Lenvers de la mort
Il y a quelques années, le choix du thème
du présent numéro de Notre Librairie, «Sexualité
et écriture», aurait pu sembler le comble de laudace.
Tant était puissant le stéréotype selon lequel
les écrivains du Sud ne sauraient se départir dune
pudeur immémoriale, à lopposé des dévergondages
érotiques de la modernité occidentale, et en réaction
contre le cliché colonial qui dotait les Africains dune
virilité pharamineuse.
Doù peut-être ladmirable chasteté
de Samba Diallo, le héros de LAventure ambiguë.
Cétait sans doute oublier toute la charge érotique
de certains textes des poètes de la négritude, Césaire
et Senghor en premier. Et encore plus le tranquille usage de thèmes
et de termes sexuels par la littérature orale. Jean Paulhan
a bien montré que les hain-tenys de la tradition malgache
avaient été systématiquement censurés
par les missionnaires européens. Aujourdhui, les
romanciers, dAfrique comme dailleurs, font un assez
large usage dimages et de thématiques marquées
par la sexualité. Sans prétendre donner un panorama
exhaustif, ce numéro le montre en présentant de
nombreux exemples. Reste quil nest pas simple de dire
(ou décrire) les choses sexuelles. Comme partout,
on choisit de les dire sans les dire, de les déguiser par
des figures de style (métaphore et métonymie sont
les deux mamelles de la littérature érotique), ou
au contraire de jouer sur des effets de provocation.
Le succès remarquable dune collection de romans damour
comme «Adoras» montre que les lecteurs (et lectrices)
du Sud attendent des livres quils leur apportent une nouvelle
éducation sentimentale. Les temps changent. Répondre
à ces attentes est peut-être un des défis
que les jeunes écrivains peuvent tenter daffronter.
Si la sexualité pose question, cest parce quelle
est du côté du risque, de lexcès, quelle
est lenvers de la mort. Rien détonnant que
sa mise en texte soit dérangeante, parfois subversive.
La dénonciation romanesque des ogres du pouvoir les représente
en monstres travaillés par la sexualité la plus
bestiale. Mais à linverse, la relation amoureuse
peut aider à transgresser les frontières de laltérité.
Telles sont quelques-unes des pistes que ce numéro de notre
revue voudrait proposer à lexploration des lecteurs.
Jean-Louis JOUBERT
Directeur éditorial