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Paroles et musique
n°154/ avril-juin 2004 |
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Un champ d'études encore vaste
Sujet faussement évident pour lequel lintérêt
critique reste seulement esquissé dans les études
africaines1, la question des liens entre musique et paroles, généralement
écrites ou chantées, et particulièrement
entre la musique et la littérature, est au cur de
ce numéro qui tente de dépasser la figure simple
du griot, modèle suranné longtemps imposé
aux créateurs du Sud, pour aller questionner des pratiques
nouvelles, sétonner de certaines lacunes.
Certes, il y a lexemple de lécrivain et musicien
camerounais Francis Bebey, abordé dans ce numéro,
habitué aux allers-retours entre les thèmes de ses
livres et ses compositions musicales. Néanmoins, ce cas
et quelques autres analysés ici ninduisent pas une
pratique systématique de la modalisation musicale de lécriture2.
Est-ce à dire que les écrivains se méfieraient
du genre3 ou fuiraient, sans se lavouer, cet horizon mythique
dont parle Dethurens4, celui où les mots, impuissants,
peinent à fusionner avec les sons ?
La proximité de la poésie avec le chant aura même
généré le mythe de la musicalité chez
certains auteurs, comme si larticulation des formes était
évidente dès lors que lon pose le principe
de la relation.
Par conséquent, évoquer la question de la prégnance
musicale sur la mise en ordre des idées à travers
la littérature, larchitecture des métaphores,
cest assumer le risque des (re)lectures singulières.
Cest ainsi que la prose serrée de Valentin Mudimbe
semble emprunter son austérité à un chant
monacal, que la musique vodou intervient dans le processus de
création chez Olympe Bhêly-Quenum et que la musicalité
est véritablement inspirée du jazz chez un dramaturge
comme Koffi Kwahulé. Ces mêmes inspirations sont
perçues chez des romanciers aussi dissemblables que Mongo
Beti et Emmanuel Dongala, ainsi que linfluence des chants
rituels dans les romans de lécrivaine malgache Michèle
Rakotoson.
Autant de questions auxquelles le premier dossier, « Convergences
», tente de répondre, en étudiant labsence
ou lexistence de liens pérennes entre les deux arts.
Partant de la littérature, le numéro élargit
progressivement son champ de définitions. Ainsi létude
du « bassin congolais », un cas immense dans lhistoire
littéraire et musicale du continent africain, prolonge-t-elle
létude des intuitions contenues déjà
dans la première partie, notamment dans larticle
de Blaise Ndjehoya sur la « vérité »
du chant, dAlpha Blondy à la génération
dite du « Rap Conscient ». Ici sopère
un renversement de perspective, en ce sens que la mise en musique
des paroles montre toute la puissance de lefficacité
métaphorique du chant, du fait quil tente déchapper
aux limites du langage écrit tout en lui conservant son
pouvoir dexpression, touchant par là même,
et peut-être sans le vouloir, à la poésie.
Du chanteur Zao à lécrivain Jean-Baptiste
Tati-Loutard, en passant par les mémorables classiques
de la rumba version Franco ou Seigneur Rochereau, pour en arriver
à la modernité du rap de Passi, les exemples retenus
illustrent cette étrange dissociation. Lexemple du
Gabonais Pierre Akendengué, dans la partie « Repères
», pourrait être celui de la synthèse. Véritable
Orphée, poète, musicien et chanteur qui privilégie
le caractère du discours poétique en lélevant
au-dessus de la banale réalité, lartiste réussit
avec maestria lalliance de la pensée et de la parole
dans la fluidité du chant, abolissant du coup cette vieille
peur mallarméenne dune quelconque suprématie
de la musique sur la littérature.
Les grilles de lecture choisies pour lélaboration
de ce numéro ne sont pas exclusives5, dautant plus
que le concept de musique se décline facilement sur différents
modes. Des arts performatifs aux traces sonores dun film,
les métamorphoses de linfini musical déconstruisent
autant quelles enrichissent la perception polyphonique des
paroles, définissables elles-mêmes dans un sens plus
élargi. Quelle produise, artificiellement ou spontanément,
leuphonie, la dissonance, ou chromatise le texte, la musique
demeure le mythe indépassable de tout créateur,
elle lui offre un espace problématique et totalisant, indispensable
a priori à laffirmation de ses possibilités
artistiques.
De ce point de vue, concernant les littératures africaines,
le champ détudes est encore vaste
Kangni ALEM
Celfa, Université de Bordeaux III
1. À signaler toutefois : Afrique, musiques
et écritures, textes recueillis par Gilles Teulié,
Imprimerie de
lUniversité Paul-Valéry-Montpellier III, 2001.
2. En linguistique, la modalisation désigne la modification
dun prédicat par un autre. La sémiotique a
élargi ce principe à toutes les formes de modifications
dun fait de langage par un autre fait de langage.
À ce sujet, cf. Yves Dakouo, « Écriture et
modalisation musicale », in Les Cahiers du CERLES
HS no 19,
Université de Ouagadougou, 2002, pp. 115-134.
3. V. Tsonga Onyumbe, « La musique africaine moderne ou
lécole incontrôlée de loralité
», in Cahiers de Pédagogie Africaine, Université
de Bordeaux II, 1978, no 1, pp. 50-59.
4. Pascal Dethurens, éd., Musique et littérature
au XXe siècle, Strasbourg, Presses Universitaires de
Strasbourg, 1998.
5. La problématique inverse serait intéressante
à traiter : comment les musiciens du Sud ont-ils intégré
ou pourraient-ils intégrer lélément
littéraire ou linguistique à leurs uvres,
à linstar dun Branford Marsalis mettant en
musique The beautyful ones are not yet born du romancier
ghanéen Ayi Kwei Armah ?
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