L’écriture et sa cartographie
Difficile de donner une définition de l’identité : celle-ci, par essence mouvante, se tisse dans la relation, se tient aux carrefours. Elle n’est jamais donnée d’emblée, ni définitivement acquise mais en perpétuel devenir. L’écrivain, passeur de mots et créateur de mondes, redouble encore la question, mais la singularité de son œuvre est souvent rattrapée par les impératifs de la « catégorisation », d’où l’expérience, parfois douloureuse comme le rappelle Jamal Mahjoub, du catalogage auquel donnent lieu rayons et classements des librairies.
Où l’écrivain se situe-t-il ? L’écriture est-elle liée à un espace géographique ou dessine-t-elle sa propre cartographie ? Ces interrogations parcourent tout le numéro, et particulièrement sa première partie, « Écrire d’ici, écrire d’ailleurs », qui met en lumière la délicate question des frontières et l’importance de l’entre-deux.
Aujourd’hui, en effet, l’espace de la création ne coïncide pas toujours avec l’espace géographique d’origine, favorisant de multiples allers-retours. L’hétérogénéité et la « pollinisation croisée » dont parle Salman Rushdie sont devenues les véritables conditions de la création littéraire. S’abreuvant à des sources diverses, dont les « ombres natales du pays d’enfance » et la littérature mondiale ne sont pas les moindres, l’écrivain revisite la question de l’appartenance, transcendant les frontières géographiques, inventant des « patries imaginaires » et cherchant à se situer dans cet espace autre que l’on a pu nommer « La République mondiale des Lettres ».
Par ailleurs, et du fait de cette mobilité, des regards neufs se trouvent portés sur « L’objet du discours » : les pays d’accueil la France, bien sûr, mais également l’Angleterre, comme le montre l’article de Tirthankar Chanda se trouvent revisités. Ce décentrement de la perspective permet une distance salutaire et inverse les visions d’usage. Les discours et les réalités sont soumis à la critique, les définitions toutes faites réévaluées. Le rôle de l’écrivain, en effet, est bien de remodeler la langue, de remettre en cause les étiquetages et d’offrir un espace de traduction, c’est-à-dire de liberté possible.
Entre enracinement et errance, de multiples parcours se déclinent, qui n’oublient pas l’importance de la réception, comme les articles sur la question de « la langue d’écriture » ou « des publics » le rappellent.
L’identité littéraire se joue en effet à deux, entre un auteur et son lecteur, et les choix sont multiples comme le montrent les entretiens et les « portraits » présentés ici : choix du wolof pour Boubacar Boris Diop, passerelles tendues entre le pays d’origine et l’Afrique chez René Depestre ou Torabully Khal, invitation à dévoiler l’envers de la parole masculine chez Maïssa Bey, vigilance extrême, pour tous, à ne pas se laisser enfermer dans une définition.
Car, comme le rappelle Ahmadou Kourouma, « Parfois le Petit Robert aussi se fout du monde ». Cette attention portée aux mots, nul ne l’a mieux illustrée, peut-être, que l’auteur, disparu il y a un an et auquel un important cahier spécial est consacré.
Nous avons choisi, tout d’abord, de lui laisser la parole, ouvrant et refermant ce cahier par d’émouvantes pages manuscrites des Soleils des indépendances, laissant opérer la magie de l’écriture… Cette « œuvre refondatrice, véritable point de repère pour les générations suivantes », comme le souligne Tierno Monénembo, a en effet montré la voie et si Kourouma est si souvent cité dans la première partie du numéro, ce n’est pas un hasard : son œuvre entière s’est amusée à subvertir les codes établis. Dans la langue, bien sûr, que l’écrivain a renouvelée, faisant de l’insécurisation un principe de créativité, comme le montre Claude Caitucoli, mais aussi dans sa vision de la tradition, des femmes, dans son usage de l’ironie comme principe de dévoilement.
La première partie du cahier « Jalons », qui s’intéresse aux quatre romans publiés du vivant de l’auteur, montre la richesse inépuisable de ces textes.
Par ailleurs, la présence marquante de l’homme dont le rire est si souvent évoqué est partout lisible, et particulièrement dans la partie « Témoignages » : loin de vouloir figer l’écrivain, c’est un portrait « saisi sur le vif » qu’esquissent ceux qui l’ont rencontré.
Rien n’est plus dynamique que l’œuvre de Kourouma, agaçant l’intelligence, se défiant des vérités acquises. Si l’auteur est aujourd’hui célébré à juste titre, c’est certes comme un grand écrivain africain, francophone, mais surtout et avant tout comme une grande personnalité de la littérature mondiale.