Des perspectives renouvelées
Chercher à établir une relation entre les notions de « littérature » et de « développement » n’est pas une préoccupation tout à fait nouvelle pour Notre Librairie. La consultation du cédérom joint au numéro 150 de la revue, intitulé « 40 ans de littératures du Sud », fait apparaître, si l’on choisit comme champ le mot « développement », 15 références.
En réunissant un ensemble de contributions sur le thème « Littérature et développement », le présent numéro répond cependant à d’autres préoccupations et vise à exposer un certain nombre de problèmes dont les termes méritaient d’être redéfinis.
Il convenait tout d’abord de « revisiter » cette notion même de « développement » qui a considérablement évolué depuis le début des années 1960, marqué par l’accession à l’indépendance d’un grand nombre de pays africains. La conception qui prévalait alors a fait l’objet de critiques souvent sévères, motivées par le constat d’échec de bien des projets et de bien des politiques qui visaient à instaurer ce fameux « développement », et il est significatif à cet égard que l’on ait éprouvé de plus en plus le besoin de substituer au terme de « développement » celui de « développement durable », sans qu’on sache pour autant de façon très claire ce que peut signifier cette dernière expression. On peut cependant noter que derrière cette notion très employée, se lit la volonté d’inscrire des projets — touchant des champs variés — dans une logique pérenne, ce qui est permis par d’importants progrès dans les analyses.
Par ailleurs, un autre aspect de cette évolution méritait d’être pris en considération : en 2005, et depuis plusieurs années, le « développement » a cessé d’être défini – et appliqué – uniquement par les pays industrialisés. Les pays du Sud comptent, eux aussi, de nombreux spécialistes de ce domaine, qui jouent un rôle dans la mise en œuvre de politiques de développement et qui produisent un savoir qu’il convient de confronter avec celui du Nord. En outre, le développement d’une conscience citoyenne dans les pays du Sud, née au cours des années 1970 de la réaction contre des régimes politiques autoritaires ou des situations de guerre civile, intègre de plus en plus à sa vision du monde la dimension économique des problèmes et la question du développement. Toutes les interrogations sur les conditions permettant d’apporter aux sociétés postcoloniales une amélioration significative de leurs conditions de vie font donc aujourd’hui partie de la pensée quotidienne des femmes et des hommes de ces pays.
Tel est en quelque sorte le préalable sur lequel repose ce numéro : le regard sur le « développement » a singulièrement changé depuis 45 ans. La première partie, intitulée « Écrire le développement », regroupe des contributions centrées sur la façon dont la littérature de fiction et aussi l’essai produisent un discours sur le développement qui est souvent un discours de dérision mettant l’accent sur quelques échecs symptomatiques. La deuxième partie, « Savoirs, partages et transmissions », fait apparaître, à travers un certain nombre d’exemples, les formes prises par ce savoir sur le développement et les modalités de sa transmission. Toute réflexion sur le développement implique en effet l’observation de ce qui existe déjà sur le terrain et il ne peut y avoir d’action sans prise en compte des savoirs endogènes.
On notera en particulier qu’il existe à cet égard, et plus qu’on ne pouvait l’imaginer de prime abord, une situation d’équilibre ou, plus exactement, de concurrence foisonnante entre savoirs du Sud et savoirs du Nord. Dans une dernière partie, « Repères », sont regroupées quelques études de cas concernant des expériences de développement, que ce soit à propos de l’enseignement ou d’activités comme l’édition ou la librairie. À quoi s’ajoutent évidemment les notes de lectures que l’on a tout loisir de rattacher en fonction de ses propres préoccupations à l’une ou l’autre des différentes parties du numéro. Il en est de même pour les textes de création inédits.
On constatera que les textes littéraires auxquels se réfèrent les différentes contributions produisent un véritable savoir sur le développement qui, bien souvent, va nettement plus loin que les écrits des spécialistes. Et, sur ce plan, on notera que les écrivains d’aujourd’hui n’ont pas nécessairement remis en cause la notion de progrès, ni non plus le rôle qui peut être celui de l’État. Par là même, la littérature apparaît comme jouant un rôle dans le processus du développement puisqu’elle offre une vision sans doute multiforme mais qui renvoie à quelques grands choix d’ordre politique et social. C’est au fond ce double processus que le présent numéro a cherché à faire apparaître.
Bernard MOURALIS