Livres des deux rives : à la découverte du métier de traductrice avec Stéphanie Dujols

Publié le 27 mai 2025

Atelier traduction L2R
Atelier de sensibilisation à la traduction littéraire arabe – français, organisé par l’association ATLAS dans le cadre du programme Livre des deux rives piloté par l'Institut français. © DR

Au cours de l’atelier de sensibilisation à la traduction littéraire arabe – français, organisé, à Arles au Collège international des traducteurs du 8 au 12 avril 2025, par l’association ATLAS dans le cadre du programme Livres des deux rives piloté par l'Institut français, les participantes et participants ont pu échanger avec Stéphanie Dujols, traductrice littéraire de l’arabe au français et tutrice de l’atelier. Elle a traduit dernièrement Je suis ma liberté de Nasser Abu Srour aux éditions Gallimard et travaille actuellement à la traduction d’un roman intitulé  ذئب العائلة(Le Loup de la famille), écrit par Souhaib Ayoub, co-tuteur de cet atelier. 

Transcription réalisée par Hugo Buton, après un entretien mené collectivement par les participantes et participants de l'atelier. 

Ce qui m’intéresse, c’est ce qui résiste à la traduction, en particulier dans la syntaxe : l’intraduisible.


Qu'est-ce qui vous a conduit vers le domaine de la traduction littéraire, et vers l’arabe ? 

Durant mon adolescence, j’ai vécu cinq ans en Tunisie. J’étais au lycée français, où on nous enseignait un peu d’arabe en troisième langue. Mais c’était aléatoire, je crois que nous n’avions ce cours qu’une année sur deux… 

À l’université, je n’étais pas particulièrement attirée par les cours dits « de version ». Il se trouve que j’étais « rimbaldienne ». Un jour, j’ai lu dans une revue qu’Adonis, qui avait tenté de traduire Rimbaud en arabe, venait de déclarer forfait. Ce constat d’impossibilité a résonné en moi. Je me suis intéressée alors aux traductions arabes existantes des Illuminations. J’ai découvert que Rimbaud, dont l’œuvre et la figure ont accompagné le mouvement de renouveau de la poésie arabe, notamment au Liban, avait été beaucoup traduit en arabe. J’ai donc choisi de consacrer un mémoire de maîtrise à une analyse stylistique comparative de diverses traductions arabes de quelques poèmes des Illuminations. Je pensais ensuite approfondir la question dans une thèse de doctorat un peu utopique. J’aurais voulu réunir plusieurs poètes arabes contemporains rimbaldiens et coordonner un atelier visant à établir une tentative de traduction collective des Illuminations. Dans tout cela, ce qui m’intéressait, c’était ce qui résiste à la traduction, en particulier dans la syntaxe. L’intraduisible. 

Et puis finalement, Richard Jacquemond a créé une bourse pour former pendant un an un étudiant à la traduction littéraire. J’ai candidaté, et j’ai pris ce chemin, abandonnant mon fantasme de thèse-atelier. Ensuite Richard m’a proposé un roman qu’il n’avait pas le temps de traduire pour Actes Sud. Et de fil en aiguille, je suis devenue traductrice de littérature arabe contemporaine. 

Lorsqu’on traduit de la littérature, même un court texte, on a besoin de temps. J’aime laisser le texte reposer, l’oublier, puis le reprendre avec un regard nouveau.


Comment naviguez-vous entre les dialectes et la fusha (l’arabe standard moderne) ?

Quand j’étais petite je parlais un peu le dialecte tunisien, puis je l’ai oublié. À la fac (l’INALCO), on étudiait peu les dialectes. On nous plongeait directement dans des poèmes hermétiques de la Jahiliyya.

Lorsque j’ai travaillé avec Richard Jacquemond en Égypte, j’ai appris naturellement le dialecte égyptien. Ensuite, à la fin des années 1990, je suis allée travailler en Palestine, comme interprète, pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Je traduisais toute la journée le palestinien dans les prisons, dans des conditions souvent extrêmes. Je l’ai donc appris très vite.

Je n’ai donc pas du tout étudié les dialectes de manière livresque. Je suis également allée en Irak, toujours comme interprète avec le CICR. Le premier jour, je me suis demandé si j’étais à ma place, car je ne comprenais pas grand-chose. Puis petit à petit, mon oreille s’est adaptée.

Quelle est votre place dans le processus de sélection des livres lorsque tu travailles avec des maisons d’édition ? Peut-il y avoir des textes imposés ou à l’inverse que vous refusez ?

J’ai travaillé principalement avec Actes Sud, mais je n’ai de contrat permanent avec personne. Je travaille en freelance, comme, je crois, tous les traducteurs littéraires.

Il m’arrive de refuser des textes pour diverses raisons. Cela a dû m'arriver trois ou quatre fois. Parce que je ne ressens pas d’affinité avec ces textes, dont l’écriture me semble trop hâtive, ou “journalistique”. Mais souvent on me propose des textes que j’accepte, comme le dernier que j’ai traduit : Je suis ma liberté, de Nasser Abu Srour aux éditions Gallimard, qui m’est en quelque sorte tombé du ciel. Parfois, c’est moi qui propose un texte et qui m’efforce de le défendre.

En revanche, j’ai quasiment arrêté de traduire pour des revues, car je trouve cela frustrant et inconfortable. On nous contacte souvent “au dernier moment”, alors que lorsqu’on traduit de la littérature, même un court texte, on a besoin de temps. J’aime laisser le texte reposer, l’oublier, puis le reprendre avec un nouveau regard.

Je crois que, pour un jeune traducteur, l’idéal est d’avoir un auteur à présenter qui n’a jamais encore été traduit en français.


Quelle est votre journée type ?

Ça dépend vraiment des traducteurs, chacun a son style. Je sais que certains ont un rythme tout à fait régulier : ils se lèvent le matin, boivent leur café et se mettent à traduire. Moi j’en suis incapable. Je suis complètement anarchique, procrastinatrice… Parfois, je m’y mets à minuit et je travaille toute la nuit. Et le lendemain je découvre que ce que j’ai traduit n’a ni queue ni tête. 

J’ai lu dans une interview qu’une traductrice américaine de littérature arabe, professeure à la fac – comme beaucoup de personnes qui font ce métier peu lucratif – traduit une page par jour. Donc un livre de 300 pages lui prend 300 jours, sans compter les relectures. C’est sans doute un rythme idéal. 

J’ai un ami qui traduit de la littérature de l’espagnol et du portugais vers l’arabe. Il est très demandé et traduit entre sept et huit livres par an. Je pense qu’il a une capacité de concentration fantastique. 

Il y aussi certaines contraintes qu’on ne peut pas ignorer. On se met d’abord d’accord avec un éditeur. Ensuite, il faut attendre deux contrats : celui de l’auteur, puis le contrat de traduction. L’accord entre l’auteur et l’éditeur peut prendre beaucoup de temps et retarder l’établissement du contrat de traduction. Au début, je commençais à traduire dès l’accord de principe, mais désormais, j’attends toujours d’avoir signé mon contrat car j’ai déjà eu de mauvaises surprises… 

Tout cela pour dire que lorsqu’on parle d’un livre, on parle toujours de deadline. Mais souvent, l’éditeur n’a pas la même conception de la deadline.  Car si tu lui as dit qu’il te faut six mois pour traduire un livre, il peut considérer que ces six mois commencent à partir de l’accord de principe. 

Pour le livre de Souhaib (Souhaib Ayoub, co-tuteur de l’atelier, NDLR), j’ai eu environ cinq mois. Mais je pense que je vais demander un petit délai supplémentaire. Pour Je suis ma liberté, de Nasser Abu Srour, je n’ai eu que six ou sept mois, ce qui était fort contraignant, compte tenu du volume et de la difficulté du texte. 

En tout cas, si je peux me permettre un conseil : je pense qu’il est préférable de ne pas se lancer dans la traduction avec un gros livre, car il faut prendre son temps et le volume peut être problématique pour l’organisation quand on débute. On ne se rend pas forcément compte qu’il faut faire des pauses, qu’il faut oublier le texte pour pouvoir y revenir et le redécouvrir sous un autre angle. 

Avez-vous des conseils à donner pour se lancer dans la traduction en indépendant ? 

Je crois que, pour un jeune traducteur, l’idéal est d’avoir un auteur à présenter qui n’a jamais encore été traduit en français. 

On peut commencer par envoyer un premier extrait de 20-30 pages – en général on envoie le début du livre, mais rien n’empêche de choisir un extrait dans le corps de l’ouvrage, ou plusieurs extraits. Il faut que ce soit très soigné pour que la maison d’édition puisse être convaincue de l’intérêt du texte. Donc il ne doit pas s’agir d’un premier jet. Je dirais au moins un cinquième jet. Il faut également présenter l’auteur et rédiger un synopsis ou une description de l’œuvre. Vous pouvez vous inspirer du programme proposé par ATLAS, LEILA, qui promeut des œuvres arabes pour qu’elles soient traduites en France et en Europe. L’idée étant de convaincre un éditeur d’accueillir un auteur et son œuvre dans le paysage éditorial français. 

Reste à sélectionner un certain nombre de maisons d’édition auxquelles vous enverrez votre projet. On peut privilégier celles qui ont une ouverture sur la littérature arabe et qui en publient régulièrement. Mais certaines maisons qui n’ont encore jamais ou très peu publié de littérature arabe peuvent avoir envie d’ouvrir leur catalogue… 

C’est aussi souvent une question de hasard. Je pense qu’il ne faut pas hésiter à taper à toutes les portes. Parfois, un membre d’un comité de lecture va apprécier votre texte pour une raison ou une autre et décider de le défendre. 

Mais ma première expérience de traduction littéraire s’est faite à quatre mains, avec une amie traductrice égyptienne, Nashwa el-Azhari. (...) C’était une vraie aventure, très riche et très amusante, mais ce n’était pas de tout repos.


On a souvent en tête que le métier de traducteur est solitaire, comme celui de l’écrivain. Mais est-ce que la traduction peut être aussi une expérience collective ? 

Personnellement, je connais assez peu de traducteurs, ou alors je les connais de loin. Et avec mes quelques amis traducteurs, au fond, nous parlons assez peu de traduction. 

Mais ma première expérience de traduction littéraire s’est faite à quatre mains, avec une amie traductrice égyptienne, Nashwa el-Azhari. Il s’agissait de ce drôle de roman de Mohamed Mostagab (Les tribulations d’un Égyptien en Égypte) que Richard Jacquemond m’avait offert de traduire pour Actes Sud. Je ne sais pas pourquoi, j’ai spontanément proposé à cette amie de le traduire avec moi. C’était une expérience assez inoubliable. Elle était un dictionnaire ambulant, elle connaissait toutes sortes d’expressions idiomatiques en français, moi j’étais plutôt la « syntaxeuse ». On avait des visions très différentes qui nous rendaient complémentaires. Notre méthodologie était la suivante : on traduisait chacune un chapitre de notre côté, et ensuite on croisait nos deux versions afin d'en établir une troisième que l’on retravaillait côte-à-côte. C’était une vraie aventure, très riche et très amusante, mais ce n’était pas de tout repos. D’autres paires de traducteurs se partagent une traduction avec chacun sa partie à traduire, puis, sans doute, ils harmonisent ensemble les deux parties. C’est tout autre chose… 

Si l’occasion se représentait, je retenterais l’expérience de la traduction à quatre mains, voire collective, car c’est très stimulant. Mais pour un petit texte ! 

Le programme Livres des deux rives

Livres des 2 rives

Issu du Sommet des deux rives, financé par le Fonds Équipe France du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le programme Livres des deux rives est piloté par l’Institut français. Sa première phase (2021-2023) impliquait le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. En 2024, Livres des deux rives lance sa seconde phase et s’ouvre au Liban et à l’Égypte. 

Ce projet vise à soutenir le dialogue entre les sociétés civiles des rives Nord et Sud de la Méditerranée par des actions de coopération autour du livre. 

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