Entretien avec Yto Barrada autour de l'exposition "Thrill, Fill and Spill"

Publié le 14 octobre 2025

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Yto Barrada, "Thrill, Fill and Spill", 2025 - South London Gallery | © Lucy Dawkins

L’artiste Yto Barrada, qui représentera la France à la prochaine Biennale d’art de Venise, présente une nouvelle exposition personnelle en Europe. Intitulée Thrill, Fill and Spill, elle se tient à la South London Gallery (Royaume-Uni) du 26 septembre au 11 janvier 2026. 

Alors que son exposition, qui bénéficie du soutien du Fluxus Art Projects, a ouvert le 25 septembre dernier, Yto Barrada a accepté de partager ses réflexions et de répondre à quelques questions autour de son travail. 

A l'occasion de l'exposition et dans le cadre des célébrations du 15e anniversaire du Fluxus Art Projects, l’Institut français du Royaume-Uni, en partenariat avec l’Institut français à Paris, a organisé, le 16 octobre, une projection suivie d’une conversation entre Yto Barrada et Myriam Ben Salah, commissaire du futur Pavillon français de Venise, au Ciné Lumière. 

Cet événement spécial, adossé à la foire Frieze London (15 – 19 octobre), s’est inscrit dans le programme de résonance du Pavillon français 2026, qui relie plusieurs villes internationales, dont New Delhi, Chicago et Paris.  


Le 25 septembre, vous avez ouvert une exposition personnelle à la South London Gallery, Thrill, Fill and Spill. Son titre intrigue : pouvez-vous nous en dire davantage ? Qu’est-ce que nous pouvons découvrir dans cette exposition ? 

C’est une formule empruntée au jardinage. On choisit une plante qui occupe le centre d’un parterre ou d’un pot, une autre qui remplit l’espace autour et une dernière qui déborde. J’ai utilisé cette méthode comme une métaphore pour le montage de l’exposition. Elle réunit des œuvres de différentes périodes qui jouent sur la construction et l’oblitération. C’est en quelque sorte la suite de ma dernière exposition, présentée à la Fondation Merz à Turin, qui s’appelait DEADHEAD - un autre titre emprunté à la botanique qui signifie « étêter ». Ce mot renvoie à la pratique horticole qui consiste à couper les fleurs fanées pour stimuler la croissance de la plante. Un catalogue de l’exposition est d’ailleurs en préparation, avec un texte de Myriam Ben Salah. 

Est-ce que cette exposition donne quelques indices sur ce que vous préparez pour le Pavillon français à la Biennale de Venise 2026 ? 

Pendant la préparation de l’exposition de Londres, de nouvelles pistes ont émergé. Peut-être qu’elles trouveront une forme aboutie à Venise. 

Mais pour l’instant, c’est trop tôt pour en parler. Je travaille toujours étape par étape, même si tout est poreux. Toutes mes activités se nourrissent entre elles, comme le fonds d’œuvres de Bettina Grossman (1927 – 2021) dont je m’occupe. Il sera présenté cet automne à New York (Ulrik Gallery), Milwaukee (Ruth Arts) et Zurich (gta exhibitions), et ce travail-là alimente aussi ma réflexion pour Venise. 

Yto Barrada, "Thrill, Fill and Spill", 2025 - South London Gallery | © Lucy Dawkins

Vos œuvres sont souvent nourries par des récits historiques, des recherches précises. Quelle est votre méthode de travail ? Votre inspiration ? Comment une idée germe et comment la développez-vous dans un geste, une pratique artistique ? 

Il y a une continuité dans mes projets, un vocabulaire qui revient de manière redondante : la toponymie, les choses enfouies, le sens caché, le droit de l’eau et des nuages, les courants d’air, les langues… Ces thèmes ressurgissent régulièrement et ont parfois l'élégance de me hanter sous de nouvelles formes. 

Le lieu joue aussi un rôle important, tout comme les personnes qui l’habitent, l’actualité et, plus largement, le fracas du monde. Ce sont ces éléments qui déterminent ce qui prendra place dans une exposition.

Vous avez développé un véritable savoir-faire autour de la teinture végétale et naturelle, jusqu’à créer The Mothership, un jardin et lieu de résidence à Tanger en 2022, où vous cultivez vos propres plantes tinctoriales. Qu’est-ce qui vous a amenée à explorer ce savoir ancien ? 

Au départ, c’était pratique : je voulais avoir un accès direct à ces plantes à Tanger et bénéficier d'un circuit court. Mais très vite, j’ai vu l’intérêt pédagogique. Une fleur jaune ou rouge ne donne pas forcément du jaune ou du rouge. Par exemple, le cosmos violet peut produire du vert. Cultiver ces plantes, c’est une manière de montrer et d’expliquer, comme dans un “show and tell” à l’école primaire. Les colorants naturels réservent souvent des surprises. Tout dépend du lieu, du climat, de l’eau… Chaque paramètre change le résultat.

Avant de travailler, je fais toujours des nuanciers. Pour moi, ces cahiers de couleurs, comme ceux utilisés par les apprenties brodeuses, sont déjà une œuvre en soi.

Le jardin n’est pas un accessoire, il fait partie intégrante de mon travail. C’est un espace vivant, en mouvement permanent, où on apprend chaque jour.

En France, il existe une communauté riche d’artisans, de cultivateurs, d’associations, d’AMAP*, comme Tinctilis par exemple, de fabricants de couleurs et d’étoffes… C'est un paysage très riche qui n’a rien à envier à d’autres pays. 

*Une AMAP est une Association pour le Maintien d'une Agriculture Paysanne. Elle participe à la transition alimentaire grâce au développement d'une agriculture locale, écologique et solidaire sur les territoires 

La spécificité du modèle français pour la Biennale de Venise est que c’est l’artiste qui choisit son ou sa commissaire, puis qui a carte blanche pour concevoir une œuvre totalement nouvelle. Je n’ai pas été sélectionnée sur un projet déjà défini. Cela laisse place à plus de liberté mais tout reste à faire. 

On imagine que toutes ces recherches autour du textile et des couleurs auront une place dans votre projet pour Venise. À quelques mois de l’ouverture du Pavillon français, où en êtes-vous ? Quelles sont les étapes de création d’un tel projet ? 

C’est un travail collectif, très long à mettre en place. Pour l’instant, je me concentre sur les conditions économiques de production de l'œuvre : trouver des soutiens, mobiliser les fidèles et compagnons de route, faire entrer de nouvelles personnes dans le projet. C’est une étape particulière, propre à Venise et aux grandes expositions internationales. L'autre spécificité du modèle français est que c’est l’artiste qui choisit son ou sa commissaire puis qui a carte blanche pour concevoir une œuvre totalement nouvelle. Je n’ai pas été sélectionnée sur un projet déjà défini. Cela laisse place à plus de liberté mais tout reste à faire. 

Pour cette aventure du Pavillon français, vous avez choisi Myriam Ben Salah comme commissaire de l’exposition. Qu’est-ce qui vous lie et comment fonctionne votre duo ?

Myriam Ben Salah est une voix singulière qui m’inspire depuis de nombreuses années. De ses premières expériences au Palais de Tokyo et à la tête du magazine Kaleidoscope, à la co-organisation de la biennale Made in L.A., jusqu’à la direction de la Renaissance Society à Chicago, elle a su défendre avec constance des artistes de différentes générations, tout en inscrivant des propositions audacieuses dans des contextes concrets. Les artistes la considèrent comme une alliée de confiance ; les institutions s’appuient sur elle pour porter des expositions engagées et exigeantes. Son travail de commissaire, ses textes et ses prises de parole publiques témoignent d’une pensée profondément tournée vers les artistes, ancrée dans la rigueur et l’intégrité.  

Nos trajectoires présentent d’étonnantes similitudes : toutes deux issues de familles façonnées par l’histoire politique, les luttes syndicales et l’exil, entre l’Afrique du Nord, la France et, plus tard, les États-Unis. C’est ce point de vue commun qui nourrit aujourd’hui la convergence de nos visions. 


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