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Fondatrice de la maison d’édition Les Fourmis Rouges, Valérie Cussaguet a publié Poisson-Fesse, de Pauline Pinson et Magali Le Huche, l’un des grands succès jeunesse de l’année écoulée. Traduit en 13 langues et sélectionné à Shoot the Book! Jeunesse à Montreuil, initiative de la Société des éditeurs de langue française (SCELF) au Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis (SLPJ), il a été soutenu par le Programme d’aide à la publication (PAP) de l’Institut français pour trois nouvelles traductions en 2025. Elle évoque ce retentissement inattendu, les aides essentielles autour du projet, mais aussi l’avenir de sa maison d’édition.
Pouvez-vous nous présenter la maison d’édition Les Fourmis Rouges, que vous avez créée en 2013 ?
Les Fourmis Rouges est une maison d’édition indépendante que j’ai créée en 2013. C’est une structure volontairement à taille humaine : nous publions entre 10 et 13 titres par an et nous sommes aujourd’hui deux personnes à temps plein. Je m’occupe de l’ensemble des questions éditoriales et de la gestion de la maison, tandis que Rozenn Samson est chargée de la communication, avec le soutien ponctuel d’une apprentie. Dès le départ, la ligne éditoriale a été très clairement définie. Les Fourmis Rouges publie presque exclusivement des albums illustrés de fiction pour la jeunesse. Pas de romans, pas de documentaires : l’album est vraiment au cœur du projet, même si nous avons fait, à de rares occasions, quelques incursions vers des livres pour adultes. Cette orientation s’est imposée naturellement, parce que j’avais une longue expérience dans ce domaine et une vraie expertise de l’album jeunesse.
La création de la maison est née d’un concours de circonstances, à un moment où je me suis retrouvée au chômage après avoir travaillé chez Gallimard, Bayard, puis passé treize ans aux éditions Thierry Magnier. Je n’avais pas forcément prévu de créer ma propre structure, mais beaucoup d’auteurs m’y encourageaient depuis longtemps. Après avoir rassemblé l’argent nécessaire, le projet a pu voir le jour, et les premiers livres sont sortis en mars 2013.
Comment avez-vous découvert Poisson-Fesse de Pauline Pinson et Magali Le Huche, qui est aujourd’hui l’un de vos plus grands succès ?
J’avais déjà travaillé plusieurs fois avec Magali Le Huche, que je connaissais très bien, et j’avais aussi rencontré Pauline Pinson, qui est une amie proche de Magali. Quand Pauline m’a envoyé le texte de Poisson-Fesse, je l’ai d’abord découvert seul, sans images, et ça a été un véritable choc de lecture : le texte m’a fait rire immédiatement, ce qui est assez rare. Avant même de penser à l’illustration, j’ai senti que c’était un texte extrêmement fort, drôle, mais aussi porteur de sens.
J’ai tout de suite perçu un potentiel, au point d’imprimer le livre à 6 000 exemplaires, ce qui était déjà énorme pour moi, d’autant plus qu’il sortait en juin et que ma trésorerie était fragile. En revanche, il était impossible d’imaginer l’ampleur du succès à venir. Le livre est parti immédiatement, sans jamais connaître de phase de stagnation. Les réimpressions se sont enchaînées, parfois trop modestes, et nous nous sommes même retrouvés en rupture.
Ce qui a confirmé mon intuition, ce sont surtout les libraires. Très vite, Poisson-Fesse est devenu un coup de cœur massif. Je me souviens aussi d’un signe très parlant : le jour même de la livraison, un ami m’a écrit pour me dire qu’il avait acheté le livre… alors qu’il était encore dans un carton, avant même la mise en rayon. À ce moment-là, j’ai compris qu’il se passait quelque chose d’exceptionnel.
Le livre aborde des thématiques universelles comme la différence, la résilience ou le harcèlement, mais sans jamais les traiter de manière frontale.
Poisson-Fesse a d’abord été sélectionné par Shoot the Book! Jeunesse au Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis en 2024, un programme de la Société civile des éditeurs de langue française qui propose aux producteurs une mise en avant de la littérature jeunesse, pour des projets d’adaptation audiovisuelle. Que retenez-vous de cette expérience ?
Ce n’était pas une première pour moi, puisque j’avais déjà présenté un titre à Shoot the Book!, mais je sais aussi que peu de livres sont réellement adaptables. Certaines années, je n’en propose aucun. Pour Poisson-Fesse, en revanche, c’était évident : il y a un personnage très fort, une thématique claire, et surtout des figures qui existent immédiatement, ce qui est essentiel pour une adaptation.
Shoot the Book! est un moment fondamental, pas seulement pour ce livre-là, mais pour la maison en général. Les Fourmis Rouges est une structure trop petite pour aller démarcher directement les producteurs audiovisuels. Cet événement est donc le principal espace où je peux me faire connaître, présenter le catalogue dans son ensemble et tisser des liens sur le long terme. C’est à la fois une vitrine et un accélérateur. Dans le cas de Poisson-Fesse, l’expérience a été particulièrement forte : quatre producteurs se sont montrés intéressés, dont deux qui ont découvert le livre précisément à Shoot the Book!.
Suite à cela, Poisson-Fesse a été soutenu en priorité par le Programme d’aide à la Publication (PAP) de l’Institut français en 2025. Comment ce soutien a-t-il concrètement facilité les traductions et les négociations ?
Dans le cas précis de Poisson-Fesse, le soutien du Programme d’aide à la publication est intervenu après que les contrats de traduction avaient déjà été négociés, et parfois même signés. En revanche, il a joué un rôle essentiel en aval, notamment sur le plan de la communication. Le fait que les éditeurs étrangers bénéficient d’un soutien financier leur permet de réallouer des budgets qu’ils n’ont pas à engager sur les avances ou les coûts initiaux, et de les investir davantage dans la promotion des livres. Pour des langues ou des marchés plus fragiles, comme le gaélique par exemple, c’est évidemment précieux. Ce soutien agit donc comme un levier pour accompagner les ventes sur la durée.
Plus largement, les aides à la publication sont fondamentales pour la visibilité internationale des éditeurs français. Tous les éditeurs étrangers savent que ces dispositifs existent, et cela facilite considérablement les échanges et les négociations. Même lorsque, comme pour Poisson-Fesse, le succès est déjà enclenché, ces aides jouent un rôle structurant, en renforçant la diffusion et l’impact des livres à l’étranger.
Poisson-Fesse est aujourd’hui traduit dans 12 pays, avec trois nouvelles traductions soutenues par le PAP en 2025 (Autriche, Japon, Royaume-Uni). Comment expliquez-vous l’universalité de ce titre ?
Aujourd’hui, Poisson-Fesse est traduit dans 13 langues, pour 15 contrats, si l’on compte certaines langues déclinées en plusieurs versions, comme l’espagnol et le catalan. Cette circulation internationale s’explique d’abord par la force du personnage et de l’illustration : l’impact visuel est immédiat, à la fois très drôle et profondément émouvant. C’est souvent l’image qui accroche en premier. Le livre aborde aussi des thématiques universelles comme la différence, la résilience ou le harcèlement, mais sans jamais les traiter de manière frontale. Le harcèlement, par exemple, est présent au début, puis s’efface, tout en laissant une trace qui rend le personnage profondément attachant. On rit, parfois même avec les harceleurs, avant de ressentir un léger malaise : cette ambiguïté crée de l’empathie et touche durablement.
C’est au cœur de mon travail éditorial : parler de sujets complexes avec humour et délicatesse, sans appuyer. Cette approche permet au livre de toucher un public très large, des tout-petits aux adultes. L’humour joue un rôle essentiel, notamment dans les usages pédagogiques, en maternelle comme en primaire, et explique sans doute pourquoi Poisson-Fesse voyage aussi bien d’un pays à l’autre.
En tant que maison indépendante, que représente pour vous ce succès à l’export ? Cela influe-t-il sur votre manière d’accompagner vos auteurs et vos futures publications ?
Pour une maison indépendante comme Les Fourmis Rouges, ce succès à l’export a d’abord une conséquence très concrète sur la trésorerie. Contrairement à certaines structures qui ressemblent à des maisons indépendantes mais disposent de soutiens financiers solides, nous fonctionnons avec ce que nous avons réellement sur le compte. Quand le succès arrive, il soulage immédiatement cette tension permanente, sans pour autant faire disparaître la prudence. Cela apporte une respiration, une souplesse très appréciable.
Cette situation ne m’incite pas à embaucher ni à accélérer la production, bien au contraire. Elle me donne plutôt la possibilité de ralentir, de faire peut-être un peu moins de livres, mais dans de meilleures conditions, et avec davantage de liberté. Cela permet aussi d’investir plus sereinement dans la communication, sans hésiter à défendre encore davantage les livres, tout en restant extrêmement vigilante. L’édition reste faite de cycles imprévisibles, et un succès ne garantit jamais la suite.
Ce succès ne change donc pas ma manière de travailler ni la vision que j’ai de la maison, si ce n’est qu’il confirme son indépendance et renforce le droit de prendre quelques risques supplémentaires, avec modestie. Quant aux adaptations, elles sont en cours, mais ce sont des processus longs, que nous abordons avec beaucoup de précautions. De la même manière, une éventuelle suite ne se fera que si une idée s’impose naturellement à l’autrice : il n’y a aucune logique de rentabilité à tout prix, seulement le désir de continuer à faire les livres du mieux possible.
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