Collections

 Retour à la liste
derniers numéros

Histoire, vues littéraires
n°161/
mars - mai 2006


© Charles Carrié  

sommaire et téléchargement


Histoire, vues littéraires

Depuis l’année 1986 où fut publié Littératures nationales. Histoire et identité, la revue n’avait pas consacré de parution totalement centrée sur les échanges entre littérature et histoire. Ce numéro se propose d’approfondir la réflexion ayant trait aux relations tissées entre la littérature, l’histoire et la critique littéraire. Ces rapports de proximité, parfois courtois, souvent mâtinés de mutuelle incompréhension méritaient en effet d’être examinés. L’on sait que les historiens ont volontiers recours à une certaine littérature – Mémoires, journaux intimes, correspondances – et s’en saisissent comme « objet de savoir ». Ces textes pouvant être appréhendés comme documents d’époque - ils sont par conséquent susceptibles de constituer un inestimable support pour écrire l’histoire des mentalités ou l’histoire de telle ou telle pratique. L’on sait aussi la différence entre l’écriture de l’histoire et la fabrique de discours idéologiques interprétant l’histoire, mais l’on connaissait peut-être moins, dans le cas des littératures du Sud, les formes que prennent les « réponses fictionnalisées », selon l’expression de Paul Ricoeur, aux violences historiques multi séculaires. Il importait donc d’envisager comment la littérature écrit l’histoire. Si les rapports que les auteurs de fictions entretiennent avec l’histoire méritaient d’être sondés, symétriquement il était tout aussi légitime de se demander quelles oeuvres de la littérature du Sud s’alignent, ou pourraient s’aligner, sur les rayons de la bibliothèque de l’historien et de l’anthropologue africaniste.
Une constante se dégage de toutes les contributions : le questionnement, souvent lancinant, sur l’historicité. En réponse à la sentence qui désignait les peuples africains par défaut, les plaçant sous le signe de l’absence d’histoire et, partant, d’historicité, les intellectuels issus des peuples africains, caribéens et des Mascareignes ont construit des pratiques scripturales qui s’exercent comme stratégies de détournement, d’interrogation des lacunes de l’histoire officielle ou de subversion de poncifs saturant l’espace discursif, autant de perspectives qui, depuis l’écrivain malien Yambo Ouologuem, ont été reprises et affinées par certains écrivains : Ahmadou Kourouma, Kossi Efoui, Jean-Luc Raharimanana pour n’en citer que quelques-uns. On comprendra également, à la lecture de l’entretien accordé par l’écrivain sud-africain André Brink, que la posture éthique requise par l’écriture et tout type de représentation, d’esthétisation des tragédies historiques mérite d’être prise très au sérieux. La littérature ne cherche pas ici à rivaliser avec l’écriture historienne de l’histoire mais à construire ses propres registres de littérarité. Croiser les visions et les pratiques des historiens et celles de la littérature permettra au lecteur d’apprécier l’utile synthèse réalisée par Elikia M’Bokolo, ce dernier dévoile notamment les subtiles différenciations entre « historiographie des origines » et « historiographie des processus ». À l’historicité niée répondrait peut-être un surcroît de littérarité : c’est du moins ce que l’on pourrait constater dans les oeuvres de la littérature antillaise qui se proposent « d’écrire l’histoire des peuples sans histoire ». La petite histoire y trame la grande, constatation qui fait écho à certaines approches forgées par la « micro-histoire » ou encore par l’histoire orale. Autant de signes qui tendraient à prouver que la distance qui sépare écriture historienne et écriture littéraire de l’histoire ne constitue pas un gouffre incommensurable, si l’on accepte avec Édouard Glissant la proposition selon laquelle « l’histoire en tant que conscience à l’oeuvre et l’histoire en tant que vécu ne sont donc pas l’affaire des seuls historiens ».

Véronique BONNET