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La critique littéraire
n°160/
décembre 2005 - février 2006


Comment appréhender la « sagesse des barbares » ?

Ce numéro est consacré à la critique littéraire africaine de la seconde moitié du XXe siècle à nos jours. Le terme de critique doit s’entendre dans sa double acception de pratique et de genre de la littérature.
Contrairement à ce qui s’énonce souvent ou à ce que certains discours idéologiques ont voulu nous faire croire, la littérature africaine a toujours été inventée par une critique, qu’elle soit interne ou externe aux sociétés africaines, qu’elle soit savante ou populaire. En prenant conscience de cette réalité, la revue retrace l’histoire de l’avènement de la critique en Afrique, interroge les lieux et les mots de son exercice, évoque ses enjeux scientifiques et politiques.
Du point de vue de l’histoire, on notera que c’est au cours des années 1970 que la critique savante prend une dimension importante dans l’histoire littéraire africaine. Ses mots vont varier en fonction des lieux de leur production et en fonction des catégories dont on use pour en parler. Ceux-ci déterminent les canons esthétiques, les divisions internes et orientent les interprétations des littératures d’Afrique.
La pratique de cette critique savante suit l’évolution des lieux de l’enseignement des littératures africaines (en Afrique, en Europe et aux USA). La multiplicité des lieux critiques repose le problème de ses conditions de possibilité. En Amérique du Nord (Canada, USA) les mots de cette critique empruntent à la terminologie qui s’est imposée dans ces universités, qu’il s’agisse du New criticism, des Cultural studies, des Postcolonial studies, des Gender studiesou des Sexuality Sudies. On appréciera le foisonnement de ces mots à la lumière des propos de Roger Fayolle consacrés à l’enseignement des littératures des anciens pays colonisés (Afrique noire et Maghreb) en France. Il y a plusieurs années déjà, il plaidait pour une intégration de ces littératures aux corpus des disciplines littéraires, intégration qui serait, selon lui, le moyen d’élargir ces dernières à d’autres horizons, c’est-à-dire de retrouver le sens humaniste qui avait présidé à leur création.
La critique littéraire savante est un lieu de pouvoir. Elle est apparue dès l’origine aux yeux de plusieurs africains comme le dernier espace à conquérir, après les luttes d’indépendance. L’heure était venue pour eux : enfin, comme le soulignait Senghor dans son allocution au colloque « Le critique africain et son peuple comme producteur de civilisation » en 1973, « dans le domaine de la critique comme dans les autres domaines de l’art, de penser par eux-mêmes et pour eux-mêmes». Cet enjeu de l’autonomie du discours critique est encore pertinent comme on peut le voir à travers les propos du philosophe béninois Paulin J. Hountondji qui plaide pour une « responsabilité scientifique » des Africains ou encore dans les nouveaux moyens qu’offrent les médias de communication moderne.
À côté de cette critique savante construite par l’université, il existe aussi une critique populaire. Une attention a été accordée dans les pages qui suivent aux conditions de réception des littératures d’Afrique à travers les canaux médiatiques. Les exemples du Cameroun et de l’île Maurice, nous permettent de mesurer les relations entre la presse écrite et la littérature de la période coloniale à nos jours. L’exemple du journal Le Monde(voir l’entretien de Catherine Bedarida), nous permet de saisir le rôle de la critique chronique qui se charge d’accompagner la production quotidienne de la littérature, dans la construction du statut des littératures et donc de leur visibilité. Les propos des professionnels du livre (voir l’entretien de Véronique Bagarry, créatrice de la Librairie Points Communsà Villejuif) nous donnent une idée des enjeux sociaux ou économiques de ces littératures et des problèmes que suscite leur classement pour des publics avertis et non avertis.
Aujourd’hui plus qu’hier, la critique littéraire exerce une influence sur la pratique littéraire des écrivains d’Afrique. À y regarder de près, ils sont sensibles aux discours critiques. Plus exactement l’oeuvre littéraire est devenue elle-même le lieu d’un exercice critique. À défaut de pouvoir faire oeuvre critique à part (ou à part entière), c’est l’oeuvre littéraire qui en tient lieu. Cette situation correspond à une évolution de la pratique de la littérature chez les écrivains d’Afrique. Jusqu’au début des années 1980, les thèmes de l’engagement, les sujets du réalisme, le statut de héraut populaire faisaient de l’écriture un acte nécessairement signifiant, de la littérature une oeuvre pour l’autre, et de l’écrivain un être pour autrui. La critique dans l’oeuvre d’art se voulait avant tout sociale. La pratique consciente, revendiquée et assumée de l’intertexte dans les oeuvres contemporaines montre que la littérature s’écrit toujours « en échos » ou à d’autres écrits, au miroir d’autres discours critiques. Ceux-ci sont même devenus parfois chez certains écrivains (Abdourahman Waberi, Alain Mabanckou par exemple) une « matière littérature ».
Les objectifs de ce numéro étaient de faire le bilan le plus complet de la critique littéraire en nous intéressant aux discours critiques, aux discours de la/des critique(s), et aux discours sur la/les critique(s). On espère y être parvenus, convenablement et simplement, car il n’est pas aisé d’appréhender la « sagesse des barbares ».

Romuald FONKOUA