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Littératures anglophones de l'Est de l'Afrique. D'Addis-Abeba à Harare
n°152 /
octobre-décembre 2003


©T. Dorn       

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Carrefours……

En complément à de précédentes livraisons1, Notre Librairie aborde une nouvelle zone anglophone d’Afrique, celle qui s’étend, à l’est du continent africain, d’Addis-Abeba à Harare.

Cette production, bien que fort riche, a été longtemps mal connue en France. En effet, jusqu’à une date récente, seuls quelques textes essentiels étaient disponibles en français : les quatre premiers romans du Kenyan Ngugi wa Thiong’o et un long poème, celui de l’Ougandais Okot p’Bitek, La Chanson de Lawino. Mais, depuis peu, on voit se succéder de multiples traductions qui révèlent des textes parus dans les deux dernières décennies et sont d’une qualité peu commune2.

L’utilisation de l’anglais est, bien sûr, le lien qui justifie ce panorama. Certains pays furent de simples protectorats où l’anglais joua un rôle élitiste de langue politique et littéraire. D’autres, au contraire, subirent une colonisation et une imposition culturelle systématique : l’anglais y devint la norme tout en ne réussissant pas à oblitérer l’usage des langues vernaculaires. Ce fut le cas, par exemple, du Kenya et du Zimbabwe qui furent déclarés « colonies de peuplement ». Les meilleures terres y furent confisquées au profit des fermiers blancs, ce qui donna naissance à une littérature de la spoliation, bientôt suivie par des œuvres prônant la réparation des torts subis et la réappropriation des terres. Tous ces combats à la fois idéologiques et guerriers ont donné aux écrits kenyans ou zimbabwéens une tonalité originale car à la fois tragique, impérieuse et, finalement, triomphante.

Malgré ces substrats historiques très diversifiés, l’importante littérature anglophone qui a surgi de ces régions en proie aux « hoquets de l’histoire » s’est tout naturellement inscrite dans la grande tradition africaine mais en a donné des versions spécifiques intéressantes. Par exemple, le cadre de l’incontournable glorification de l’Afrique s’est élargi des vertes collines jusqu’aux déserts mystérieux et aux côtes sauvages ; la dénonciation du joug colonial s’est accompagnée, elle, d’une analyse très ambiguë de la façon dont ont été introduits le christianisme et le savoir européen ; la mise en doute de l’efficacité des indépendances a été rendue plus douloureuse par l’intensité des sacrifices consentis lors des guerres de libération et, finalement, la stigmatisation du néocolonialisme actuel a été si virulente qu’elle a débouché, pour certains, sur des prises de position politiques très appuyées, comme celles de Ngugi.

Mais l’originalité indéniable de cette production littéraire provient de sa situation géographique exceptionnelle. Située aux carrefours des civilisations africaines, indiennes et arabes, cette région a subi de profonds bouleversements et a, en particulier, connu d’importants phénomènes migratoires (Coolies venus construire le chemin de fer entre Mombasa et Nairobi ou Asiatiques chassés de l’Ouganda par Amin Dada). Les écrivains ont reproduit cette tradition de mobilité : par exemple, un romancier comme Jamal Mahjoub est né à Londres, a grandi au Soudan, étudié dans une école italienne et vit actuellement en Espagne. Forts de leurs éducations plurielles et marqués par des exils (souvent forcés) dont ils sont à la fois les victimes et les bénéficiaires, les auteurs les plus récents présentent de l’Afrique un fascinant portrait décalé. Et, en cela, ils rejoignent avec éclat les nouvelles littératures mondiales et postcoloniales qui surgissent actuellement de tous les continents et imposent le concept fructueux de « pays de l’imagination », pour reprendre l’expression heureuse de Nuruddin Farah.

 

Denise COUSSY


 

 

1. La revue a déjà consacré deux numéros (nos 122 et 123) aux littératures d’Afrique du Sud et deux autres (nos140 et 141) à celles du Nigeria et du Ghana – sans oublier l’important dossier paru dans le n° 126 sur la Corne de l’Afrique.
2. Les éditions Dapper proposent des romans du Kenyan Meja Mwangi, Le Serpent à Plumes fait traduire tous les écrits du Somalien Nuruddin Farah, les éditions Fayard viennent d’acquérir les droits sur les romans de la Zimbabwéenne Yvonne Vera et Actes Sud publie systématiquement les récits du Soudanais Jamal Mahjoub.