Federico Vacas (IPSOS) : comment renforcer l’attractivité de la langue française ?
Publié le 20 mars 2025
À l'occasion de la Journée internationale de la francophonie ce 20 mars, Federico Vacas, directeur du département Politique et Opinion d'IPSOS, nous présente les résultats et les enseignements à tirer d'une enquête, commandée en 2024 par l'Institut français, sur la perception de la langue française à travers le monde. Comment renforcer l'attractivité de la langue française ? Quelles stratégies mettre en place ? Federico Vacas nous apporte des éléments de réponse.
Il faut se servir de l’attractivité, de l’intérêt que suscite la culture française pour approcher un public plus vaste, qui pourrait se lancer dans l’apprentissage du français.
À l’initiative de l’Institut français, IPSOS a réalisé une enquête sur la perception de la langue et de la culture française à travers le monde. Pouvez-vous présenter cette enquête menée dans 12 pays pilotes de février à septembre 2024 ?
Cette très vaste enquête pour l'Institut français, réalisée dans douze pays, a été effectuée en deux temps : d’abord, six pays au mois de février/mars, puis une deuxième vague autour de l’été et du mois de septembre pour six autres pays. L'idée n’était pas d’avoir un échantillon représentatif du monde entier, mais de pouvoir prendre la température sur le sujet dans les quatre coins du monde. Nous avons travaillé, par exemple, aux États-Unis, en Colombie, en Chine, au Nigeria, en Pologne, en Corée, au Maroc ou encore en Arabie Saoudite.
Il s'agissait d’interroger les populations locales sur un certain nombre de sujets dont l’image et les univers d’évocation de la France, ainsi que l’image de la France dans ces pays concernant la culture. Nous avons évidemment questionné ces habitants sur l’image de la langue française afin de savoir comment elle est perçue, puis nous avons abordé la question de l’intérêt pour l’apprentissage de la langue et, enfin, la question des freins et des motivations pour apprendre la langue française. Dans chacun des pays, nous avons évolué auprès d’un échantillon de 2000 personnes : il y avait la volonté de la part de l’Institut français d’interroger un échantillon large pour pouvoir regarder les résultats d’ensemble dans chacun des pays mais aussi les observer dans le détail selon les catégories de populations. Dernier point important : il s’agissait d’échantillons représentatifs des populations locales, les répondants n’avaient donc aucun lien particulier avec l’Institut français ni avec la France de façon plus générale.
Si vous deviez ne retenir que trois points parmi les résultats de l’enquête, quels seraient-ils ?
Énormément d'informations figurent dans cette enquête, c'est absolument passionnant. Trois points me semblent importants à retenir et sont encourageants pour les objectifs de l’Institut français. Dans un premier temps, la langue française dispose d’une bonne, voire d’une très bonne image : nous obtenons un chiffre de 85% en moyenne de bonne image, dont 30% qui ont une très bonne image de la langue française. C’est important car, en général, quel que soit le public interrogé, les répondants ont tendance à se positionner sur des réponses plutôt positives ou plutôt négatives. La langue française est perçue comme une belle langue, une langue romantique et elle est aussi considérée comme utile par presque les ¾ des répondants interrogés dans les douze pays (73%). En termes d'images, des axes d'améliorations sont toutefois possibles quand on demande aux habitants des différents pays si la langue française considérée comme utile est un gage de réussite professionnelle ou scolaire puisque les scores sont plus faibles. Plus de la moitié des habitants vont répondre oui, mais on tourne autour de 55% à peu près. Il y a du travail à faire là-dessus pour renforcer l’attractivité du français, même s’il y a des bases qui sont encourageantes.
Dans un second temps, sur la question de l'apprentissage, plus de la moitié des habitants (56%) sont intéressés par l’apprentissage du français. 25% disent même être « vraiment intéressés par l'apprentissage de la langue française ». Ramené à la population de chacun de ces pays, cela représente un vivier très conséquent de personnes intéressées par l’apprentissage de la langue française.
Enfin, quand on teste les différentes initiatives qui pourraient encourager les sondés à se lancer dans l’apprentissage de la langue française, la participation à un événement sur la langue et sur la culture française ressort en premier. Pour ces personnes, le français n’est pas juste la langue française : il faut avoir une démarche commune entre la langue française et la culture française dans un sens beaucoup plus large.
Il faut avoir une démarche commune entre la langue française et la culture française dans un sens beaucoup plus large.
Avez-vous été particulièrement surpris par l’un des résultats ?
Plusieurs points sont, en effet, surprenants, notamment le fait de retrouver des ressemblances entre des pays qui sont très éloignés géographiquement et différents culturellement. Par exemple, la Colombie et le Nigeria ont tous deux une très bonne image de la France et un très fort intérêt pour l’apprentissage de la langue française. Ils se situent à des niveaux bien plus élevés que la moyenne des douze pays dans lesquels on a travaillé. Concernant la question de l'intérêt de l'apprentissage, on pourrait, par ailleurs, se dire qu'il est plus présent dans les catégories socioprofessionnelles supérieures, mais l’enquête montre que ce n’est pas nécessairement le cas. Il y a certes un intérêt non négligeable dans ces catégories supérieures, mais il est au moins équivalent, voire plus fort dans certains pays auprès des catégories plus populaires. L’apprentissage du français peut, dans ce contexte, apparaître comme un outil pour améliorer leur quotidien, leur situation professionnelle ou personnelle.
Comment l’enquête peut-elle être utilisée, notamment par le réseau culturel français à l’étranger, pour renforcer l’attractivité de la langue française ?
La richesse de l'enquête permet de comprendre qu'il n'est pas possible d'appliquer le même schéma en termes de stratégies pour chacun des pays. Aucune stratégie commune ne peut être dupliquée d’un pays à un autre, car l’enquête montre que les publics intéressés ne sont pas nécessairement les mêmes alors que leurs motivations et leurs freins diffèrent. C'est pourquoi il est indispensable de relier la question de la langue française à la culture française de manière générale. Il faut se servir de l’attractivité, de l’intérêt que suscite la culture française pour approcher un public plus vaste, qui pourrait se lancer dans l’apprentissage du français. La langue française peut susciter plus d’intérêt, atteindre un public bien plus vaste si elle est reliée à la culture française et si les différentes dimensions de la culture française n’avancent pas séparément.
Il faut se servir de l’attractivité, de l’intérêt que suscite la culture française pour approcher un public plus vaste, qui pourrait se lancer dans l’apprentissage du français.
Suite à cette étude, quelles sont les pistes d’exploration possibles et les stratégies qui peuvent être lancées pour encourager l’apprentissage du français ?
Plusieurs pistes sont possibles, notamment l'organisation d'événements sur la langue et sur la culture française. Dans certains pays, on voit clairement que la langue française n’est pas perçue comme un outil important, valorisé sur le marché professionnel alors que, concrètement, il y a bien sur place des entreprises françaises qui sont présentes. Dans d'autres pays, la question de l’utilité de la langue française pour les études est perçue comme un point moins saillant même si, dans les faits, cela pourrait aussi apporter des choses aux publics jeunes et étudiants. Nous avons également réalisé des groupes qualitatifs en Espagne où, après avoir interrogé des parents et des étudiants, nous nous sommes aperçus que l'apprentissage du français avait une dimension quasiment archaïque. Selon les pays, il y a des dimensions différentes à travailler : l’image de la France ou l’image de l’apprentissage de la langue française, qui lui donne l'image d'une langue un peu conservatrice, traditionnelle et moins utile dans la pratique.
Un mot plus personnel pour conclure : d’origine argentine, le français n’est pas votre langue maternelle. Comment avez-vous eu, personnellement, envie d’apprendre le français ? Quel est votre rapport à la langue et à la culture française ?
Je dis toujours, dans mes échanges avec l’Institut français, que je suis moi-même un pur produit du réseau culturel français à l’étranger. Dans mon cas personnel, l’apprentissage de la langue française n’a pas été un choix puisque j’ai été scolarisé à deux ans et demi au Lycée français de Buenos Aires, dans lequel ma mère était enseignante pour la partie espagnole. J’y ai été scolarisé de la petite section jusqu’à la terminale, où j’ai obtenu, à la fois, mon bac français et argentin. En termes de langue et de culture, j’ai vécu dans un milieu très concerné, avec des Français, des Argentins mais aussi beaucoup d’élèves d’autres nationalités. Ce qui est intéressant dans les lycées français, c’est cette dimension multiculturelle, qui permet de voir que le réseau d’éducation nationale français est unique au monde.
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