Rencontre avec Vincent Tuset-Anrès

Publié le 30 juillet 2025

Illustration
Vincent Tuset-Anrès | © Yohanne Lamoulere

Basé à Marseille, Vincent Tuset-Anrès est depuis 2004 directeur artistique de l'association Fotokino qui se consacre à la diffusion de travaux artistiques dans le champ des arts visuels. Dans le cadre du programme IF Export — qui accompagne à l’international les créateurs et partenaires culturels français ou établis en France — l’Institut français soutient la collaboration entre Fotokino et The Mothership autour du projet Ma’an, couleurs naturelles en Méditerranée. Vincent Tuset-Anrès revient sur sa résidence à The Mothership, à Tanger, détaille les objectifs du projet et évoque sa résidence à la Villa Kujoyama, à Kyoto. 

  • Pouvez-vous nous expliquer la genèse du projet « Ma’an, couleurs naturelles en Méditerranée » ? 

The Mothership est un espace artistique multidisciplinaire conçu comme une plateforme dédiée à la création, l’expérimentation et la collaboration artistique. Le lieu se situe sur les hauteurs de Tanger, au cœur d’un domaine naturel qui accueille une biodiversité exceptionnelle, et se consacre à la question de l’usage des matériaux naturels dans la production artistique. C’était l’endroit idéal pour poursuivre une expérimentation que nous avons nous-même initiée sur ce sujet depuis plusieurs années, en particulier sur le champ de l’impression et de l’édition, et pour ancrer un faisceau de collaborations avec le Maroc. « Ma’an, couleurs naturelles en Méditerranée » nous permet ainsi de proposer un espace d’expérimentation à des designers et plasticien·nes afin de faire émerger des process novateurs et expérimentaux qui pourront servir de modèles vertueux pour de potentielles productions futures, dans un dialogue entre les deux rives de la Méditerranée. 

  • The Mothership a été fondé par l’artiste Yto Barrada qui représentera la France lors de la Biennale de Venise 2026. Comment est née la collaboration entre vos deux structures ? 

Notre première rencontre avec Yto Barrada s’est faite à Tanger, au début des années 2010, lorsqu’elle nous avait invités à la Cinémathèque pour y proposer une série d’ateliers de création. L’œuvre personnelle d’Yto, qui sera mise à l’honneur à Venise, est indissociable des multiples projets de transmission, d’éducation, de mise en commun des savoirs ou de préservation d’un patrimoine qu’elle a imaginé au fil des années. La Cinémathèque de Tanger bien sûr, qu’elle a fondée il y a une vingtaine d’années, la redécouverte du travail de l’artiste new-yorkaise Bettina Grossman, ou encore The Mothership. Tous ces projets nourrissent des formes de résistance et contribuent, tout comme le fait son travail personnel, à réinterroger les hiérarchies établies et les Histoires officielles. Je dirais que d’une certaine façon, ce sont également des sujets inhérents au projet de Fotokino. C’est sur cette intuition qu’est née notre complicité, qui dure depuis quinze ans. 

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Yto BARRADA
  • Le projet a débuté en avril, sous la forme d’une résidence croisée à The Mothership du graphiste et peintre Geoffroy Pithon et de vous-même. Vos recherches se sont concentrées sur les peintures à base de pigments naturels. Comment s’est déroulée la résidence et qu’en retenez-vous ? 

Habitué à peindre dans mille situations ou contextes différents, Geoffroy Pithon n’est pas un artiste qui a besoin d’un long temps de chauffe, c’est parti très vite. Au bout de quelques heures sur place, j’étais en cuisine pour préparer des recettes de laques et d’encres naturelles, qu’il utilisait immédiatement sur papier. C’est une collaboration très empirique que nous avons mis au point. Au fur et à mesure que le nuancier s’enrichissait, les couches de couleur se superposaient dans les dessins de Geoffroy, et l’on pouvait observer les différentes qualités de chaque préparation : opacité, viscosité, vivacité des couleurs… La résidence nous a enseigné quelque chose que l’on savait déjà, mais sans véritablement l’avoir éprouvé : on peut faire de la couleur avec tout ou presque. Avec les innombrables variétés de végétaux du jardin de Mothership (eucalyptus, peuplier, grenade, œillets, hibiscus…) mais aussi les pigments, épices ou racines trouvés dans les échoppes sur centre-ville (fuwa, dgbar, aker fassi, nila), ou encore les minéraux provençaux que j’avais emportés dans ma valise. 

  • «Ma’an, couleurs naturelles en Méditerranée » ambitionne d’établir une collaboration durable entre Fotokino et The Mothership et d’encourager la diffusion au Maroc. Pouvez-vous nous en dire plus ? Que peut-on attendre dans les mois à venir ? 

Suite à cette première résidence, nous avons également réalisé un atelier Riso à la Cinémathèque de Tanger, à destination des enfants du quartier. Nous souhaitons prolonger le travail de recherche réalisé à Mothership par des formes de transmission ou de médiation auprès d’un plus large public, puisque ces questions sont au cœur de nos missions. D’autres acteurs de la scène locale seront également associés : Think Tanger, Kiosk, l’Institut Français de Tanger, mais aussi la maison d’édition et centre d’art Kulte, située à Rabat. Ces structures pourront accompagner les résidences que nous préparons avec les artistes et designers Adrien Vescovi, Marion Mailaender, Raphaël Pluvinage et Marion Pinaffo. Au-delà des recherches qu’ils vont développer à Mothership, «Ma’an, couleurs naturelles en Méditerranée » nous permet ainsi de donner un cadre et des moyens à des complicités qui existaient mais qui avaient du mal à éclore jusqu’à lors. 

  • En tant que lauréat de la Villa Kujoyama, vous êtes en résidence à Kyoto à partir du mois d'août. Quel est le projet qui vous mène au Japon ? 

C’est un projet d’enquête sur l’écosystème du livre au Japon, en partant du champ plus restreint du livre d’artiste. Le livre est peut-être l’objet qui renouvelle le plus l’expérience émotionnelle, sensorielle et intellectuelle que peuvent en avoir ses usagers. C’est aussi un objet qui est témoin de la longue évolution des techniques de production. C’est d’autant plus vrai pour le livre d’artiste qui est un espace d’innovation et de surprises, de réinvention des protocoles de lecture, de rupture des règles académiques, ou au contraire d’inscription dans une tradition. En résumé, c’est une sorte de laboratoire de l’édition. En partant du livre d’artiste, ma recherche va ainsi me permettre de questionner les rapport conceptuels et techniques que les artistes entretiennent avec le livre au Japon. 

En savoir plus sur les résidences à la Villa Kujoyama

Résidences à la Villa Kujoyama

  • Architecture
  • Arts Visuels / Photographie
  • Cinéma
  • Création numérique
  • Débat d’idées
  • Livre
  • Métiers d’art / Design
  • Spectacle vivant / Musique

La Villa Kujoyama s’adresse à des artistes, créateurs et créatrices confirmés, ainsi qu’à des scientifiques en duo ou binôme avec des artistes, qui portent un projet de recherche original et singulier...

  • Qu’est-ce qui vous intrigue particulièrement dans leur savoir-faire ? 

Que ce soit dans les domaines de la fabrication de papier, de la reliure, de l’impression, les savoir-faire artisanaux et la longue tradition de l’édition ont contribué à façonner une esthétique du livre propre au Japon. Bien sûr, au fil du temps, le livre japonais s’est nourri des influences occidentales, mais encore aujourd’hui, c’est un territoire d’une richesse et d’une singularité unique, dont j’aurai beaucoup à apprendre. Sans compter que c’est aussi le pays de naissance de la Riso, système d’impression hybride à l’origine de l’éclosion récente de multiples maisons d’édition indépendantes à travers le monde, et qui rebattent les cartes des circuits traditionnels de fabrication et de diffusion du livre de création. 

  • Avez-vous une autre actualité dont vous voudriez nous parler ? Un message que vous souhaiteriez passer en guise de conclusion ? 

Paradoxalement, c’est un événement que je ne pourrai pas vivre qui m’occupe en ce moment, car je serai au Japon à cette période-là : avec l’équipe de Fotokino, nous préparons actuellement la première édition d’un nouveau festival dédié au design, Tangible, qui se déroulera du 10 au 26 octobre 2025 à Marseille et sur le territoire de la Métropole Aix-Marseille, en partenariat avec une vingtaine de structures locales. Marseille est un laboratoire : du vivre ensemble, des engagements collectifs et artistiques, des formes de débrouillardise et de résistance aussi. Le design et les multiples ramifications que ce champ de pratiques tisse ici n’échappent pas à la règle, d’autant que la scène locale est très riche et diverse. Cet événement permettra ainsi de mettre en lumière sa vitalité et son inventivité. Au fond, « Ma’an, couleurs naturelles en Méditerranée » procède de la même volonté : découvrir et valoriser les process vertueux et respectueux, expérimenter, mettre en commun, transmettre. 

Pour en savoir plus : rendez-vous sur https://fotokino.org/  

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