Atelier de traduction "Livres des deux rives": l'auteur Eric Chacour revient sur son expérience de tuteur

Publié le 1 juillet 2025

Écrivain québécois d’origine égyptienne, Éric Chacour est l’auteur de Ce que je sais de toi, un premier roman à succès publié aux éditions Philippe Rey. Invité à encadrer l’atelier de traduction organisé au Caire en mai dans le cadre du programme de l’Institut français “Livres des deux rives”, il revient sur son expérience de tuteur et nous parle de ses échanges avec ces jeunes traductrices et traducteurs.

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Au-delà de leur capacité à trouver les mots et à faire chanter un texte, il y a surtout un lecteur exigeant derrière un traducteur littéraire.

Votre premier roman, Ce que je sais de toi, s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires et a été traduit en plus de dix langues. Comment est né ce projet d’écriture ?

L’écriture de ce livre était, avant tout, un défi que je me suis lancé. Je n’ai jamais étudié la littérature, ni suivi de cours de création, mais je voulais écrire un roman avec des intrigues et des sentiments humains, des personnages auxquels on s’attache et les situer dans le contexte de l’Égypte de mes parents. J’avais en tête cette histoire qui me semblait belle, mais sans savoir si j’aurais le talent de la raconter. Écrire a longtemps été un passe-temps pour moi : je n’imaginais pas en faire un livre publié, et encore moins une reconversion, mais la vie nous surprend parfois.

Vous avez démarré l’écriture de ce roman une dizaine d’années avant sa publication. De quelle manière s’est déroulé le cheminement d’écriture ? Quelles ont été les évolutions du texte au fur et à mesure des années ?

Pour écrire ce livre, j’avais besoin d’un plan structuré et précis, de savoir, chapitre par chapitre, ce qui allait se passer. À partir de ce moment, je me suis laissé le temps de le dérouler, d’écrire l’histoire qui s’appuyait sur ce plan. C’est un premier roman donc personne ne m’attendait : je n’avais pas de pression, pas d’éditeur, pas de lecteurs impatients, et même mes proches ne savaient pas que j'écrivais. La rédaction s’est déployée sur plus d’une quinzaine d’années, entre le début de ma vingtaine et l’approche de la quarantaine. L’histoire n’a pas vraiment évolué par rapport à mon projet de départ car je savais assez tôt ce que j’avais envie de raconter et la manière dont je voulais le faire, mais je crois que c’est une période de la vie où le style change, s’affine… Tout un travail de cohérence a donc été nécessaire à l’issue du processus, surtout que j’écris dans le désordre. Il y a également eu un travail éditorial, réalisé avec Catherine Leroux, une autrice québécoise de grand talent. C’était la première fois que le texte s’ouvrait à la lumière de quelqu’un d’autre et collaborer avec une personne de son envergure était quelque chose de galvanisant.

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Dans le cadre du programme “Livres des deux rives” de l’Institut français, vous avez été tuteur de l’atelier de traduction organisé au Caire durant le mois de mai. Comment se présentait cet atelier ? 

L’histoire de mon roman se déroule en Égypte, où l’Institut français et l'agence Karkadé ont organisé cet atelier de traduction. C’était une séquence particulière pour moi puisque ce livre avait connu un beau succès dans plusieurs pays mais n’était pas encore sorti en arabe. Revenir en Égypte, pour la première fois dans ce contexte littéraire, pouvoir en parler, rencontrer des libraires et un public là-bas était assez inoubliable. C’était touchant d’entendre des phrases que j’avais écrites, prononcées dans la langue de mes personnages, et de distinguer leurs prénoms lors des lectures à voix haute des traductions par les jeunes apprentis. 

Il s’agissait véritablement d’une sensibilisation à la traduction littéraire. L’idée était de rassembler une quinzaine de jeunes traductrices et traducteurs afin qu’ils travaillent sur des extraits choisis en raison des difficultés qu’ils pouvaient présenter dans leur transposition du français vers l’arabe. 

Quelles ont été les grandes étapes de cet encadrement ? Comment se sont déroulés les échanges avec les jeunes traductrices et traducteurs ?

L’atelier a duré quatre ou cinq jours, ce qui nous a permis de bien nous connaître et de nouer des affinités, de nous rapprocher et, parfois même, de nous confier. La première étape a été la sélection d’un certain nombre d’extraits : celle-ci a été réalisée par Sahar Youssef, la traductrice encadrante de l’atelier, avec l’aide de l’agence Karkadé. Sur cette base, nous avons fait travailler les jeunes, de manière individuelle ou en groupe, pour qu’ils puissent proposer leurs traductions de chacun des extraits. Cela leur permettait d’échanger et de confronter leurs points de vue sur la meilleure manière de restituer un texte. Il s’agissait de rester fidèle à ce que l’auteur avait voulu dire, tout en essayant de conserver la petite mélodie de son écriture. 

La traduction est une passerelle obligée vers des publics qui ne parlent pas votre langue, elle peut être, à la fois, frustrante et enthousiasmante. 

Les traductrices et traducteurs ont pu travailler sur des extraits de votre œuvre. Quel regard portez-vous sur le travail effectué durant cet atelier ?

Mon rôle consistait surtout à leur transmettre mon intention derrière l’écriture des différents passages, pour les aider à comprendre le choix d’un terme ou d’une formule. Ne parlant pas l’arabe, j’aurais été en peine de donner un avis sur la qualité de leurs traductions mais c’était passionnant de prendre part à leurs débats sur la difficulté de traduire certaines métaphores et la manière de porter un texte à un nouveau public, qui n’a pas forcément les mêmes référents culturels. La majorité des traductrices et traducteurs étaient arabophones et avaient le français en langue apprise mais il y avait aussi des personnes dont le français était la langue maternelle : c’était très intéressant de voir les dynamiques que cela pouvait créer à l’intérieur d’un groupe et comment ils pouvaient s’aider à construire le texte, mais aussi à faire le pont entre les deux langues. 

Au fil des traductions que ce livre a connues depuis sa sortie, je me suis aperçu que les traducteurs sont parmi les personnes qui m’ont le plus aidé à comprendre ma propre écriture. Une traductrice ou un traducteur qui veut bien faire son travail vous oblige à verbaliser votre intention derrière une phrase, et celle-ci n’est pas toujours pleinement consciente.

Pour terminer, quelle place accordez-vous à la traduction ? Y pensez-vous dès l’écriture comme une future étape de la vie de vos œuvres ?

Au moment de l’écriture, je ne pensais même pas à la publication donc l’idée de traductions était très éloignée. C’est vraiment une chose que j’ai découverte avec la sortie de ce livre et l’engouement qu’il a pu susciter. La traduction est une passerelle obligée vers des publics qui ne parlent pas votre langue, elle peut être, à la fois, frustrante et enthousiasmante. Frustrante car quelqu’un d’autre choisit des mots dans une langue que vous ne maîtrisez pas alors que la littérature est un domaine dans lequel l’auteur maîtrise à peu près tout. Mais elle est aussi enthousiasmante lorsque l’échange devient une réécriture à quatre mains qui il s’agit de surmonter une difficulté spécifique. Les traductrices et les traducteurs sont parmi les meilleurs lecteurs d’un texte, je l’ai encore constaté récemment en discutant avec ma traductrice japonaise. Elle avait mis le doigt sur des détails que personne n’avait encore relevés et dont elle tirait des retours de lecture d’une grande pertinence. Au-delà de leur capacité à trouver le mot juste et à faire chanter un texte, il y a surtout un lecteur exigeant derrière un traducteur littéraire.

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Livres des deux rives

Issu du Sommet des deux rives, financé par le Fonds Équipe France du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le programme Livres des deux rives est piloté par l’Institut français.

Ce projet vise à soutenir le dialogue entre les sociétés civiles des rives Nord et Sud de la Méditerranée par des actions de coopération autour du livre.

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