Un continent littéraire à découvrir
Il y a quatre ans, la revue Notre Librairie publiait, en accompagnement de son exposition, un numéro intitulé « Nouvelle génération »1 consacré à la création littéraire contemporaine du Sud. L’expression, qui a fait date, dessinait les contours d’une nouvelle scène littéraire au travers d’un certain nombre d’auteurs. Le choix, pour être significatif, n’avait cependant, et bien évidemment rien d’exhaustif. Ces auteurs poursuivent aujourd’hui, et généralement avec talent, un cheminement alors déjà riche. C’est un peu dans cette lignée que se situe aujourd’hui ce numéro « Plumes émergentes » qui prend cependant la création plus à la « racine », en s’intéressant à ses talents naissants. Mettre en valeur une création littéraire au plus près du terrain, faire découvrir des auteurs encore méconnus, relativement peu ou pas du tout publiés, donner à lire : voilà les désirs qui ont présidé à la conception du présent numéro. La tâche, pour être exaltante, n’eut cependant rien d’aisé ! Plus de deux cents manuscrits et textes reçus, par des biais très divers, et de nombreuses heures de lecture : le comité de sélection mesurait l’ampleur des découvertes à venir et du travail à effectuer. Il mesurait aussi l’énergie déployée par les nombreux relais : critiques, écrivains, éditeurs locaux, médiathécaires du réseau français à l’étranger, qui avaient à cœur de faire entendre le bruissement de la création à l’œuvre dans leur pays. De la rendre plus visible. C’est cette énergie et cet enthousiasme que nous espérons transmettre à travers ce numéro dont le chemin fut semé de coups de cœur, de découvertes, de frustrations aussi… le plus difficile dans une telle entreprise – comme le rappelait Jean-Louis Joubert dans son article d’introduction au numéro « Nouvelle génération » – restant la décision du choix à établir. Les quatorze auteurs présentés ici ont été retenus à l’issue d’un vote. Ce choix, comme tous les choix, n’a rien d’absolu et assume sa part d’arbitraire. Jusqu’au dernier moment, une bonne vingtaine d’auteurs sont restés en lice… Il a bien fallu les départager, en gardant à l’esprit le fait que la revue ne possède que 160 pages. Outre la qualité littéraire, critère premier, fondamental (mais dont l’appréciation varie selon les sensibilités), le comité de sélection a mis en avant des auteurs n’ayant pas été publiés par de grandes maisons d’éditions françaises, privilégiant plutôt la création littéraire « locale », souvent victime d’un manque de visibilité. Au risque de paraître honteusement « politiquement correct », le critère d’équilibre géographique, cette « cote mal taillée » est également intervenu pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre… tout comme le désir que les femmes ne soient pas oubliées. L’âge, en revanche, n’a pas été considéré comme un critère pertinent : certaines floraisons tardives sont parfois fort belles et c’est plutôt un critère relatif à la période de publications qui a été retenu, privilégiant les auteurs ayant publié après les années 90.
Aujourd’hui, le résultat est là !
Quatorze auteurs présentés par des écrivains plus confirmés et qui ont tous répondu « présent » pour saluer le travail de la « relève », lui donner un coup de pouce. Un certain nombre d’entre eux figuraient dans l’exposition Nouvelle génération (Kangni Alem, Ken Bugul, Florent Couao-Zotti, Abdourahman Waberi), tandis que d’autres ont fait leur entrée en scène plus récemment, mais avec autant de talent (Eugène Ébodé, Gary Victor, Fabienne Kanor, Sami Tchak pour ne citer que quelques noms) : le passage de relais apparaît donc assuré, si l’on n’oublie pas – comme le rappelle Ken Bugul – que le travail, encore et toujours, est le meilleur gage de réussite littéraire. Espérons en tout cas, que nos auteurs naissants pourront suivre les traces de leurs « aînés » ! Quatorze… + quatre : à côté de ces « plumes émergentes », la rédaction a choisi de donner la parole à quatre auteurs relativement nouveaux sur la scène littéraire, mais qui ont déjà eu la chance de signer chez des éditeurs plus importants. Leurs voix viennent cependant se mêler à ce numéro qui a choisi, jusque dans ses notes de lecture, de mettre en avant un certain renouveau. L’avenir dira, sans aucun doute, les manques de cette sélection et révélera les écrivains que nous n’avons pas vus (ou plus simplement pas reçus). Et c’est tant mieux : la préparation de ce numéro a mis en lumière, et ce malgré des disparités géographiques importantes, la vitalité de la création littéraire, la force du désir d’écrire. Ces quatorze auteurs ne sont donc, en quelque sorte, que le versant visible d’un continent littéraire à découvrir. Gageons qu’émergeront bien d’autres talents qui illustreront la vitalité des écritures du Sud. Nous ne pouvons que nous en réjouir, pour l’heure, et plus modestement, nous souhaitons à tous de belles découvertes avec les pages à venir !
Nathalie CARRÉ
Rédactrice en chef
1.Numéro 146, octobre-décembre 2001