Entretien avec César Debargue (Villa Kujoyama)

Publié le 13 janvier 2026

Illustration
César Debargue | © DR

Lauréat 2025 de la Villa Kujoyama, César Debargue développe un travail à la croisée de l’anthropologie, de l’image documentaire et de la recherche artistique. Après une résidence à Kyoto, il poursuit le projet Nuages flottants, qui vient d’être réédité en fanzine. Il nous parle de son exploration du Japon, mais aussi de sa découverte des sentō, les bains publics japonais. 

Vous avez découvert les sentō lors de votre premier voyage au Japon. Qu’est-ce qui vous a marqué et pourquoi avez-vous décidé de travailler sur ces bains publics japonais ?

J’ai découvert les sentō un peu par hasard, lors de mon premier séjour d’études au Japon. Un camarade m’a emmené dans un bain public après les cours, et en quelques minutes, je me suis retrouvé nu, à partager un bain avec mon professeur d’université et mes camarades de classe. Pour un Français, cette expérience était totalement déroutante, et c’est devenu mon premier véritable choc culturel. 

Très vite, j’ai compris que ces lieux avaient une dimension sociale essentielle. Sans parler la même langue, aller au bain régulièrement avec cet ami est devenu une manière de créer du lien : au Japon, on appelle cela hadaka no tsukiai, “la socialisation par la nudité”. Le simple fait de partager cet espace crée une forme d’intimité et de confiance qui m’a profondément marqué. En y allant presque quotidiennement, j’ai aussi découvert la richesse visuelle des sentō : leur architecture proche des temples, les carreaux de céramique colorés, les fresques murales, les rideaux, les objets rétro… Un véritable patrimoine graphique. 

Pour un cours, j’ai réalisé un fanzine sur ces bains, ce qui m’a conduit à rencontrer des gérants de sentō, dont Minato-san, à Kyoto, qui m’a confié ma première commande : illustrer une serviette vendue dans son établissement. Cette expérience m’a donné envie de continuer à travailler sur ces bains publics, que je considère aujourd’hui comme des lieux essentiels du tissu social japonais. 

En 2022, vous retournez au Japon pour initier Nuages Flottants. Pouvez-vous nous parler de ce projet ?

En 2022, j’ai enfin pu retourner au Japon après plusieurs années d’attente dues à la pandémie. Le pays était resté fermé très longtemps, et dès que les frontières ont rouvert, je suis parti avec ma compagne, Luna Duchaufour-Lawrance, photographe et scénographe. J’avais envie de lui faire découvrir ce que j’avais vécu dans les sentō, et surtout de créer un projet à quatre mains : allier sa photographie à mon travail de dessin, de texte et d’édition pour documenter ces lieux en profondeur. 

Nous avons passé trois mois à Kyoto, à rencontrer et interviewer les personnes qui font vivre les bains publics. C’était un moment très particulier : juste après le Covid, beaucoup de sentō historiques, parfois centenaires, étaient en train de fermer, faute de clients ou de successeurs. Cette disparition progressive avait quelque chose de profondément mélancolique, car lorsqu’un sentō ferme, c’est tout un morceau de vie de quartier qui disparaît. 

Guidés par Minato-san, gérant de sentō Umeyu et ami de longue date, nous avons pu entrer dans ces lieux en transition et recueillir des témoignages précieux, tout en rencontrant une jeune génération de gérants, qui tente de revitaliser ces bains en y organisant expositions, collaborations et événements culturels. Une manière d’inventer un futur à ces espaces menacés. Ce travail a abouti à un livre, Nuages Flottants, qui a rencontré un très bel accueil. 

J’avais découvert la Villa Kujoyama lors de mon précédent séjour à Kyoto, en rencontrant plusieurs lauréats, et j’avais été impressionné par l’énergie du lieu et la diversité des projets menés. 

En tant que lauréat de la Villa Kujoyama, vous avez bénéficié d’une résidence à Kyoto, en début d’année, afin de poursuivre le projet Nuages Flottants. Comment s’est déroulée la résidence ?

Ma résidence à la Villa Kujoyama a été un moment extrêmement riche. J’avais découvert la Villa lors de mon précédent séjour à Kyoto, en rencontrant plusieurs lauréats, dont Sébastien Desplat, et j’avais été impressionné par l’énergie du lieu et la diversité des projets menés. 

J’ai donc candidaté pour poursuivre Nuages Flottants, avec l’envie d’explorer les sentō sous un angle artistique encore peu abordé. Être sélectionné m’a permis de revenir plusieurs mois à Kyoto et de continuer cette recherche dans des conditions exceptionnelles. Ce qui a vraiment rendu la résidence unique, c’est la possibilité de rencontrer et de travailler avec de nombreux artisans d’art : céramistes, teinturiers, maîtres de l’indigo, imprimeurs d’estampes… La Villa facilite ces rencontres et nous accompagne dans ces dialogues. J’ai aussi eu la chance d’être entouré d’une promotion de lauréats très inspirants, avec qui les échanges ont été extrêmement stimulants. 

Sur place, j’ai orienté mon travail vers la jeune génération qui revitalise les sentō en les pensant comme des lieux culturels capables d’accueillir performances, expositions ou événements. Cela m’a permis de mener des collaborations très concrètes, notamment avec l’artiste Riku Matsuzaki. Toutes ces rencontres, ces techniques, ces savoir-faire ont nourri ma pratique d’illustrateur d’une matière incroyable. Je repars avec un corpus immense à explorer, qui, je le sais, continuera d’influencer mon travail pendant longtemps. 

Ce qui a vraiment rendu la résidence unique, c’est la possibilité de rencontrer et de travailler avec de nombreux artisans d’art : céramistes, teinturiers, maîtres de l’indigo, imprimeurs d’estampes… 

Avez-vous une rencontre ou une anecdote particulièrement marquante à nous partager ?

Oui, plusieurs rencontres m’ont marqué, mais l’une des plus fortes reste celle avec Riku Matsuzaki, artisan spécialiste de l’indigo à Kyoto. Nous avons passé plusieurs jours ensemble à créer un noren, c’est-à-dire un rideau d’entrée traditionnel, pour le bain Inomatsu Onsen. La pièce porte vraiment la trace de cette rencontre. Je peux également parler de mon voyage sur l’île de Yakushima, au sud de Kyushu, une île sauvage, peuplée de singes, de biches et de sources chaudes incroyables. Avec Luna, nous y avons vécu une semaine magique et fait des rencontres incroyables lors du Yakushima Photography Festival.

César Debargue & Luna Duchaufour-Lawrance - Nuages Flottants (Zine) | © Siesta Books

Après une première parution en 2024, le livre Nuages Flottants fait l’objet d’une réédition dans une version fanzine, enrichie de textes et de photographies collectés durant votre résidence à la Villa Kujoyama. Que souhaitez-vous transmettre et raconter avec cette nouvelle édition ? 

Pour cette nouvelle édition de Nuages Flottants, l’idée était vraiment d’enrichir le premier livre avec toute la matière accumulée pendant ma résidence à la Villa Kujoyama. Les photographies sont réalisées par Luna Duchaufour-Lawrance, avec qui je forme un duo depuis le début du projet, tandis que je m’occupe davantage des textes, des interviews et de l’édition. La résidence m’a permis de collecter de nouveaux récits, notamment grâce à l’historien des bains Shinobu Machida, qui nous a transmis une vision passionnante de l’histoire des sentō. Nous avons aussi élargi notre terrain de recherche avec un voyage sur l’île de Yakushima, au sud du Japon, qui nous a donné l’occasion de documenter d’autres pratiques du bain, liées aux sources volcaniques et aux paysages naturels. Le format fanzine répond à une envie de rendre ce travail plus accessible : un objet plus léger, moins coûteux, plus facilement transportable. J’ai constaté un véritable engouement, en France comme au Japon, pour ce regard extérieur posé sur une culture quotidienne mais fragile. Avec cette édition, j’ai envie de partager cette passion et rendre hommage à ces lieux. 

Le lancement a été effectué à OGATA, un établissement situé à Paris qui fait aussi bien office de galerie que de salon de thé et de restaurant. Comment cela s'est-il dérouler ? (ndlr : un second évènement de lancement aura lieu à Fotokino le 29 janvier)

Le lancement à OGATA était simple et convivial. L’idée était surtout de présenter le livre, d’échanger avec le public et de partager l’envers du projet le temps d’une soirée. OGATA, partenaire de l’Institut français, est un lieu qui me semblait idéal pour cela : l’atmosphère y est très belle, le rapport à l’artisanat très fort, ce qui fait directement écho à ce que j’ai exploré pendant ma résidence. C’est aussi l’occasion de rencontrer celles et ceux qui s’intéressent au livre, après des mois de travail souvent très solitaires, et de laisser ensuite l’ouvrage suivre sa propre vie. J’espère d’ailleurs que d’autres lancements suivront, à Marseille, à Kyoto ou à Tokyo. 

La post-résidence que je mène actuellement avec la Villa Kujoyama m’ouvre justement la possibilité de prolonger ces recherches : que ce soit en collaborant avec des artisans rencontrés à Kyoto ou en allant explorer d’autres cultures du bain, au nord du Japon, en Italie, en Islande ou ailleurs. Chaque lancement est une étape, mais aussi un point de départ pour de nouvelles découvertes. 

Un second lancement est prévu le jeudi 29 janvier à Fotokino (Marseille). Voir toutes les informations


Résidences à la Villa Kujoyama

  • Architecture
  • Arts Visuels / Photographie
  • Cinéma
  • Création numérique
  • Débat d’idées
  • Livre
  • Métiers d’art / Design
  • Spectacle vivant / Musique

La Villa Kujoyama s’adresse à des artistes, créateurs et créatrices confirmés, ainsi qu’à des scientifiques en duo ou binôme avec des artistes, qui portent un projet de recherche original et singulier...

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