Histoire, vues littéraires
Depuis l’année 1986 où fut publié Littératures nationales. Histoire et identité, la
revue n’avait pas consacré de parution totalement centrée sur les échanges entre
littérature et histoire. Ce numéro se propose d’approfondir la réflexion ayant trait
aux relations tissées entre la littérature, l’histoire et la critique littéraire. Ces
rapports de proximité, parfois courtois, souvent mâtinés de mutuelle incompréhension
méritaient en effet d’être examinés. L’on sait que les historiens ont volontiers
recours à une certaine littérature – Mémoires, journaux intimes, correspondances –
et s’en saisissent comme « objet de savoir ». Ces textes pouvant être appréhendés
comme documents d’époque - ils sont par conséquent susceptibles de constituer un
inestimable support pour écrire l’histoire des mentalités ou l’histoire de telle ou telle
pratique. L’on sait aussi la différence entre l’écriture de l’histoire et la fabrique de
discours idéologiques interprétant l’histoire, mais l’on connaissait peut-être moins,
dans le cas des littératures du Sud, les formes que prennent les « réponses fictionnalisées », selon l’expression de Paul Ricoeur, aux violences historiques multi séculaires.
Il importait donc d’envisager comment la littérature écrit l’histoire. Si les
rapports que les auteurs de fictions entretiennent avec l’histoire méritaient d’être
sondés, symétriquement il était tout aussi légitime de se demander quelles oeuvres
de la littérature du Sud s’alignent, ou pourraient s’aligner, sur les rayons de la bibliothèque
de l’historien et de l’anthropologue africaniste.
Une constante se dégage de toutes les contributions : le questionnement, souvent
lancinant, sur l’historicité. En réponse à la sentence qui désignait les peuples africains
par défaut, les plaçant sous le signe de l’absence d’histoire et, partant, d’historicité,
les intellectuels issus des peuples africains, caribéens et des Mascareignes ont
construit des pratiques scripturales qui s’exercent comme stratégies de détournement,
d’interrogation des lacunes de l’histoire officielle ou de subversion de poncifs
saturant l’espace discursif, autant de perspectives qui, depuis l’écrivain malien
Yambo Ouologuem, ont été reprises et affinées par certains écrivains : Ahmadou
Kourouma, Kossi Efoui, Jean-Luc Raharimanana pour n’en citer que quelques-uns.
On comprendra également, à la lecture de l’entretien accordé par l’écrivain sud-africain
André Brink, que la posture éthique requise par l’écriture et tout type de représentation,
d’esthétisation des tragédies historiques mérite d’être prise très au
sérieux. La littérature ne cherche pas ici à rivaliser avec l’écriture historienne de
l’histoire mais à construire ses propres registres de littérarité. Croiser les visions et
les pratiques des historiens et celles de la littérature permettra au lecteur d’apprécier
l’utile synthèse réalisée par Elikia M’Bokolo, ce dernier dévoile notamment les
subtiles différenciations entre « historiographie des origines » et « historiographie des
processus ». À l’historicité niée répondrait peut-être un surcroît de littérarité : c’est
du moins ce que l’on pourrait constater dans les oeuvres de la littérature antillaise
qui se proposent « d’écrire l’histoire des peuples sans histoire ». La petite histoire y
trame la grande, constatation qui fait écho à certaines approches forgées par la « micro-histoire » ou encore par l’histoire orale. Autant de signes qui tendraient à
prouver que la distance qui sépare écriture historienne et écriture littéraire de l’histoire
ne constitue pas un gouffre incommensurable, si l’on accepte avec Édouard
Glissant la proposition selon laquelle « l’histoire en tant que conscience à l’oeuvre et
l’histoire en tant que vécu ne sont donc pas l’affaire des seuls historiens ».
Véronique BONNET