culturel du Franco-Namibian Cultural Center (FNCC) qui nous attend avec une autre jeune fille qui travaille avec lui. Les procédures sont un peu longues, et nous arrivons enfin à la livraison des bagages une bonne heure après notre atterrissage. Je mets nos trois valises sur un charriot, mais quand Ralph sort des contrôles à son tour, il constate tout de suite que ce n'est pas sa valise que j'ai prise. La sienne est restée à Johannesburg. Nous allons voir James, un employé de l'aéroport préposé à ce genre de litiges, et tout en pestant contre ses collègues de Johannesburg "tous bourrés le dimanche", il nous assure qu'on l'aura dans la soirée. 
 
Nous partons sur la route de Windhoek à 3 heures passées. Il y a sept ans, je me souviens d'y avoir croisé des phacochères et des singes. Pas cette fois-ci. Nous prenons chacun nos chambres et nous nous donnons RDV en bas à 19 heures pour aller dîner à la "Marmite", un restaurant tenu par un camerounais où j'étais allé la dernière fois. Je m'endors instantanément, et je suis tiré du sommeil par les coups sur ma porte. Ralph et Nico m'attendaient depuis un quart d'heure en bas. Je n'ai tout simplement pas entendu le réveil sonner, et j'étais parti pour faire une nuit. Elle tombe à 6 heures ici, et le soleil se lève à 6 heures du matin. Du coup, tout est décalé de deux heures par rapport à la France. En outre, la ville est située à 1 700 mètre d'altitude, et la température, qui dans la journée monte jusqu'à 27 degrés en hiver, peut chuter de 20 degrés la nuit.
 
 
Le restaurant a été repeint, mais la cuisine est toujours bonne. Maffe et poulet braisé. Retour à l'hôtel à 21 heures trente. Nous ne tardons pas à aller nous coucher. Reveil à 6 heures. Le petit-déjeuner n'ouvre que dans une demie heure. Je patiente en faisant mes mails. Internet passe très mal ici et il faut batailler pour recevoir ou envoyer son courrier. Nous partons à 9 heures avec Ralph et Nico pour aller chercher une besace. Celle de Ralph a rendu l'âme la veille. L'hôtel est situé sur l'avenue de l'Indépendance, l'artère principale qui traverse le centre ville. Beaucoup de boutiques à touristes, quasiment toutes tenues par des blancs. Le pays était auparavant rattaché à l'Afrique du Sud, et si il s'est émancipé depuis, la ségrégation reste latente entre les blancs, les métisses (colored) et les noirs. Guillaume nous disait qu'il était très difficile de faire venir tous ces publics en même temps aux manifestations organisées par le FNCC. Soit c'est une artiste "colored", et le public est exclusivement colored, soit c'est un blanc, et le public est blanc, etc. Alors qu'il n'y a pratiquement pas d'insécurité en ville, contrairement à Johannesburg, les mêmes mesures de sécurité sont pourtant de mise ici ; résidences entourées de barbelés, caméras de surveillance, boutiques où il faut sonner pour entrer… On dit de Windhoek qu'elle est la capitale africaine la plus propre. On dit aussi de la Namibie que c'est Africa for beginners. C'est vrai que lorsque l'on pénètre dans un des centres commerciaux du centre-ville, on pourrait tout aussi bien être quelque part aux US, ou au Canada. C'est là que nous trouvons le sac que nous cherchions. 
 
Retour à l'hôtel vers 11 heures. Guillaume passe nous prendre à midi, avec Abraham, le chauffeur du FNCC. Nous lui confions notre linge sale qu'il laissera à une blanchisserie. J'ai demandé si c'était possible d'aller voir des animaux dans une réserve et il s'est chargé de nous trouver un lieu et un chauffeur qui passera nous prendre après le déjeuner. Quand nous arrivons au resto indien où Guillaume voulait nous emmener, nous le trouvons fermé. Nous nous rabattons sur un chinois pas loin, fermé lui aussi. C'est au tour d'un Italien, encore fermé. Ce sera finalement un restaurant portugais où nous allons attendre un long moment avant d'être servis, mais nous ne le regretterons pas : grandes spaghettis aux fruits de mer. 
 
 
Un peu avant 14 heures, le fils d'Abraham nous attend avec son taxi et nous partons pour la réserve que nous atteignons à 14 heures 15. Le très grand restaurant coiffé d'un toit de chaume très haut, entouré de prairie où s'égayent un groupe de phacochères, est quasiment vide. À 14 heures 30, nous prenons place dans l'espèce de taxi-brousse ouvert, avec ses banquettes en hauteur recouvertes d'une toile de jute que tend une structure en acier sur laquelle on s'accroche quand la voiture s'engage dans des rivières asséchées. Ralph et Nico ressortent pour porter un homme handicapé et l'installer à l'avant. Nous partons sur des sentiers de sable, dans un paysage de savane, en tout point conforme aux clichés que l'on se fait de l'Afrique. Premier arrêt à un marigot au bord duquel paressent deux énormes crocodiles. Le plus gros, le mâle, semble mort, mais aucun des centaines d'oiseaux et canards qui viennent s'abrever ici ne se risque de ce côté-ci de l'étang. Nous repartons, et après avoir franchi une barrière, passons une grosse heure à rouler entre les girafes, gnous, oies noires tachées de bleu, rhinocéros, gazelles et antilopes en tout genre. Régulièrement notre chauffeur s'arrête pour verser de la nourriture aux rhinos et aux antilopes, sans doute pour les amadouer, et les habituer à ces visites. Ainsi, il s'assure qu'ils seront toujours dans les parages et dans les objectifs de nos appareils photos. 
 
 
 
 
 
 
 
Notre chauffeur est resté à nous attendre, et à notre retour sur la route de Windhoek, il freine pour laisser toute une colonie de macaques traverser la chaussée sous nos yeux. On voit qu'ils ont l'habitude. Une fois le stress de cette traversée passé, ils se dispersent mollement de l'autre côté de la route. De retour à l'hôtel, nous avons un moment pour nous reposer un peu avant de retrouver Guillaume et deux des ses roomates avec lesquels nous partons dîner dans un restaurant très fréquenté où sont au menu à peu près tous les animaux que nous avons vus vivants l'après-midi. Je mange un filet d'Oryx, un genre de gazelle, dont la viande est assez forte mais très goûteuse. Quasiment pas de noirs à table. Pas de blancs parmi le personnel. Nous passons une bonne soirée, et rentrons sur les coups de 11 heures à l'hôtel où nous discutons un petit moment avec Ralph et Nico avant d'aller nous coucher. 
 
Lendemain, lever encore à 6 heures 30. Nous avons rendez-vous à 7 heures avec Irmi, en charge de la communication au FNCC, pour aller donner une ITW télévisée pour la chaîne nationale. Le studio étant tout petit, nous irons à deux avec Ralph. Quand nous attendons dans le petit salon, la télé qui retransmet l'émission présente souvent un écran noir, ou barré de couleurs. Il y a apparemment beaucoup d'interruptions dont on ne sait pas bien si elles ne concernent que le bâtiment ou tout le pays. Notre hôte est une femme d'une cinquantaine d'années, énergique et efficace qui va nous poser quelques questions en anglais. Ralph se démerde plutôt bien malgré ses craintes. Au moment de nous quitter, elle nous suggère que nous fassions gagner le CD que j'ai apporté. Pour cela, elle me propose de donner une question aux auditeurs. Je réfléchis vite avant de trouver : quelle est l'instrumentation du disque. Mais une fois l'ITW terminée, une femme qui doit sans doute être le productrice s'empare du CD qu'elle déclare sa propriété dans un sourire. 
 
Nous retournons à l'hôtel où Guillaume passe nous chercher pour nous conduire à la masterclass qui est prévue ce matin au Théâtre National, sur la scène où nous jouerons demain. Un grand Steinway est déjà en place, pas super juste mais très équilibré. Les participants arrivent peu à peu tandis que les employés du théâtre finissent d'installer les amplis et les chaises. Ils viennent tous du College of the Arts. Certains sont des profs et d'autres des élèves. Nous commençons par jouer un mini set, puis nous répondons à quelques questions intéressantes. Quelqu'un demande que l'on précise un peu l'origine antillaise des rythmes que nous jouons et Ralph et Nico enchaînent biguine et mazurka traditionnelles. Ensuite, je fais jouer tout le monde à tour de rôle. Le niveau est assez disparate, mais ça n'empêche pas l'énergie de circuler et la musique de surgir. Nous jouons un morceaux avec eux, une mélodie qu'un saxophoniste d'un certain âge a apporté, et nous clôturons cette bonne séance par deux morceaux de notre répertoire. 
 
 
Un peu après midi, nous partons avec Guillaume déjeuner chez le sénégalais qui vient d'ouvrir un restaurant dans la petite galerie marchande d'artisans namibiens qui se trouve contre le Wharehouse, la salle où nous avions joué il y a sept ans et qui depuis a changé de propriétaire mais pas de programmation. Très bon maffé pour trois euros. Guillaume retourne bosser et nous passons une heure à chiner dans ces boutiques pleines de très belles choses, dont des bijoux faits à partir de coquilles d'oeufs d'autruches. Retour à pied à l'hôtel sous un soleil chaud. Sieste pour tout le monde, puis lecture pour moi. À 17 heures, Irmi repasse me prendre pour me conduire à la Radio Nationale cette fois. Il y a une émission de jazz hebdomadaire à laquelle je suis invité. Elle sera malheureusement retransmise le lendemain du concert. C'est justement l'ancien propriétaire du Warehouse qui l'anime, avec un collègue plus jeune. 
 
Quand nous arrivons à la radio, ils nous attendent tous les deux. L'émission est en allemand. Eherma, c'est son nom, est le sosie de Robin Williams. Même regard pétillant et rieur, il me met immédiatement à l'aise. Ils passeront deux morceaux. Le premier du disque Dialogue, et Robert Mentré qui figurde dans Like A Tree In The City. Très bonne demie heure en leur compagnie. Irmi me ramène à l'hôtel et me suggère que nous allions dîner au Gathemann, un restaurant allemand situé un peu plus loin sur l'avenue de l'Indépendance. À 19 heures, nous partons tous les trois à pied. La cuisine est bien faite, mais un peu trop riche pour moi. Beaucoup de saveurs mélangées dans une même assiette, qui finissent par un peu s'annihiler. Nous rentrons vers 10 heures et parlons de musique et de la manière de la vivre jusqu'à 11 heures 30.  
 
 
Lendemain, lever toujours à 6 heures, comme le soleil. Je prends mon petit-déjeuner avec Ralph qui va m'accompagner de nouveau aux marchés des artisans car nous voulons ramener quelque chose pour la marraine de ce trio. De retour à l'hôtel, j'écris dans la cours en bas où plus tôt dans la matinée une vingtaine de militaires prenaient leur petit-déjeuner. À midi, Guillaume et Jean-Paul, le directeur du centre qui est un ami de longue date de Alain, le directeur de l'IFM de Antananarivo, viennent nous chercher pour nous inviter à déjeuner dans un restaurant branché de la ville. Nous sommes attablés dehors et passons une heure agréable. La cuisine est très bonne. Les balances sont à 14 heures 30, et nous n'avons qu'une demie heure que nous passons à papoter à l'hôtel.
 
De retour au théâtre, nous trouvons une partie du personnel en train de monter des pratos pour faire des gradins. Ils ont choisi de mettre le public sur la scène (pour ne pas avoir une salle à moitié vide) qui est si grande qu'on peut faire tenir 200 personnes dessus en mettant le groupe côté jardin. Les lumières ont déjà été installées, ainsi que le piano et les amplis. Notre ingénieur, Jamal, est un petit homme jovial et bavard, un peu speed mais toujours souriant. Les balances commencent en réglant les retours, ce qui est plutôt inhabituel. Chaque fois que nous lui demandons quelque chose, il se trompe de retour (il y en a trois sur scène), et il n'arrive jamais à répondre à nos exigences. Au bout de 45 minutes de ce manège, je commence à sérieusement perdre patience. Quand il me balance un énorme larsen dans mon retour à me faire péter les tympans, je craque et me mets à gueuler comme un putois. Le demie heure qui va suivre va être très tendue, et je vais finir par rapprocher tout le monde sur scène pour se passer des retours qui ne marchent toujours pas. Si mes musiciens ne disent pas un mot, je sens bien que cet incident est en train d'abîmer la belle énergie qui a toujours prévalu depuis notre départ de Paris. Jamal est complètement dépassé et il court dans tous les sens. C'est un jeune employé du théâtre qui va faire redescendre la pression. À 16 heures 30, on parvient enfin à un résultat honnorable. Évidemment, je m'en veux beaucoup d'avoir perdu mon sang-roid et je présente mes excuses à Jamal, Ralph et Nicolas. 
 
 
Rentré à l'hôtel, j'essaye de dormir un peu, mais je suis bien trop énervé et contrarié.  Mon portable sonne. C'est Etienne à Paris qui me confirme ce que nous pressentions : le concert à Johannesburg est annulé. Les services de sécurité qui devaient travailler sur cet événement sont réquisitionnés pour assurer la sécurité d'Obama qui arrive vendredi, et de l'hôpital où se trouve Nelson Mandela dont on se demande si il n'est pas déjà mort. Il se pourrait bien que l'annonce de son décès advienne ce weekend. Heureusement, pour l'instant le festival de Grahamstown est maintenu. 
 
À 17 heures 40, Guillaume nous dépose trois pizzas à la réception, et nous les mangeons dans un couloir de l'étage en parlant de ce qui vient de se passer, et de la fatigue cumulée. Quand nous revenons à la salle à 19 heures, j'offre un disque à Jamal qui me prend dans ses bras. Une journaliste est là avec son caméraman. Je lui propose qu'on fasse l'interview à trois, ce qu'elle accepte. Quand on commence enfin, le micro ne marche pas. C'est le câble qui est défectueux. On va attendre une bonne demie-heure qu'un technicien en apporte un autre. Les questions sont surréalistes (après 10 disques sous votre nom, pensez-vous que vous avez encore quelque chose à dire en tant que musicien ?), mais surtout elle n'écoute pas les réponses si bien qu'à la question suivante, je suis obligé de faire un effort pour ne pas me répéter. 
 
Quand nous montons sur scène, la salle est plutôt bien remplie. Tout de suite, l'énergie du groupe donne à la musique un dynamique nouvelle. Ce sera le meilleur concert que nous avons donné jusque là, de loin. Beaucoup de prises de risques qui nous font prendre des chemins inattendus et surprenants. Nous avançons très soudés et je prends un immense plaisir à évoluer dans cette cohésion. Le public n'est pas très expansif mais personne ne quitte la salle et Nicolas - qui le regarde plus souvent que moi - nous confiera qu'il a passé le set à voir les gens sourire. C'était aussi la meilleur façon de laver l'altercation de l'après-midi, et je n'oublie pas de remercier Jamal au micro.
 
 
Après quelques séances de photos, nous sortons du théâtre avec Guillaume qui propose de nous ramener avec la voiture du FNCC. Malheureusement les batteries sont mortes. L'hôtel est à cinq minutes à pied. En arrivant, nous avons faim et obtenons du chef qu'il nous prépare une assiette avant de fermer la cuisine, et nous dînons en parlant du concert, de la tournée, et du bonheur de vivre la musique de cette façon. Je me couche à 11 heures 30. 
 
Levé à 5 heures 30, réveillé par les braises du concert encore bien vives. Comme nous l'avons enregistré, je le transfère dans mon ipod et écoute la première heure en préparant mes affaires. Mes impressions de la veille sont largement confirmées. Nous trouvons Jean-Paul et Guillaume qui sont gentiment venus nous saluer, et après les avoir bien remerciés pour leur bel accueil, nous partons avec Abraham sur la route de l'aéroport. Grosse journée de voyage aujourd'hui avec un premier vol pour Johannesburg, puis un autre pour Port Elizabeth, et enfin une bonne heure et demie de voiture avant de rejoindre Grahamstown où nous n'arriverons probablement pas avant 20 heures ce soir. 
 
 

AFRIQUE DU SUD

Nous arrivons à Port Elizabeth en pleine nuit, et la première chose qui nous frappe en posant le pied sur le tarmac, c'est le froid. Nous nous pressons pour entrer dans le terminal et récupérer nos valises. À la sortie nous trouvons deux personnes du festival qui nous conduisent dehors où Eric, notre chauffeur, nous attend avec son van blanc. Une heure et demie de route que nous faisons dans le froid. Le chauffage se met à fonctionner dans l'allée qui mène au dortoir où nous logeons. 
 
Grahamastown est une ville universitaire (Rhodes University) de la province du Cap qui fut pendant l'apartheid une poche de contestation relativement libre comparée au reste du pays, avec notamment un festival qui restait à tous les artistes, quelque fût leur couleur de peau. Cela permettait au gouvernement Afrikaners de montrer au monde sa flexibilité, et sans doute aussi de mieux contrôler cette opposition en la cantonnant à une petite ville de province. Le Standard Bank National Youth Jazz Festival (où nous jouons demain) a lieu en même temps qu'un grand festival de théâtre et nous trouvons les rues recouvertes d'affiches de spectacles - sur tous les murets, les arbres, et même les trottoirs - ce qui rappelle un peu les rues d'Avignon pendant le festival. 
 
Nous prenons nos chambres d'étudiants où nous attendent des sacs à l'effigie du festival avec le programme des prochaines 24 heures. Nous partons dîner dans un restaurant que nous a conseillé la jeune étudiante qui est de garde cette nuit. Ils sont tous en vacances d'hiver (trois semaines) en ce moment, mais beaucoup sont restés pour travailler bénévolement sur le festival. Nous marchons dans ces rues arborées qui rappellent les campus américains. Notre restaurant est du genre simple et pas cher, où nous trouvons une table dans une salle avec une cheminée où brule un bon feu. À la table d'à côté, six hommes parlent français. Ce sont des danseurs français, suisses et belges qui sont venus passer un mois de résidence à Grahamstown pour monter un spectacle avec des danseurs locaux, une initiative financée par l'Union Européenne entre autre. Il y a un antillais de l'âge de Nicolas, et ils ne tardent pas à évoquer leur île natale. En partant, Nico dira même que son visage lui est familier. Bonne bolognese, et gros fou-rire - fatigue aidant - à l'évocation du crocodile que Ralph a mangé (enfin, un petit morceau seulement) en Namibie et qui selon lui est "un mélange de poulet et de cochon". Après le dîner, nous nous rendons à pied à la salle où nous jouerons demain et où se tient un concert ce soir à 22 heures ; un groupe que dirige un saxophoniste d'une cinquantaine d'années, visiblement un prof de l'université. Nous rentrons au deuxième morceau.
 
 
Je me couche tôt et fait une excellente nuit dans ce petit lit d'étudiante (je suis dans l'aile des filles). Je prends mon petit-déjeuner à 7 heures 30, dans le réfectoire qui se trouve dans un grand bâtiment de l'autre côté de la rue. Autour de moi, tout un groupe de jeunes danseurs. Les filles sont déjà maquillées et coiffées de chignons impeccables. Vient s'assoir à côté de moi le pianiste suisse Malcolm Braff que je n'avais pas vu depuis plus de dix ans, du temps où il faisait la programmation d'un lieu à Vevey où j'avais joué. Il est en résidence ici pour quelques jours lui aussi. Je retrouve Ralph et Nico à 8 heures 30. 
 
À 10 heures, nous partons pour la salle où nous jouons. Elle se situe dans un complexe de bâtiments universitaires où se tiennent aussi les masterclasses et les workshops. Nous relevons nos mails dans la salle des ordinateurs où nous parvient d'une salle voisine la voix d'une chanteuse qui me séduit instantanément. Il s'agit de Paulien van Schaik qui commence son workshop en trio, accompagnée par le contrebassiste Hein van der Geyn et le guitariste Dave Ledbetter. En fait de workshop, ils vont surtout jouer pendant une heure une musique d'une évidente beauté, très inspirée et connectée, sans aucun artifice. Un cadeau en fait. Entre deux morceaux, je demande si ça fait longtemps qu'ils jouent ensemble et Paulien me répond que c'est la deuxième fois. En fait, Hein apporte un peu de précision : il joue avec elle depuis des années, et avec Dave aussi, qui vient faire des sessions chez lui, mais c'est vrai qu'en trio comme ça, c'est la deuxième fois seulement. Hein, c'est bien lui qui fait tenir le trio en apportant toujours des idées d'orchestration (juste avec sa contrebasse) qui charpentent la musique de manière très naturelle et efficace. Il me confiera qu'il a arrêté de jouer depuis quelques années, et qu'il tient une guest house à Cap Town. Il ne fait plus que trois concerts par an. Nous parlons de la difficulté de garder la musique fraîche et intacte malgré les années et les contraintes, et je comprends que sa retraite favorise sans doute ce processus. Quand je dis à Dave tout le bien que je pense de son jeu et combien leur set nous a inspiré Ralph et moi, il me répond immédiatement qu'il a hâte de nous entendre cette après-midi. Pour l'heure il file à une masterclass avec 15 guitaristes. Première chose qu'il va faire : écrire au tableau there is no short cut ! Jouer comme ça à 60 ans, avec autant de fraîcheur et de désir, c'est avoir totalement réussi sa vie de musicien, rien de moins.
 
À midi, nous allons retrouver Nico qui s'est reposé ce matin, et nous partons à pied rejoindre un grand jardin où ont été montés des stands en tout genre. Des danseurs africains présentent un spectacle sur un podium en plein air. Beaucoup de stands de cuisine. Notre choix s'arrête sur un couple qui propose des mets indiens. Nous mangeons assis sur des chaises au soleil, contre un petit chapiteau où l'on donne un spectacle pour enfant. En face, un vendeur de djembés. Ambiance très détendue où toutes les origines et ethnies se mélangent. Retour à notre dortoir pour une rapide sieste avant de repartir à la salle où nos balances sont programmées à 15 heures 15. Quand nous arrivons, le groupe (constitué pour l'occasion) du tromboniste Steve Turre finit les siennes. Nous nous parlons un moment autour de la musique de Thelonious Monk et du piano, un demi-queue Kawai d'excellente facture. Les ingénieurs sont aux petits soins et en trois quart d'heure, nous prenons possession de la scène. 
 
Dans les grandes loges à notre disposition, Charles, le directeur de l'Institut français d'Afrique du Sud (IFAS), vient nous saluer, accompagné de sa compagne Eve, mais c'est déjà l'heure de monter sur scène. Le directeur du festival nous présente rapidement et quand nous pénétrons dans la lumière, une salle pleine à craquer nous accueille bruyamment. Nous jouerons un peu plus d'une heure, toujours autant de morceaux en trio, mais seulement trois morceaux en duo. La musique gagne encore en cohésion et en assurance, et ce sera notre meilleur concert. À peine nous avons joué le dernier accord de Mwen Two Kontan que tous les premiers rangs - je ne vois pas au-delà à cause des lumières - se lèvent d'un coup. Devant notre deuxième standing ovation, je me dis qu'on va enfin donner un rappel mais le directeur du festival est déjà sur scène et quand il s'empare du micro d'annonce pour nous présenter à nouveau, il tue définitivement cette perspective. Nous sortons de scène un peu frustrés mais gonflés d'énergie. Une fois changés, nous retrouvons Charles et Eve qui nous emmènent dîner dans un bon restaurant italien, plein comme un oeuf. Bon vin sud-africain, Ralph et Nico se marrent pendant tout le repas. 
 
 
Après le dîner, nous retournons à la salle pour écouter le set de Steve Turre. Là encore, nous tenons deux morceaux, et rentrons vite nous coucher à pied en collectant des félicitations sur le chemin. Contrairement à la veille, je dors en pointillé. La musique toujours, qui chante dans ma tête et me tire du sommeil toutes les deux heures. Je me lève finalement à 6 heures 30, fourbu, et sors dans la nuit à la recherche d'un café chaud. Je marche une demie heure, croise ceux qui partent bosser et les fêtards qui rentrent se coucher, mais ne trouve qu'un supermarché ouvert, sans café. De retour au dortoir, l'étudiant de garde me montre la cuisine où je peux me faire un nescafé. Je prépare vite mes affaires et nous sommes tous les trois prêts à 7 heures 30 pour partir avec le chauffeur à l'aéroport de Port Elizabeth. Il fait très beau ce matin, et en voiture, Ralph et moi écoutons le set de la veille en regardant la province du cap défiler sous nos yeux.
 
Après un vol rapide, nous arrivons à Johannesburg en fin de matinée et trouvons notre chauffeur dans le terminal. Pas de passage de douane puisque c'est un vol national. En une demie heure, nous atteignons Melville, le quartier huppé et branché où se trouve le Lucky Bean, notre guest house. Léa, une jeune volontaire internationale (V.I.) de l'IFAS est là pour nous accueillir. Ensemble nous partons déjeuner dans le restaurant de la guest house, un peu plus loin sur la 7ème rue. Hamburger de Kudu qu'il faut attendre un bonne heure, puis dessert qu'il faut attendre encore trois quart d'heure. À 15 heures passées, nous retournons à la guest house à pied et dormons un peu. 
 
On nous dit l'annonce de la mort de Mandela imminente, sans doute ce weekend, mais on suppute que ce sera après le départ d'Obama dimanche, pour ne pas gêner sa visite. À 19 heures, Léa vient nous chercher pour nous emmener écouter un pianiste local dont elle nous dit le plus grand bien. Je prends le volant, et essaye de m'habituer à la conduite à gauche (passage des vitesses à la main gauche également). L'endroit est un petit bar qui fait penser à certains lieux informels de Brooklyn. Une quarantaine de personnes se massent déjà à l'intérieur, et nous gagnons directement la cours extérieure où Léa me présente comme un "grand pianiste très connu en France" à Africa Mkezi qui est le pianiste que nous sommes venus écouter ce soir. J'ai à peine le temps de rectifier un peu mon statut que je vois que le mal est fait. Notre homme aussi est fait, sans doute un mélange d'alcool et d'autre chose, et il m'attaque bille en tête sur les français qui sont tous des motherfuckers. Beaucoup d'agressivité à laquelle je me garde bien de donner le change. Ralph est venu avec sa guitare, Nico avec son micro. Nous avions l'espoir de jouer ce soir (je rappelle que notre concert de demain a été annulé), mais face à cet accueil, je commence à sérieusement en douter. 
 
 
 
 
Le fils d'Africa qui doit avoir dans les 6-7 ans court partout. Pourtant, dès que les musiciens - et son papa - s'installent, il se calme immédiatement et vient s'assoir juste à côté de moi, en face de son papa. Africa introduit le concert toujours avec beaucoup d'agressivité en expliquant que logiquement ce groupe ne devrait pas être là ce soir, mais à l'hôpital où la mère du saxophoniste est en train d'agoniser. Qui peut l'aider ici ? Personne ? Silence. Le saxophoniste en question finit par se pencher vers lui, et lui souffle de jouer plutôt que de parler… Dès les premières notes, je suis saisi par la qualité du jeu d'Africa qui joue pourtant sur un clavier minable. Tout ce que j'aime est là : de très belles mélodies, un time impeccable, beaucoup de goût dans le choix des voicings et des phrases et surtout une musique totalement sincère, sans maniérisme ni distance. Le fils d'Africa bat du pied contre ma cuisse. Au milieu du set, la femme d'Africa arrive et vient se caler près de moi elle aussi. Du coup je prend son fils sur mes genoux. Quant à la fin du set, Africa vient vers nous pour dire bonsoir à sa femme, je le félicite et je sens que l'ambiance se détend un peu, même si c'est pas encore tout à fait ça. À la pause, Ralph et moi prenons une assiette de poulet et taboulé. Délicieux et pas cher du tout. Le deuxième set va durer deux heures, et les derniers morceaux sont éprouvants tant pour nous le public que pour les musiciens qui accompagnent Africa (un jeune altiste, un contrebassiste argentin, et un batteur local). Nous quittons l'endroit à minuit passé complètement vannés. Arrivés à la guest house, nous passons un moment sympa dans la grande chambre de Nico où nous regardons un Tex Avery sur son ordinateur. Couché à 1 heure passée. 
 
Lendemain matin tranquille à la Guest House. Le soleil réchauffe très vite l'atmosphère, et je fais mes étirements sur la grande terrasse en bois de la chambre. Je prends mon petit-déjeuner en compagnie de Conway, le patron du lieu très cool. En discutant de l'annulation du concert et de notre frustration de ne pas jouer à Johannesburg, il me propose de faire le concert dans son restaurant ce soir. Il peut se procurer tout le matériel nécessaire, y compris un bon piano numérique. Je saute sur cette opportunité de jouer enfin, et contacte immédiatement Léa. Ce sera malheureusement impossible. Véto de l'ambassade. Apparemment, jouer dans un lieu de la 7ème rue où devait se tenir la fête de la musique la veille (qui a été reportée à la fin du mois) aurait été très mal perçu par les autres établissements impliqués aussi dans la manifestation. 
 
À midi, Léa passe nous prendre pour nous emmener dans un marché dominical situé dans une ancienne usine du centre-ville. Ambiance bobo-branchée, détendue et conviviale. Les visiteurs viennent pour beaucoup en famille et déambulent entre les étales qui proposent des plats cuisinés maisons. Je déjeune d'une assiette de lasagne et d'une part de brownie au chocolat. Des galeries sont à l'étage ainsi que des boutiques d'habits vintage. Je fais pas mal d'images avec mon appareil. À 14 heures, Charles vient nous chercher pour nous conduire au musée de l'Apartheid, mais une fois en voiture, il suggère que nous allions plutôt au musée Hector Pieterson à Soweto (à 15 kilomètres de Johannesburg), moins touristique et moins long à visiter. J'y étais allé il y a sept ans et en étais ressorti bouleversé, du coup j'accepte sa proposition sans hésiter. 
 
 
Hector Pieterson, un jeune adolescent de 13 ans, tomba sous les balles de la police le 16 juin 1976, lors d'une manifestation d'écoliers de Soweto (South-Western-Township) qui protestaient contre l'instauration de l'Afrikaners comme langue officielle dans les écoles, langue que ni eux, ni leurs professeurs ne maîtrisaient ce qui les condamnait inévitablement à l'échec. Voyant tous ces enfants affluer vers eux (en chantant !), les policiers avaient paniqué et avaient ouvert le feu, faisant de nombreuses victimes parmi les manifestants. Ces événements marquèrent le début de plusieurs mois d'émeutes qui furent violemment réprimées mais aussi très documentées (photos, vidéos) déclenchant une condamnation internationale unanime qui se solda par la mise en place d'un long embargo économique. 
 
Une fois la visite terminée nous nous rendons devant l'ancienne maison de Nelson Mandela (c'est aussi là qu'habite Desmond Tutu, ce qui fait de cette rue la seule au monde à loger deux Nobels de la Paix) où des équipes de journalistes du monde entier ont pris place en montant des échafaudages dans les jardins attenants. Ils attendent l'annonce fatidique qui ne vient toujours pas… Nico et Ralph sont visiblement affectés par la visite au musée. Moi, je suis encore plus ému qu'il y a sept ans. 
 
Nous rentrons à la guest house sur les coups de 17 heures sans trop parler dans la voiture, et nous passons deux heures dans nos chambres. Charles propose qu'au lieu de jouer dans un lieu de la 7ème rue, nous fassions un concert à l'IFAS (ce serait une première). Il y a suffisamment de matos à l'Alliance française, et il peut apporter le piano numérique de sa fille. Le grand avantage est que le lieu est neutre contrairement aux établissements de Melville. Mais tout dépend de cette nuit où l'annonce de la mort de Mandela peut mettre un coup d'arrêt à notre projet. Il serait totalement inconcevable d'organiser un concert après une telle annonce. 
 
À 20 heures, Léa vient nous chercher pour nous conduire à une radio locale où une interview est calée depuis longtemps. L'animatrice s'appelle Nicky B. Elle assure depuis 15 ans une émission musicale à la programmation très éclectique. C'est une petite femme pleine d'énergie qui officie seule, sans assistance technique. Elle qui lance les titres, pose les questions, présente les morceaux, et garde toujours un oeil sur un écran qui envoie les dernières dépêches. Nous passons une heure très détendue et agréable. De retour sur Melville, nous retournons dîner au Lucky Bean. Cette fois-ci, comme il est tard et que nous sommes probablement les derniers à passer commande, le service est rapide. Nous rentrons à l'hôtel à minuit. 
 
Lendemain matin, la première chose que je fais en me levant, c'est regarder sur les sites d'infos si on a annoncé le décès de Mandela. Toujours pas, du coup je me réjouis d'avance du concert ce soir à l'IFAS. Mais quand Léa m'envoie un texto pour me demander si j'ai parlé à Charles, je sens que cela ne va pas être si simple. Quand elle décroche son téléphone, elle m'apprend que ça ne sera finalement pas possible, on n'est pas certain de réunir du monde, la salle n'est pas du tout appropriée, on ne sait pas trop comment annoncer le concert sans froisser personne… Après deux jours de yoyo sur l'éventualité de jouer, je ne peux pas me résigner et insiste et elle finit par me passer Charles au téléphone. Je lui explique à nouveau à quel point on a envie de présenter notre musique, même si cela doit se faire dans des conditions difficiles. Passer trois jours ici sans jouer, c'est vraiment trop frustrant. Il coupe court à la conversation et me dit qu'il me rappelle dans 5 minutes. Entre temps, Ralph et Nico sont montés dans ma chambre pour prendre des nouvelles et nous attendons sur la terrasse. C'est Léa qui me rappelle et m'annonce la bonne nouvelle : on fait le concert ce soir. Elle m'envoie la liste du matériel disponible à l'Alliance et elle passera nous prendre à 16 heures. Le concert est prévu pour 18 heures 30. 
 
Nous partons déjeuner dans un petit restaurant portugais très cool, toujours sur la très branchée 7ème rue. À 15 heures 40, nous allons tous à l'Alliance où nous faisons la rencontre de Philippe, un réunionnais en charge du matos. Nous chargeons table de mixage, speakers, pieds, et câbles dans la voiture de l'Alliance et nous partons pour l'IFAS. Avec Ralph et Nico, le fait de s'activer enfin nous donne une bonne pêche et rapidement, tout est en place. Il manque juste un jack que Ralph retourne chercher à la guest house pendant qu'avec Nico nous finissons les derniers réglages. Nous installons même un retour pour lui. Le piano numérique de Charles fera très bien l'affaire. 
 
À 18 heures 30, tout est prêt. Manque plus que le public. Pour l'instant c'est surtout toute l'équipe très jeune de l'IFAS qui est là, une dizaine de collaborateurs. Surprise générale quand arrivent le directeur du festival de jazz de Johannesburg (qui se tient en Août) et son assistant. On lui avait envoyé une invitation sans trop y croire. Conway, le patron de notre guest house est là aussi, ainsi que deux journalistes de France info. Nous commençons à jouer à 19 heures 45 devant une petite assemblée d'à peine vingt personnes. En fin de set, ils seront peut-être trente. Peu nous importe, en vérité. Le fait de jouer notre musique change absolument tout à notre halte à Johannesburg. Madiba, notre hommage à Mandela, remporte beaucoup de succès (auprès du directeur du festival de jazz) et Charles nous suggère de l'enregistrer à notre retour à Paris. Je crois que nous allons suivre son conseil. 
 
 
Après avoir plié tout le matériel avec les gars et Philippe, nous partons dîner avec tous les collaborateurs de l'IFAS et quelques amis dans un restaurant italien de la 7ème (nous les aurons presque tous fait en trois jours). Nous sommes tous les trois bien rincés quand nous rejoignons nos chambres à pied, mais nous prolongeons encore la soirée une petite heure dans la chambre de Nico à parler de… musique. Demain nous partons pour les Seychelles, avant dernière destination avant de retrouver Paris et clôre cette longue séquence de partage et d'amitié. 
 
 
 

SEYCHELLES

 
À la descente de l'avion, cette fois-ci c'est la moiteur qui nous surprend. On n'a encore jamais eu aussi chaud depuis notre départ de Paris. Une fois les formalités de douanes passées, nous faisons la rencontre de Fouad qui attendait avec une pancarte à nos noms dans les mains. C'est un franco-mauricien qui est né à l'île Maurice mais a grandi en France. Il est venu avec un petit van que nous chargeons direction Victoria, la capitale. Il fait nuit mais on n'a pas besoin de voir la mer pour la sentir partout. L'île de Mahé, la plus grande de toute l'archipel, présente une géographie en dénivelé, et notre hôtel est à flanc de montagne, qui surplombe la baie de Victoria. Les derniers mètres pour y accéder sont particulièrement raides.  Établissement familial, c'est Madame qui nous reçoit. Elle est accompagné de Jules, un solide gaillard de quarante ans qui nous aide à monter les valises dans les chambres du premier auxquelles on a accès par une grande terrasse qui offre une vue à couper le souffle. Nous repartons aussi sec pour aller dîner en ville avec Fouad. 
 
 
Le restaurant est lui aussi ouvert. Les murs sont comme ces grilles en bois sur lesquelles on fait pousser les glycines. Autour, quelques prostituées attendent le client. Peu de monde ce soir, nous, nous n'attendrons pas trop longtemps. Calamars à la sauce tomate et bière locale pendant que Fouad nous raconte l'indolence locale. Nous commençons tous à accuser les semaines de voyage et malgré les deux heures de décalage en moins, nous ne trainons pas et remontons vite à l'hôtel où nous trouvons Jules qui le garde toute la nuit. Nous sommes les seuls clients pendant tout notre séjour. Je reste avec lui à discuter un moment tandis que les deux autres sont allés se coucher. Quand je monte enfin dans ma chambre, le vent souffle fort sur toute la végétation abondante autour de la maison. 
 
 
 
Levé tôt, je prends mon petit-déjeuner avec la mer sous les yeux. Impossible de songer qu'on part demain sans ressentir de la frustration. À 9 heures 30, Fouad est déjà là pour nous conduire à la rencontre qu'il a organisée avec des musiciens locaux. Arrivés à la salle où elle doit se tenir, nous avons la mauvaise surprise de ne pas y trouver de piano. On s'est mal compris, et il pensait que nous allions juste parler de ce que nous faisons. Je propose qu'on aille tous à la salle où se tiendra le concert ce soir, car d'expérience, je sais que ces rencontres sont toujours beaucoup plus vivantes si nous jouons notre musique. La dizaine de musiciens présents comme Fouad acceptent ma proposition de bon coeur, et nous voila repartis à travers Victoria. Quand nous arrivons à l'école où se trouve la belle salle de concert, nous trouvons les techniciens en train d'installer le matériel pour ce soir. Ils n'avaient pas du tout prévu de nous voir si tôt, et ils vont devoir accélérer les préparatifs. Le piano est un excellent Pleyel, avec un très beau son et une mécanique très précise. Un peu faux, mais on s'en accommodera sans problème. 
 
Nous jouons un set d'une demie heure devant une vingtaine de musiciens, puis nous discutons une bonne heure. Très bons moments d'échanges et de partage. À midi et demie, Fouad nous emmène déjeuner au restaurant de l'Alliance qui se trouve au premier étage, sur la terrasse qui fait tout le tour d'un grand bâtiment ouvert à la lumière seychelloise. Un oiseau orange nous tient compagnie. Fouad me laisse le van maintenant que je connais la route, et nous rentrons faire la sieste. À 17 heures, nous retournons à la salle où nous trouvons Kurt, un jeune batteur sud-africain qui était là le matin avec Ian, un saxophoniste anglais, professeur en poste ici, et Toni, un bassiste seychellois. Nous leur avons proposé de faire un morceau ensemble ce soir. Ce sera Madiba, bien sûr, que nous répétons facilement. 
 
Nous avons une demi-heure pour nous changer dans une petite salle de classe de cette grande école de filles. C'est l'avant-dernier concert et nous avons tous les trois très envie de jouer. Nous montons sur scène - après une présentation très flatteuse de Fouad - devant une salle bien remplie de Seychellois qui sont parfois venus en famille. Dès les premières notes, je sais que nous allons donner un bon set. Ralph est en grande forme, et il prend des risques qui payent. Cette confiance est une preuve de plus que cette tournée nous a fait franchir un cap. À l'avant dernier morceau, quand j'appelle Kurt, Ian, Toni à venir nous rejoindre, je ne vois personne se lever. Normal, ils ne parlent pas français ! Ils finissent par comprendre, et leur présence à nos côtés galvanise encore un peu plus une salle déjà très enthousiaste. Après Mwen Two Kontan, nous obtenons un rappel sans problème. Ce sera The Bird In Me, que j'avais enregistré avec Elisabeth Kontomanou (c'est elle qui en a écrit les paroles) sur son disque Waiting for Spring. À peine nous avons posé le dernier accord que la salle se lève ! Grosse émotion que nous emportons dans les loges où nous nous changeons en vitesse. Beaucoup de personnes viennent nous féliciter, dont l'ambassadrice qui viendra nous écouter en septembre au Sunside.
 
 
Nous partons dîner dans un des meilleurs restaurants du coin, à une demi-heure de Victoria. C'est aussi là que joue le trio de Collin Rath, un chanteur-percussionniste qui était à notre rencontre ce matin, et qui nous a invité à venir l'écouter ce soir. Nous roulons sous des trombes d'eau. Arrivés sur place, nous retrouvons l'ambassadrice avec le directeur de la banque locale. C'est visiblement le restaurant où il faut être. Une ancienne maison coloniale, ouverte sur un grand jardin. Le trio est installé sur la terrasse. Bon dîner créole et bon set du groupe de Collin qui nous invite à venir les rejoindre. Nous jouons deux morceaux avec eux, et Bird in Me en trio avant de rentrer nous coucher. Arrivé à l'hôtel à minuit passé, Jules nous attend avec son bon sourire. Nous restons un long moment sur la terrasse du premier étage à contempler la vue une dernière fois. Petite nuit, et réveil difficile. À 10 heures 30, nous garons le van sur le parking de l'Alliance. Je suis en nage avec cette chaleur humide. Fouad nous fait faire un gros tour sur l'île avec hâlte sur des plages de rêve, avant de nous conduire à l'aéroport. Nous le remercions bien de son accueil chaleureux, et je me fais la promesse de revenir ici. 
 
Trois heures de vol avant de rejoindre Nairobi au Kenya, notre dernière destination. Déjà. 
 
 

KENYA

 
 
Arrivés au contrôle de douanes, il faut débourser 50 dollars chacun pour notre visa. C'était écrit noir sur blanc sur la feuille de route, mais encore fallait-il la lire. Je n'ai que 100 dollars sur moi, avec deux billets de 50, dont un vieux. Ils ne prennent que les nouveaux. Je le donne à Ralph qui va passer et récupérer les bagages pendant que Nico et moi repartons dans le terminal à la recherche d'un distributeur pour retirer des Shillings qu'il faudra ensuite changer en dollars de l'autre côté du terminal. Quand nous sortons enfin, Ralph nous attend depuis un petit moment, avec toutes nos affaires et le chauffeur. Nous prenons la route du centre ville qui à cette heure-ci n'est qu'un immense bouchon de plusieurs kilomètres. D'immenses oiseaux observent le trafic, perchés sur la cime des arbres. Il nous faut près de deux heures pour rejoindre l'hôtel. Harsita qui travaille à l'Alliance nous appelle sur le portable du chauffeur pour nous confirmer que nous sommes attendus chez Hervé, le directeur, pour un dîner en notre honneur. Un chauffeur passera nous prendre à 20 heures. Ça laisse le temps de prendre un douche et de se changer. 
 
 
Nous partons avec Aurelia qui est arrivée de France il y a deux semaines pour un séjour de trois mois à l'Alliance. Les rues sont enfin dégagées et il ne faut qu'un quart d'heure pour atteindre notre destination. Hervé nous reçoit avec la chaleur de son accent bordelais. Une vingtaine de convives est déjà là et nous nous installons dans le jardin où l'on nous sert l'apéro. Je suis à côté d'un français qui vit au Kenya depuis bientôt quarante ans. Ce fût le cuisinier de l'Alliance dans les années 70, et j'apprendrai plus tard qu'il parle Swahili couramment. Deux musiciens kenyans s'assoient à côté de nous, un pianiste et un bassiste. Nous dînons à leur table, au son du disque du bassiste qu'Hervé est allé mettre. Délicieux buffet et excellente compagnie. Après avoir goûté au tiramisu, nous rentrons nous coucher. 
 
Levé à 7 heures 30, je prends un copieux petit-déjeuner. Nous sommes logés dans des suites très confortables où je remonte faire ma gym avant de retrouver Ralph et Nico. Nous partons pour l'Alliance où je fais la connaissance du staff. Aurelia m'a prêté un portable au cas où j'aurais besoin de les contacter. Avec Patrick, un kenyan qui travaille pour l'Alliance, nous partons à pied dans les rues animées et poussiéreuses du centre-ville, direction une laverie. Je m'économise une lavomatic en rentrant. Après quoi nous revenons à l'Alliance où nous déjeunons dans le jardin. J'entends qu'on accorde un piano, et je vais voir où en sont les préparatifs. L'auditorium de l'Alliance (jauge de 200 personnes) est dôtée d'un Pleyel encore vaillant. Je fais la connaissance de l'équipe technique ; Julias, Asad, et John. Ensemble nous rapprochons les instruments sur scène et parlons des micros pour ce soir. Je sens déjà que ça va bien se passer. Je retrouve Ralph, Nico, et mon boudin/purée. Après le déjeuner nous repartons à pied vers l'hôtel qui est à cinq minutes. 
 
 
Les balances sont à 5 heures. Le pianiste qui était chez Hervé hier soir a proposé ce matin à l'Alliance de faire une petite première partie, ce que nous avons accepté avec plaisir. Malheureusement, il ne viendra pas. Une journaliste est venue avec son caméraman, et chacun notre tour, nous nous soumettons à ses questions. Les réglages se font en vitesse. Julias vient me demander si je veux bien faire une autre interview pour une radio cette fois-ci. J'apprendrai plus tard que la journaliste n'est autre que sa soeur. 
 
Le concert commence en retard pour laisser encore une chance à ceux qui sont bloqués dans les embouteillages. Après une courte présentation d'Hervé, nous montons sur scène à 19 heures 30. La salle est pleine et très vite nous la sentons mobilisée. Le concert passe comme un éclair, avec toujours beaucoup de fraîcheur, d'initiatives et de rencontres imprévues sur notre répertoire qui ne cesse d'évoluer. Ralph et Nico sont tous les deux très inspirés, et inspirants. Après les dernières notes de Mwen Two Kontan, la salle se lève (je n'avais jamais enchaîné autant de standing ovation). Nous jouons Bird in Me en rappel. Hervé vient nous trouver dans les loges avec sa femme et quelques amis dont une jeune femme qui était à la soirée la veille et qui comptait nous emmener voir un concert ce soir. Je regarde Ralph et je vois que comme moi, il préfère passer cette dernière soirée tranquillement entre nous. Nous prenons quelques photos sur scène. 
 
Nous quittons l'Alliance vers 22 heures pour nous rendre à pied dans un resto chinois du côté de l'hôtel. Solange et Aurelia nous accompagnent, ainsi que John. En fait d'un dîner entre nous, nous serons neuf à table, avec toute l'équipe technique qui s'est jointe à nous. L'ambiance est très détendue et ça rigole beaucoup. Nous rentrons à l'hôtel vers 23 heures 30, où nous nous calons au bar pour nous refaire la tournée jusqu'à 1 heure 30. Je dors en pointillés.
 
 
Je me lève crevé à 7 heures 45 mais je sais que je ne rendormirai pas. Je transfère le concert de la veille sur mon ipod, et l'écoute en faisant quelques étirements. Ça y est, nous arrivons au terme de ces cinq semaines qui sont passées à toute vitesse. Plus d'un mois à vivre dans une bulle de musique et d'amitié, soignés comme des stars, loin des contrariétés de la vie parisienne. Il faut maintenant se préparer à les retrouver. 
 
À 10 heures nous rejoignons Patrick à l'Alliance qui nous conduit au marché Masaï qui se tient tous les samedis sur un parking du centre ville. L'atmosphère dans les rues est beaucoup plus tranquille que la veille. Nous nous arrêtons dans des boutiques qui vendent les tissus que nous cherchons, mais à prix fixe, ce qui nous donne une idée de ce que nous pouvons négocier. Au marché, j'achète des tissus (Shuka masaï, et Kikoy) à une vieille kenyane intelligente et drôle. On trouve aussi quelques beaux bijoux locaux. Beaucoup d'étales proposent de l'artisanat fait en Chine, le même que nous avons déjà vu dans à peu près toutes les villes que nous avons visitées. En rentrant vers l'Alliance, on repasse par les boutiques que nous avions visitées plus tôt où l'on finit nos courses. On repasse voir Patrick chargés comme des mules et il nous conduit dans un restaurant branché où toute une jeunesse se retrouve le samedi. Après le déjeuner, retour à l'hôtel où il faut maintenant faire les valises et trouver de la place pour tous ces cadeaux. 
 
 
Le reste de l'après-midi passe vite. La tête est déjà au retour. Avec ces chroniques, j'ai l'impression d'avoir fait l'inventaire des restaurants et des balances, mais ai-je réussi à décrire les émotions et l'immense satisfaction que représente le fait de jouer sa musique à cadence régulière devant des salles pleines, dans des pays aux cultures différentes, et de voir qu'elle trouve son chemin? Constater que d'un concert à l'autre elle grandit, comme notre capacité à dialoguer et à nous lâcher, à prendre des risques qui nous propulsent ensemble au-dessus du public comme des équilibristes. Je réalise que ce niveau d'intimité est très difficile à décrire, tout comme il est difficile de raconter un concert quand on est dans le public (il faudrait un écrivain pour cela). C'est à la fois très tangible et très abstrait. 
 
Les jours s'enchainent de plus en plus vite, et pour fixer un peu ces moments heureux et fugaces, on fait des images… et on écrit des chroniques. Comme avec un album photo, j'espère que ces lignes garderont longtemps ces jours radieux. 
 
 
 
Je tiens à remercier ici très chaleureusement l'Institut français à Paris ; Olivier Delpoux, Christophe Chavagneux et tout particulièrement Gaëlle Massicot Bitty à qui je dédie ces chroniques.
 
Je remercie évidement vous tous qui, dans les Instituts et les Alliances à l'étranger, nous avez sélectionnés et nous avez si bien reçus ; Pascal Tomasini, Marie-Hélène Predhom, Charles Houdart, Olivier Ditinger, Béatrice Braconnier, Alain Monteil, Rina Ralay-Ranaivo, Amanda Mouellic, Jean-Paul Martin, Guillaume Ripaud, Irmi Rôder, Denis Charles Courdent, Léa Desbourdes, Claire Métais, Fouad Laulloo, Virginie Daure, Hervé Braneyre et Harsita Waters. Un merci spécial à Voahirana qui coordonna toute cette tournée depuis Antananarivo avec tant d'efficacité. J'ai une pensée pour Xavier Fourmont et tous ceux qui nous attendaient aux Comores. J'espère que nos chemins se croiseront.
 
Merci aussi à Etienne Dorey, Reno Di Matteo et Julien Lacavalerie à Anteprima Productions pour nous avoir accompagnés avant et pendant la tournée. 
 
Merci à Sabine Masquelier et Alain Taravella sans lesquels cette tournée ne se serait pas faite.  
 
Enfin, un immense merci à Ralph et Nicolas pour avoir été les partenaires (off and on stage) formidables de cette aventure… qui ne fait que commencer !
 
Laurent. 
 
 

 

Biographie de Laurent Coq

 
 Laurent Coq est né en 1970 à Marseille. Dernier d’une famille de cinq garçons, il grandi dans la campagne aixoise. Après l’obtention d’une médaille d’or au Conservatoire National d’Aix-en-Provence dans la classe de Melle Courtin (Hélène Grimaud) en 1988, il part à Paris où il est inscrit au CIM pendant deux ans. C’est là qu’il fait la rencontre des musiciens de sa génération qui vont l’accompagner tout au long de son parcours (Julien Lourau, Jules Bikôkô, David El-Malek, Bojan Z).
 
En 1994 il obtient une Bourse d’étude Lavoisier pour un séjour de six mois à New York, où il suivra les cours de Mulgrew Miller, John Hicks, et surtout Bruce Barth qui deviendra un ami très proche et qui va être le producteur artistique de ses deux premiers disques (Jaywlker Enja 1997, Versatile, Cristal Production 1999).
 
Depuis cette époque, Laurent Coq partage sa vie entre New York – où il réside de 2000 à 2005 – et Paris. Il a enregistré huit disques sous son nom (le neuvième, Dialogue, est à paraître au printemps 2013 sur le label newyorkais Sunnyside, distribué par Naïve en France), tous unanimement salués par la critique internationale. Il a obtenu le Prix Charles Cros en 2002 pour le Live@The Duc des Lombards avec son Blowing trio, et le grand prix du disque français décerné par l’Académie du Jazz en 2005 pour Spinnin’.
 
Il a joué avec un grand nombre de musiciens incluant Miguel Zenon, Pierrick Pedron, Elisabeth Kontomanou, Julien Lourau, Sophie Alour, Will Vinson, Lee Konitz, David Linx, Jerome Sabbagh, Sam Sadigursky, John Ellis, Grégoire Maret, Dan Weiss, Mark Turner, Frank Wess, etc.
 
Il écrit aussi pour le cinéma, la télévision et le théâtre, et il enseigne la composition à l’école de Cachan, l’EDIM.
 
Son prochain disque, Dialogue, est un duo avec le jeune guitariste Ralph Lavital auquel vient se greffer sur la moitié du répertoire le chanteur Nicolas Pélage. Ce sont deux jeunes musiciens d’origine antillaise – tous deux installés en région parisienne – qui ont largement inspiré cette nouvelle musique originale écrite en majeure partie par Laurent. S’il s’agît bien d’un jazz moderne ancré dans les préoccupations formelles des musiciens de sa génération, c’est aussi une musique qui emprunte la chaleur mélodique, rythmique et harmonique propre au folklore caribéen, ce qui lui confère un fort pouvoir fédérateur qui s’étend bien au delà des cercles initiés. Avec Dialogue, Laurent démontre une nouvelle fois ses capacités à faire chanter la musique avec une formation atypique et osée, légère et dense à la fois et qui déjoue tous les codes du genre.