Comment appréhender la « sagesse des barbares » ?
Ce numéro est consacré à la critique littéraire africaine de la seconde moitié
du XXe siècle à nos jours. Le terme de critique doit s’entendre dans sa double
acception de pratique et de genre de la littérature.
Contrairement à ce qui s’énonce souvent ou à ce que certains discours
idéologiques ont voulu nous faire croire, la littérature africaine a toujours été
inventée par une critique, qu’elle soit interne ou externe aux sociétés
africaines, qu’elle soit savante ou populaire. En prenant conscience de cette
réalité, la revue retrace l’histoire de l’avènement de la critique en Afrique,
interroge les lieux et les mots de son exercice, évoque ses enjeux scientifiques
et politiques.
Du point de vue de l’histoire, on notera que c’est au cours des années 1970
que la critique savante prend une dimension importante dans l’histoire
littéraire africaine. Ses mots vont varier en fonction des lieux de leur
production et en fonction des catégories dont on use pour en parler. Ceux-ci
déterminent les canons esthétiques, les divisions internes et orientent les
interprétations des littératures d’Afrique.
La pratique de cette critique savante suit l’évolution des lieux de
l’enseignement des littératures africaines (en Afrique, en Europe et aux USA).
La multiplicité des lieux critiques repose le problème de ses conditions de
possibilité. En Amérique du Nord (Canada, USA) les mots de cette critique
empruntent à la terminologie qui s’est imposée dans ces universités, qu’il
s’agisse du New criticism, des Cultural studies, des Postcolonial studies, des
Gender studiesou des Sexuality Sudies. On appréciera le foisonnement de ces
mots à la lumière des propos de Roger Fayolle consacrés à l’enseignement des
littératures des anciens pays colonisés (Afrique noire et Maghreb) en France. Il
y a plusieurs années déjà, il plaidait pour une intégration de ces littératures
aux corpus des disciplines littéraires, intégration qui serait, selon lui, le moyen
d’élargir ces dernières à d’autres horizons, c’est-à-dire de retrouver le sens
humaniste qui avait présidé à leur création.
La critique littéraire savante est un lieu de pouvoir. Elle est apparue dès
l’origine aux yeux de plusieurs africains comme le dernier espace à conquérir,
après les luttes d’indépendance. L’heure était venue pour eux : enfin, comme
le soulignait Senghor dans son allocution au colloque « Le critique africain et
son peuple comme producteur de civilisation » en 1973, « dans le domaine de
la critique comme dans les autres domaines de l’art, de penser par eux-mêmes
et pour eux-mêmes». Cet enjeu de l’autonomie du discours critique est encore
pertinent comme on peut le voir à travers les propos du philosophe béninois
Paulin J. Hountondji qui plaide pour une « responsabilité scientifique » des
Africains ou encore dans les nouveaux moyens qu’offrent les médias de
communication moderne.
À côté de cette critique savante construite par l’université, il existe aussi une
critique populaire. Une attention a été accordée dans les pages qui suivent
aux conditions de réception des littératures d’Afrique à travers les canaux
médiatiques. Les exemples du Cameroun et de l’île Maurice, nous permettent
de mesurer les relations entre la presse écrite et la littérature de la période
coloniale à nos jours. L’exemple du journal Le Monde(voir l’entretien de
Catherine Bedarida), nous permet de saisir le rôle de la critique chronique qui
se charge d’accompagner la production quotidienne de la littérature, dans la
construction du statut des littératures et donc de leur visibilité. Les propos des
professionnels du livre (voir l’entretien de Véronique Bagarry, créatrice de la
Librairie Points Communsà Villejuif) nous donnent une idée des enjeux sociaux
ou économiques de ces littératures et des problèmes que suscite leur
classement pour des publics avertis et non avertis.
Aujourd’hui plus qu’hier, la critique littéraire exerce une influence sur la
pratique littéraire des écrivains d’Afrique. À y regarder de près, ils sont
sensibles aux discours critiques. Plus exactement l’oeuvre littéraire est devenue
elle-même le lieu d’un exercice critique. À défaut de pouvoir faire oeuvre
critique à part (ou à part entière), c’est l’oeuvre littéraire qui en tient lieu.
Cette situation correspond à une évolution de la pratique de la littérature
chez les écrivains d’Afrique. Jusqu’au début des années 1980, les thèmes de
l’engagement, les sujets du réalisme, le statut de héraut populaire faisaient
de l’écriture un acte nécessairement signifiant, de la littérature une oeuvre
pour l’autre, et de l’écrivain un être pour autrui. La critique dans l’oeuvre d’art
se voulait avant tout sociale. La pratique consciente, revendiquée et assumée
de l’intertexte dans les oeuvres contemporaines montre que la littérature
s’écrit toujours « en échos » ou à d’autres écrits, au miroir d’autres discours
critiques. Ceux-ci sont même devenus parfois chez certains écrivains
(Abdourahman Waberi, Alain Mabanckou par exemple) une « matière littérature ».
Les objectifs de ce numéro étaient de faire le bilan le plus complet de la
critique littéraire en nous intéressant aux discours critiques, aux discours de
la/des critique(s), et aux discours sur la/les critique(s). On espère y être
parvenus, convenablement et simplement, car il n’est pas aisé d’appréhender
la « sagesse des barbares ».
Romuald FONKOUA