Carrefours
En complément à de précédentes
livraisons1, Notre Librairie aborde une nouvelle zone
anglophone dAfrique, celle qui sétend, à
lest du continent africain, dAddis-Abeba à
Harare.
Cette production, bien que fort riche, a été longtemps
mal connue en France. En effet, jusquà une date récente,
seuls quelques textes essentiels étaient disponibles en
français : les quatre premiers romans du Kenyan Ngugi wa
Thiongo et un long poème, celui de lOugandais
Okot pBitek, La Chanson de Lawino. Mais, depuis peu,
on voit se succéder de multiples traductions qui révèlent
des textes parus dans les deux dernières décennies
et sont dune qualité peu commune2.
Lutilisation de langlais est, bien sûr, le lien
qui justifie ce panorama. Certains pays furent de simples protectorats
où langlais joua un rôle élitiste de
langue politique et littéraire. Dautres, au contraire,
subirent une colonisation et une imposition culturelle systématique
: langlais y devint la norme tout en ne réussissant
pas à oblitérer lusage des langues vernaculaires.
Ce fut le cas, par exemple, du Kenya et du Zimbabwe qui furent
déclarés « colonies de peuplement ».
Les meilleures terres y furent confisquées au profit des
fermiers blancs, ce qui donna naissance à une littérature
de la spoliation, bientôt suivie par des uvres prônant
la réparation des torts subis et la réappropriation
des terres. Tous ces combats à la fois idéologiques
et guerriers ont donné aux écrits kenyans ou zimbabwéens
une tonalité originale car à la fois tragique, impérieuse
et, finalement, triomphante.
Malgré ces substrats historiques très diversifiés,
limportante littérature anglophone qui a surgi de
ces régions en proie aux « hoquets de lhistoire
» sest tout naturellement inscrite dans la
grande tradition africaine mais en a donné des versions
spécifiques intéressantes. Par exemple,
le cadre de lincontournable glorification de lAfrique
sest élargi des vertes collines jusquaux déserts
mystérieux et aux côtes sauvages ; la dénonciation
du joug colonial sest accompagnée, elle, dune
analyse très ambiguë de la façon dont ont été
introduits le christianisme et le savoir européen ; la
mise en doute de lefficacité des indépendances
a été rendue plus douloureuse par lintensité
des sacrifices consentis lors des guerres de libération
et, finalement, la stigmatisation du néocolonialisme actuel
a été si virulente quelle a débouché,
pour certains, sur des prises de position politiques très
appuyées, comme celles de Ngugi.
Mais loriginalité indéniable de cette production
littéraire provient de sa situation géographique
exceptionnelle. Située aux carrefours des civilisations
africaines, indiennes et arabes, cette région a subi de
profonds bouleversements et a, en particulier, connu dimportants
phénomènes migratoires (Coolies venus construire
le chemin de fer entre Mombasa et Nairobi ou Asiatiques chassés
de lOuganda par Amin Dada). Les écrivains ont reproduit
cette tradition de mobilité : par exemple, un romancier
comme Jamal Mahjoub est né à Londres, a grandi au
Soudan, étudié dans une école italienne et
vit actuellement en Espagne. Forts de leurs éducations
plurielles et marqués par des exils (souvent forcés)
dont ils sont à la fois les victimes et les bénéficiaires,
les auteurs les plus récents présentent de lAfrique
un fascinant portrait décalé. Et, en cela, ils rejoignent
avec éclat les nouvelles littératures mondiales
et postcoloniales qui surgissent actuellement de tous les continents
et imposent le concept fructueux de « pays de limagination
», pour reprendre lexpression heureuse de Nuruddin
Farah.
Denise COUSSY
1. La revue a déjà consacré
deux numéros (nos 122 et 123) aux littératures dAfrique
du Sud et deux autres (nos140 et 141) à celles du Nigeria
et du Ghana sans oublier limportant dossier paru
dans le n° 126 sur la Corne de lAfrique.
2. Les éditions Dapper proposent des romans du Kenyan Meja
Mwangi, Le Serpent à Plumes fait traduire tous les écrits
du Somalien Nuruddin Farah, les éditions Fayard viennent
dacquérir les droits sur les romans de la Zimbabwéenne
Yvonne Vera et Actes Sud publie systématiquement les récits
du Soudanais Jamal Mahjoub.