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Voyages en Afrique De l'explorateur à
l'expert
n°153/ janvier-mars 2004 |
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Les modalités du voyage
Centré sur la question du voyage occidental
en Afrique, le présent numéro prolonge un intérêt
déjà manifesté par la revue, notamment en
1987-1988, avec les numéros 90 et 91 traitant des Images
du Noir dans la littérature occidentale1.
Mais il tente de le faire en proposant une perspective sensiblement
différente.
À partir du début des années 1960, dans la
lignée des premiers écrits de Roland Barthes2, un
courant important de la recherche sur la littérature sétait
intéressé à la dimension idéologique
des textes. Cette évolution a conduit en particulier à
de nombreux travaux consacrés à la littérature
coloniale. Les ouvrages, aujourdhui classiques, de Roger
Mercier3, Léon Fanoudh-Siefer4, Martine Astier-Loufti5,
Léon-François Hoffmann6, Jacques Leenhardt7, Ada
Martinkus-Zemp8 ont ainsi tracé une configuration de limaginaire
et des fantasmes européens concernant lAfrique et
lhomme noir. Parallèlement, dautres auteurs
portaient leur attention sur la question du langage à travers
lequel sexprimait cette vision de lAfrique et mettaient
en lumière des phénomènes renvoyant au lexique,
aux types dénoncés utilisés par la
science pour décrire lAfrique, à la place
faite aux langues africaines dans le contexte colonial9.
À juste titre, cette image de lAfrique a été
opposée à celle que devaient en donner plus tard
les écrivains africains. Mais cette façon dopposer
les deux visions avait quelque chose dun peu statique, qui
tendait à laisser dans lombre des phénomènes
plus complexes. Parmi ceux-ci, on retiendra dabord le fait
que lexpérience coloniale, loin dêtre
demeurée marginale, avait eu une incidence sur des pans
entiers des sociétés métropoles, que ce soit
dans lalimentation, larchitecture ou la littérature.
Sur ce point, on doit rappeler limportance des travaux dEdward
W. Said, LOrientalisme (1978)10 et Culture et
impérialisme (1993)11. Ce dernier ouvrage a mis en
particulier laccent sur limportance de limpérialisme
et du colonialisme dans limaginaire littéraire occidental,
par exemple chez Jane Austen (Persuasion), Balzac (Eugénie
Grandet), Flaubert, Maupassant, etc. Dautre part, on
se souviendra que la production littéraire africaine sest
développée non dans une opposition radicale à
limage de lAfrique forgée par lEurope,
mais plutôt dans une lecture sélective et «
interactive » de celle-ci.
Ces deux phénomènes, symétriques, soulignent
bien le caractère relatif des frontières entre ces
deux univers et cette prise en compte a constitué le fil
conducteur des contributions réunies dans ce numéro.
À cette préoccupation, sest ajouté
le souci de faire apparaître les formes les plus actuelles
que peuvent prendre, en Occident, ce discours et ce regard sur
lAfrique. Dans cette perspective, les textes ont été
regroupés selon trois angles dattaque principaux
: « Dire lAutre », « Figures et lieux
mythiques », « Repères », sans compter
les notes de lecture où lon sest efforcé
de faire état des débats et controverses les plus
récents. Enfin, une sélection dextraits et
dinédits donne un aperçu de la diversité
des manières de dire lAfrique.
On constatera sans doute des continuités par rapport à
la période coloniale, mais aussi bien des infléchissements
ou innovations. Pour une large part, ce changement sexplique
par lévolution des modalités du voyage, qui
implique un changement dans le statut du voyageur, et par le fait
que le dépaysement européen na plus le même
sens à partir du moment où les cultures et les sociétés
africaines sont présentes dans les anciennes métropoles
coloniales et acquièrent en outre une dimension internationale
tout à fait inédite.
On a souvent souligné, pour le critiquer, le regard exotique
du voyageur qui demeurait de pure extériorité par
rapport à lAutre. On peut se demander si, aujourdhui,
on nassiste pas à un processus inverse tant nombre
des visions et discours, analysés ici, paraissent profondément
habités par cet Autre. Il nest pas certain
ni même peut-être souhaitable que lexotisme
soit mort. En effet, ce discours fusionnel qui incorpore lAutre
semble parfois plus réducteur que lexotisme classique
dans la mesure où il tend à le priver de toute substance.
1. Notre Librairie n° 90, octobre-décembre 1987,
« Images du Noir dans la littérature occidentale.
1. Du Moyen Âge à la conquête coloniale ».
Notre Librairie n° 91, janvier-février 1988,
« Images du Noir dans la littérature occidentale.
2. De la conquête coloniale à nos jours ».
2. Notamment Le degré zéro de lécriture
(Le Seuil, 1953) et Mythologies (Le Seuil, 1957).
3. Roger Mercier, LAfrique noire dans la littérature
française. Les premières images (XVIIe-XVIIIe siècles),
Dakar, Publications de la Faculté des Lettres et Sciences
Humaines, 1962.
4. Léon Fanoudh-Siefer, Le mythe du Nègre et
de lAfrique noire dans la littérature française
(de 1800 à la Deuxième Guerre mondiale), Paris,
Klincksieck, 1968.
5. Martine Astier-Loufti, Littérature et colonialisme.
Lexpansion coloniale vue dans la littérature romanesque
française, 1871-1914, Paris/La Haye, éditions
Mouton, 1971.
6. Léon-François Hoffmann, Le Nègre romantique,
personnage littéraire et obsession collective, Paris,
Payot, 1973.
7. Jacques Leenhardt, Lecture politique du roman : La Jalousie
de Robbe-Grillet, Paris, Minuit, 1973.
8 Ada Martinkus-Zemp, Le Blanc et le Noir, essai dune
description de la vision du Noir par le Blanc dans la littérature
française de lentre-deux-guerres, Paris, Nizet,
1975.
9. Voir entre autres : Simone Delesalle et Lucette Valensi, «
Le mot "nègre" dans les dictionnaires dAncien
Régime, histoire et lexicographie », in Langue
Française, n° 15, septembre 1972 ; Gérard
Leclerc, Anthropologie et colonialisme, essai sur lhistoire
de lafricanisme, Paris, Fayard, 1972 ; Serge Daget,
« Les mots "esclave", "nègre",
"noir" et les jugements de valeur sur la traite négrière
dans la littérature abolitionniste française de
1770 à 1845 », in Revue Française dHistoire
dOutre-Mer, n° 221, 4e trim. 1973 ; Louis-Jean Calvet,
Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie,
Payot, 1974.
10. Edward W. Said, LOrientalisme. LOrient créé
par lOccident [1978], préface de Tzvetan Todorov,
traduit de laméricain par Catherine Malamoud, Paris,
Seuil, 1980.
11. Edward W. Said, Culture et impérialisme [1993],
Paris, Fayard/Le Monde, 2000.
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