Rencontre avec Hélène Gaudy et Marwan Chahine sur leur expérience avec le programme "Livres des deux rives"
Publié le 5 août 2025
Sélectionnés par les jeunes du dispositif “Atelier des deux rives” dans le cadre du programme de l’Institut français “Livres des deux rives”, Marwan Chahine et Hélène Gaudy ont pu échanger avec eux lors du festival Littérature Live, qui a eu lieu du 19 au 25 mai à la Villa Gillet à Lyon. Ils reviennent sur cet événement, les discussions tissées lors de cette rencontre et l’importance de la traduction.
Tous deux auteurs, les dix jeunes du dispositif de formation à la critique littéraire « Atelier des deux rives » ont choisi de chroniquer vos romans Archipels et Beyrouth : 13 avril 1975. Quelle a été votre réaction à cette annonce ?
Marwan Chahine : J’étais heureux et ému de voir l’intérêt des jeunes, notamment de l’autre côté de la Méditerranée. J’ai été surpris dans le sens positif du terme car je pensais que le sujet était un peu ardu et je n’avais pas imaginé que ce livre serait choisi. Ma première réaction a donc été d’être content et ému par cette sélection.
Hélène Gaudy : Pour moi aussi, c’était vraiment émouvant et réjouissant, surtout que, dans mon cas, il s’agit d’un livre sur un père vieillissant. Ce sont des questions que je me suis posées à l’âge adulte et c’est un texte sur la mémoire et la transmission. J’ai été surprise et heureuse que cela touche des gens beaucoup plus jeunes et j’ai trouvé qu’ils avaient une grande maturité dans l’approche du texte. Ils ont écrit des chroniques littéraires sur le livre et j’ai vraiment été impressionnée par leur sensibilité littéraire et leur sensibilité tout court, par la manière dont ils arrivaient à dégager des thématiques, à faire des échos avec des expériences personnelles. Ce qu'ils m’ont renvoyé dans leurs lectures était extrêmement enrichissant : à travers leur regard, c’était une autre manière de voir mon texte, d’envisager ce que j’avais voulu y mettre.
Dans ce cadre, vous avez rencontré les dix jeunes du dispositif lors du festival Littérature Live (19-25 mai) organisé par la Villa Gillet, à Lyon. Comment se sont déroulés les échanges ?
Marwan Chahine : J’ai rencontré les jeunes du dispositif de façon informelle, puis ils étaient présents à la discussion à laquelle je participais moi-même le soir. Le lendemain, nous avons eu un échange plus approfondi au cours duquel on est revenu sur les textes qu’ils avaient produits. Leurs textes étaient très pertinents et c’était fascinant de les voir les prendre à ce point au sérieux : cela m’a mis dans une position de responsabilité et m’a rappelé que ce que nous faisions n’était pas anodin. Nous avons également eu un échange pour discuter des textes écrits, puis, plus généralement, du métier d’écrivain et du sens de la critique.
Hélène Gaudy : C’était un moment joyeux et agréable, où chacun a pris la parole en expliquant son parcours et son rapport au livre. J’ai été confrontée à des jeunes qui étaient vraiment passionnés par le livre : c’était enthousiasmant de rencontrer des jeunes habités aussi intensément par l’envie de lire et d’écrire. J’ai eu l’occasion de faire plusieurs voyages en Tunisie et en Algérie pour écrire, ce qui m’a permis d’arriver dans un pays en essayant de comprendre comment ça fonctionne et quels enjeux traversent les jeunes là-bas. C’était un joli retournement d’être à la place de celle qui rencontre des jeunes ayant fait le voyage pour venir en France. Il y avait également des échanges sur la façon dont on appréhende un pays dans lequel on arrive, où l’on ne connaît pas les usages et où l’on essaie d’échanger sur ces questions-là. Je me suis retrouvée 20 ans après dans la position inverse avec des échanges très pertinents et sensibles. J’ai trouvé beaucoup d’acuité dans la lecture et des échos sur des expériences personnelles, même si nous n’avons pas le même âge, ni le même vécu. C’était l’occasion d’échanger sur des choses assez profondes, intimes, qui ne sont pas forcément faciles à aborder avec des inconnus en faisant du livre un vecteur pour nous rejoindre sur des choses assez universelles.
L’écriture est une attention au monde, à ce qui nous entoure, qui se situe dans l’autorisation, dans le fait de se dire qu’on a le droit de s’emparer de tout ça et d’essayer d’en faire quelque chose.
Qu’avez-vous pu apporter à ces jeunes formés à la critique littéraire ?
Marwan Chahine : C’est drôle car j’ai vraiment l’impression qu’ils m’ont apporté beaucoup de choses, presque plus que ce que j’ai pu leur apporter. J’ai voulu communiquer sur le processus d’écriture et sur ce à quoi ressemble une vie d’écrivain. Cela a permis de tester de façon plus approfondie certaines hypothèses sur le texte dont la plupart étaient pertinentes et d’autres un peu moins. Nous avons pu échanger sur le métier d’écrivain et, s’ils étaient ravis de pouvoir poser toutes ces questions, je l’étais tout autant d’avoir des personnes qui s’étaient autant investies dans la compréhension de mon texte.
Hélène Gaudy : J’ai aussi eu l’impression de recevoir beaucoup. Un peu plus tard, j’ai vu la vidéo d’une étudiante, qui parlait des rencontres et disait que ça l’avait aidée à se lancer, que ça l’avait encouragée à se dire que, finalement, l’écriture n’était pas réservée à certaines personnes. Ça m'a beaucoup réjouie de l’entendre dire que chacun a en soi la matière qui permet de créer un texte. J’essaie toujours de faire passer dans des rencontres l’idée que l’écriture est un processus de transformation et que ce n’est pas quelque chose que certaines personnes auraient et d’autres n’auraient pas. C’est une attention au monde, à ce qui nous entoure et ça se situe dans l’autorisation, dans le fait de se dire qu’on a le droit de s’emparer de tout ça et d’essayer d’en faire quelque chose.
La traduction m’importe car c’est étrange de parler du Liban uniquement en français alors que c’est l’une des langues non-majoritaires du pays.
De votre côté, Marwan, vous avez également participé à une rencontre intitulée “Regards croisés sur le Liban : enquête, poésie et mémoire” avec Anthony Samrani et Hyam Yared. Quels ont été les axes de réflexion de ces temps de paroles ?
Marwan Chahine : Quand on parle de littérature au Liban, il est toujours difficile de décorréler ça de l’actualité tragique du pays. La discussion s’est beaucoup axée sur le pouvoir des mots en s’interrogeant sur ce que peuvent faire les récits face à des guerres. Le constat n’était pas forcément très optimiste, mais on a pu esquisser certaines pistes et notamment le fait qu’il était essentiel de produire des récits alternatifs et d’autres façons de voir le monde dans un endroit où les discours guerriers prédominent.
Quant à vous, Hélène, vous avez aussi pris part à une rencontre nommée “Mémoires des lieux, traces et transmissions” aux côtés d’Esther Kinsky. Avez-vous des moments importants de cet échange à partager ?
Hélène Gaudy : J’étais très contente de rencontrer Esther Kinsky car c’est quelqu’un que je lis depuis longtemps et que j’ai vraiment rencontré par ses livres. C’est toujours très curieux de rencontrer un écrivain qu’on admire, qu’on a beaucoup lu parce que, d’un coup, tous les paysages, toutes les idées qu’on a partagés, se retrouvent réunis dans cette personne qui est en face de soi et avec qui on doit renouer un dialogue qui est complètement différent du dialogue qu’on a dans la lecture. L’échange a été très sympathique et très riche : il y avait beaucoup de points communs dans ses livres et notamment cette idée des lieux clos qui appellent beaucoup d’autres lieux ouvrant des portes sur beaucoup d’ailleurs possibles.
Pour finir, quelle importance accordez-vous à la traduction ? Est-ce un objectif de voir vos œuvres publiées dans d’autres langues ?
Marwan Chahine : C’est quelque chose qui m’importe car c’est étrange de parler du Liban uniquement en français alors que c’est l’une des langues non-majoritaires du pays. La plupart des gens dont je parle dans le livre n’y ont pas eu accès et j’ai hâte qu’il soit traduit en anglais et surtout en arabe. En arabe, il y a un processus qui est lancé avec “Livres des deux rives” donc on va voir ce que ça va donner, et, en anglais, il y a quelques discussions, mais rien de concret. C’est quelque chose qui m’importe car j’aimerais que cette histoire se décloisonne : il y avait aussi l’idée de produire une autre manière d’appréhender la guerre civile en général et, du coup, la traduction est un point important même si j’imagine que ça va être un peu compliqué avec un genre hybride, à mi-chemin entre le journalisme et la littérature.
Hélène Gaudy : Il y a peut-être un rapport moins étroit que dans le cas de Marwan avec une langue en particulier, mais c’est vrai que j’ai toujours envie que les livres voyagent. C’est quelque chose qui permet au livre d’avoir une vie plus longue, de bouger et, à titre personnel, je trouve que c’est fascinant de recevoir son livre dans une langue qu’on ne comprend pas. Grâce à la traduction, le livre passe à travers le filtre d’une autre sensibilité, d’une autre écriture, et le fait que ça nous revienne dans une forme incompréhensible est quelque chose qui m’émerveille toujours.
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