À la découverte de la Villa CreaColombia avec l'artiste Aliha Thalien
Publié le 26 février 2026
En partenariat avec les Alliances françaises de Colombie, l’Institut français de Colombie a lancé en 2025 la Villa CreaColombia, un programme de résidences artistiques et de recherche déployé à Bogotá, Cali, Barranquilla et Medellín. À travers un entretien croisé, Philippe Murcia, attaché culturel à l’Institut français de Colombie, et Aliha Thalien, l’une des premières artistes en résidence, reviennent sur la genèse du dispositif, son fonctionnement et l’expérience vécue au sein de Casablanca Casa Fernández à Bogotá, entre recherche, création et ancrage territorial.
La Villa CreaColombia est née en 2025. Pourquoi ce programme de résidences artistiques et de recherche a-t-il été créé ?
Philippe Murcia : La Villa CreaColombia est née d’une réflexion menée avec l’Institut français autour de la nécessité de créer un programme de résidences clair, lisible et identifiable, capable de fonctionner comme un véritable appel à la rencontre pour les artistes. L’objectif était d’accueillir des artistes français en Colombie, tout en intégrant dès le départ une logique de réciprocité, permettant aussi à des artistes colombiens de développer des projets en France.
Nous avons souhaité concevoir ce programme comme un projet commun, fondé sur un appel à candidatures conjoint et sur un réseau de partenaires, afin de dépasser une vision centrée sur les capitales. La Colombie, comme la France, offre une grande diversité de territoires, de contextes culturels et de scènes artistiques, urbaines comme rurales, qui constituent autant de sources d’inspiration.
Le programme s’est d’abord structuré autour de la mobilité des artistes français vers la Colombie, en s’appuyant sur la Fabrique des Résidences de l’Institut français. Cette première étape a permis de poser les bases du dispositif et de créer les conditions nécessaires pour développer, dans un second temps, la mobilité réciproque des artistes colombiens vers la France, au cœur du projet de la Villa CreaColombia.
L’enjeu est de créer une dynamique réellement gagnant-gagnant, où la recherche de l’artiste nourrit le projet du partenaire local, et inversement.
Le dispositif s’appuie sur un réseau d’Alliances françaises et de partenaires culturels dans quatre grandes villes du pays. Comment fonctionne concrètement cette coopération ?
Philippe Murcia : Le programme s’appuie sur le réseau des Alliances françaises en Colombie, qui compte treize implantations. Nous avons choisi de travailler avec quatre villes, Bogotá, Medellín, Barranquilla et Cali, en raison de la richesse et de la singularité de leurs écosystèmes culturels. Chacune incarne un univers très différent, qu’il s’agisse de la capitale multiculturelle, de la Caraïbe, du Pacifique afrodescendant ou encore de Medellín, ville à la fois urbaine, verte et foisonnante d’imaginaires contemporains.
Concrètement, chaque résidence repose sur une architecture tripartite : l’Institut français de Colombie assure la coordination générale, une Alliance française garantit l’ancrage local côté français, et un partenaire culturel colombien accompagne l’artiste sur le plan artistique et professionnel. Ce partenaire est choisi en fonction de la discipline, des thématiques de recherche et des pratiques de l’artiste, afin de l’inscrire pleinement dans l’écosystème local.
Le fonctionnement est volontairement souple et sur mesure. Chaque résidence est pensée au cas par cas, en lien étroit avec les attentes de l’artiste et les terrains d’expérimentation proposés par les partenaires colombiens : pratiques participatives, recherches urbaines, danse, arts visuels ou performances. L’enjeu est de créer une dynamique réellement gagnant-gagnant, où la recherche de l’artiste nourrit le projet du partenaire local, et inversement. C’est cette interdépendance qui fait la force et la cohérence du dispositif.
Aliha Thalien, vous faites partie de la première génération de résidents de la Villa. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’y postuler et quel était votre projet à ce moment-là ?
Aliha Thalien : Ce qui m’a donné envie de postuler, c’est d’abord mon histoire personnelle. Mes deux parents sont martiniquais et j’avais depuis longtemps le désir de créer des liens avec l’Amérique latine et centrale, des territoires proches géographiquement mais avec lesquels les échanges artistiques restent, je trouve, difficiles. En cherchant des résidences sur le continent, notamment en Colombie ou au Brésil, je suis tombée sur la Villa CreaColombia, au moment où je me demandais justement comment travailler dans cette région dans un cadre professionnel.
Mon projet portait sur le lien entre les mangroves et le marronnage, et sur la manière dont cette histoire continue de produire des effets aujourd’hui, en particulier chez les populations afro-descendantes latino-américaines. J’avais envie d’explorer les similitudes et les écarts avec les territoires francophones, en tenant compte des différences de langue, de contexte démographique et culturel. C’était aussi une manière d’interroger ce qui se joue dans les pays voisins de la Martinique.
Concrètement, le projet prenait la forme d’une vidéo de science-fiction, mêlant 3D et prises de vue réelles, accompagnée d’un travail autour des perles. La résidence est arrivée à un moment charnière pour moi : comme une première étape pour ouvrir ce terrain de recherche et amorcer des connexions que je souhaite désormais poursuivre.
Philippe Murcia : Dans le cas d’Aliha Thalien, la résidence s’inscrivait pleinement dans la philosophie du programme. La Colombie est un pays caribéen, avec une forte proximité culturelle avec la Caraïbe française, et l’un de nos objectifs est de créer des ponts durables entre ces territoires. La résidence est pensée comme un outil pour activer ces circulations.
L’appel à candidatures de Bogotá ciblait des artistes travaillant sur les héritages afro-descendants et amérindiens, en lien avec la Caraïbe française. Cette approche thématique permettait d’ouvrir un dialogue entre les mondes caribéens, tout en mettant en lumière la Colombie comme un terrain encore peu identifié, alors qu’elle est le troisième pays afro-descendant des Amériques. L’enjeu était aussi de rendre cette cartographie plus lisible et d’offrir aux artistes des outils concrets pour envisager la Colombie comme un espace de recherche et de création à part entière.
Vous avez été accueillie à Casablanca Casa Fernández, un lieu artistique emblématique de Bogotá. Comment s’est déroulée la résidence et que vous a-t-elle apporté ?
Aliha Thalien : La résidence s’est déroulée dans un cadre très souple et ouvert, ce qui m’a laissé une grande liberté d’organisation. J’ai été accompagnée par les équipes de Casa Kitambo, Catherine et Monica, qui m’ont offert un accès précieux à une bibliothèque, à de nombreuses ressources et à un réseau de personnes à rencontrer pour nourrir ma recherche. C’était avant tout une résidence de recherche, centrée sur les rencontres, les lectures, les expositions et l’exploration des contextes locaux.
Cette immersion a profondément déplacé mon projet. J’étais arrivée avec des idées préconçues, et Bogotá s’est révélée très différente de ce que j’imaginais, notamment sur la présence des communautés afro-descendantes, davantage situées sur le littoral. Ce constat m’a conduite à prolonger mon travail à Carthagène, afin de mieux comprendre les enjeux caribéens et les contrastes entre ces territoires.
La résidence m’a aussi permis d’assumer un temps long de création. Le projet, qui mêle recherche, 3D et fiction, continue d’évoluer et s’inscrit désormais dans une temporalité plus lente, étendue sur plusieurs mois, voire années. Les échanges avec des chercheuses, des chercheurs et artistes, comme Nohora Arrieta Fernàndez, enseignante à UCLA, Felipe Arturo et Diana Ángulo, enseignants à l’université du Rosario, ou encore Javier Ortiz Cassiani notamment autour du marronnage, des mangroves, de la biodiversité sud-américaine et de la place des personnes afro-descendantes dans la société colombienne, ainsi que la découverte de lieux comme les musées de l’or à Bogotá et Carthagène, ont ouvert de nouvelles pistes, toujours en cours d’élaboration.
Cette immersion a profondément déplacé mon projet. J’étais arrivée avec des idées préconçues, et Bogotá s’est révélée très différente de ce que j’imaginais.
Philippe, comment voyez-vous l’avenir de la Villa CreaColombia ? Comment comptez-vous développer ce programme de résidences ?
Philippe Murcia : L’avenir de la Villa CreaColombia repose d’abord sur sa pérennisation. Le programme a été pensé sur un cycle de plusieurs années, notamment grâce à des dispositifs comme la Fabrique des Résidences, qui offrent une visibilité et une stabilité sur trois ans. Cela permet de consolider les partenariats, d’affiner les méthodes de travail et d’inscrire le projet dans la durée, au-delà des personnes qui le portent ponctuellement.
Un axe central de son développement reste la réciprocité. De nombreux acteurs colombiens comme des institutions culturelles, des agences publiques ou des musées expriment aujourd’hui le souhait de voir leurs artistes circuler davantage en France, dans de bonnes conditions. La Villa CreaColombia apporte précisément une qualité d’accompagnement et une attention au cadre des résidences : choix partagés des artistes, implication des partenaires locaux dès les jurys, et respect des temporalités de recherche, sans obligation immédiate de production.
L’enjeu est aussi de préserver cette souplesse, qui permet aux artistes d’explorer, de bifurquer, de laisser place à la sérendipité, comme dans le cas de résidences conçues avant tout comme des temps de recherche fertile. À plus long terme, le programme pourra s’élargir à de nouveaux territoires encore absents de la cartographie actuelle, comme l’Amazonie, à condition de réunir les moyens et les partenaires nécessaires. Il s’agit donc à la fois de consolider le noyau existant et de penser une croissance progressive, au service d’une circulation artistique réellement partagée entre la Colombie et la France.
Aliha Thalien, après cette résidence, de quoi sera fait 2026 pour vous ?
Aliha Thalien : En 2026, je vais poursuivre le développement du projet amorcé pendant la résidence, en l’inscrivant dans un temps long, qui correspond davantage à ma manière de travailler aujourd’hui. Je compte produire une installation présentant un court-métrage et un ensemble de sculptures et je suis actuellement en train de terminer l’écriture de la partie film.
En parallèle, je me consacre surtout à l’écriture et à la préparation de mon premier long métrage, un projet qui m’apprend à ralentir et à accepter des temporalités plus étendues. Le tournage d’une première partie est prévu début 2026. Il s’agit d’un documentaire hybride, situé entre la Martinique et la région parisienne, qui interroge les conséquences du BUMIDOM, le dispositif mis en place dans les années 1960 pour organiser la migration des populations ultramarines vers l’Hexagone. Ce programme, auquel ma grand-mère a elle-même participé, a profondément marqué les trajectoires individuelles et collectives, et continue d’avoir des effets visibles aujourd’hui, notamment sur le vieillissement de la population martiniquaise.
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