Regards croisés sur la résidence Livres des deux rives avec Ahmed El Falah et Mustapha Benfodil

Publié le 10 décembre 2025

En résidence à la Cité internationale de la langue française du 15 septembre au 19 octobre 2025, dans le cadre du programme Livres des deux rives piloté par l’Institut français, les auteurs Ahmed El Falah et Mustapha Benfodil ont fait évoluer leurs projets respectifs. Ils évoquent ce temps de création, leurs échanges et leurs rapports à leurs pays respectifs, le Maroc et l’Algérie, ainsi qu’à la langue française. 

Vous avez tous deux passé un mois en résidence à la Cité internationale de la langue française dans le cadre du programme Livre des deux rives. Comment cette opportunité s’est-elle présentée à vous ? 

Ahmed El Falah : J’ai connu cette résidence grâce à l’Institut français de Rabat et aux équipes qui y travaillent, mais aussi par mon éditeur (NDLR : les éditions Le Sélénite), qui avait eu l’information avant même la publication de l’appel à candidatures. Ils savaient que j’étais en train de développer un nouveau projet de livre et que je cherchais justement un cadre pour écrire. C’était d’ailleurs ma toute première résidence d’écriture : je ne savais pas exactement ce que cela impliquait, mais j’ai décidé de tenter ma chance. J’ai postulé et j’ai eu la joie d’être sélectionné pour participer à cette expérience.

Mustapha BENFODIL
© Loïc Barrière

Mustapha Benfodil : Avant tout, je tiens à exprimer ma profonde gratitude à l’Institut français d’avoir retenu mon projet d’écriture dans le cadre du programme Livre des deux rives. Je voudrais également remercier chaleureusement Paul Rondin, directeur de la Cité internationale de la langue française, ainsi que toute son équipe : leur accueil, leur bienveillance et leur disponibilité ont vraiment rendu ce séjour exceptionnel. 

C’est mon éditeur, les éditions Barzakh, à Alger, qui a relayé auprès de ses auteurs l’appel à projets de l’Institut français. Cela m’a immédiatement intéressé : depuis longtemps, un recueil de nouvelles mûrissait dans mon esprit, mais je n’arrivais jamais à trouver le temps de m’y consacrer pleinement. Je travaille d’ordinaire sur des formats longs, comme le roman ou le théâtre, et j’avais fini par délaisser la forme courte, alors qu’elle a été mon premier terrain d’expérimentation il y a près de quarante ans. J’ai donc vu dans cette résidence une opportunité idéale pour revenir à ce format.

Pouvez-vous nous parler de vos projets respectifs développés durant la résidence ? 

Ahmed El Falah : J’ai consacré la résidence à l’écriture de mon deuxième roman, qui aborde un sujet extrêmement sensible : les violences faites aux enfants. C’est un thème qui m’accompagne depuis longtemps, une forme de violence diffuse que j’ai toujours perçue autour de moi et que j’avais seulement effleurée dans mon premier roman Le journal d’un fou, consacré aux violences sociales sous toutes leurs formes. Cette fois, j’ai voulu aller plus loin et donner une place centrale à ces violences dont on parle si peu, parce que les victimes, souvent très jeunes, n’ont pas la possibilité de se faire entendre. 

Il y a d’ailleurs l’article Violences au sein de la famille publié par l’INSEE, qui rappelle que 160 000 enfants subissent des violences sexuelles chaque année en France. Pour moi, c’est sans doute le plus grand tabou de nos sociétés : un drame massif, silencieux, auquel on ne sait pas comment faire face. J’ai donc imaginé un roman qui raisonne par l’absurde, un monde où cette violence deviendrait “légale”, afin de pousser la logique jusqu’au bout et interroger notre capacité à banaliser l’intolérable. La résidence m’a offert ce dont j’avais le plus besoin : du temps et un déplacement, à la fois physique et artistique. 

Mustapha Benfodil : Pour ma part, mon projet de résidence consistait en un recueil de nouvelles intitulé Bus 54. Le fil rouge en est la ville d’Alger, qui sert de décor commun, presque de personnage. Chaque texte explore un territoire, un quartier, une situation sociale ou intime, comme autant de pièces d’un même puzzle. On y croise des problématiques très concrètes telles que le logement, la maladie ou les difficultés du quotidien, mais aussi des récits plus décalés, comme celui d’un Don Quichotte algérois imaginé à la marge. Certaines nouvelles sont très personnelles : Bus 54, par exemple, s’inspire des trajets que je faisais chaque jour avec ma fille, véritables voyages initiatiques à travers la ville. Au final, ce recueil est une cartographie subjective d’Alger que cette résidence m’a enfin permis de mettre en forme. 

Ahmed EL FALLAH
© DR

Vos projets étaient différents, mais vous avez partagé le même lieu et le même temps de création. Comment avez-vous mis à profit ce temps de résidence ?  Des échanges ou des résonances ont-ils eu lieu entre vos univers ?

Ahmed El Falah: Ce qui a été frappant durant la résidence, c’est la manière dont nos deux univers, pourtant très différents, se sont mis à dialoguer presque naturellement. Nous avons été invités à participer à deux événements littéraires, l’un au musée Racine de La Ferté-Milon, l’autre à la Cité internationale de la langue française, et, à chaque fois, nous avons lu des textes distincts. Pourtant, les thématiques résonnaient de façon si évidente que le public nous a demandé si nous nous étions coordonnés à l’avance. C’était comme si nos écritures se répondaient, simplement parce que nous parlons tous deux de l’humain, de ses failles, de ses différences. 

Au-delà de ces résonances, la résidence m’a surtout offert un véritable temps de réflexion sur mon projet. Je suis arrivé avec un manuscrit déjà entamé depuis plusieurs années, persuadé de suivre la bonne voie. Mais l’éloignement, le calme et le temps long m’ont permis de prendre du recul et de réaliser que je m’étais engagé dans une direction qui ne fonctionnait pas. J’ai donc repris le texte autrement, repensé l’angle, redéfini la trajectoire du personnage. 

Ce qui a été frappant durant la résidence, c’est la manière dont nos deux univers, pourtant très différents, se sont mis à dialoguer presque naturellement. 

Mustapha Benfodil : Pour moi aussi, cette résidence a été un véritable temps de pause et de recentrement. Mon travail de reporter m’emmène souvent sur des terrains complexes et j’avais besoin de couper radicalement avec ce rythme pour me consacrer enfin à ce recueil de nouvelles. À Villers-Cotterêts, le cadre était idéal : les lieux sont impressionnants, les espaces de travail magnifiques, et tout est pensé pour favoriser la concentration. 

Très vite, la rencontre avec Ahmed a levé toute intimidation. Au-delà de nos pays proches, j’ai senti une réelle proximité dans nos parcours et nos manières d’aborder le monde, entre littérature et arts scéniques. Cela a déclenché l’écriture presque immédiatement. Les lectures auxquelles nous avons été conviés dès la première semaine ont aussi joué un rôle : cette “bonne pression”, proche de celle du journalisme, m’a forcé à entrer tout de suite dans le travail. Enfin, la résidence a été nourrie de belles résonances : avec Ahmed, dont les thématiques sensibles font écho aux miennes, mais aussi avec les autres artistes, comme Wang Jing ou la compagnie Vivant !e, dont les projets ont ouvert de nouvelles pistes de réflexion. 

Durant la résidence, vous avez pu présenter votre travail lors d’un café-lecture organisé le 27 septembre dernier. Comment vos textes ont-ils été reçus ? Et à quelle étape en êtes-vous désormais ?

Ahmed El Falah : Il y a eu deux moments très différents pour moi. Lors du premier événement littéraire, à peine arrivés avec Mustapha, je n’avais pas encore réellement entamé le travail d’écriture. J’ai donc choisi de lire un extrait de mon premier roman, déjà publié. Le texte a été très bien reçu, mais les échanges ont surtout porté sur nos parcours : le public était intrigué par le fait que nous ne soyons pas Français et que nous écrivions en français. C’est un sujet qui fascine encore beaucoup en France, alors que la langue appartient désormais à toute la francophonie. 

Le second événement, en revanche, a été déterminant : c’était la première fois que je confrontais mon nouveau texte, encore en chantier, à un public. Ce roman est dur, dystopique, violent, et je voulais mesurer la réaction des lecteurs. J’ai senti que les mots ne laissaient personne indifférent : certains étaient profondément heurtés, d’autres immédiatement happés, mais dans les deux cas, le texte suscitait l’envie de connaître la suite. Cet échange m’a beaucoup apporté : les retours étaient forts, parfois très émouvants, et plusieurs personnes ont partagé à quel point le thème faisait écho à leur propre enfance. 

Mustapha Benfodil : Comme l’a rappelé Ahmed, nous avons en réalité vécu trois temps de lecture : au musée Racine qui se trouve à La Ferté-Milon ; lors du café-lecture à la Cité internationale de la langue française, puis lors d’une sortie de résidence avec l’équipe du lieu. J’avais une inquiétude en arrivant d’Alger : que mes textes, traversés d’arabe dialectal ou littéraire, perdent le public. Or, c’est l’inverse qui s’est produit : les lecteurs sont entrés naturellement dans les récits, dans le rythme, dans la langue. La compréhension du sens global restait intacte, et cela m’a beaucoup encouragé. 

Ce qui m’a surtout marqué, ce sont les réactions à la lecture elle-même. On m’a dit combien c’est important d’entendre un auteur lire son texte et cela résonne profondément avec ma manière de travailler. La dimension sonore, la performance, la diction me permettent de vérifier la justesse d’un passage autant que l’écriture elle-même. 

Vous êtes tous les deux plurilingues, mais écrivez en langue française. Est-ce une évidence ? Quel est votre rapport aux différentes langues ? 

Ahmed El Falah : Pour ma part, écrire en français s’est imposé comme une évidence. J’ai découvert l’écriture grâce à ma professeur de français : c’est dans cette langue que j’ai, pour la première fois, eu envie de raconter quelque chose. Je lis et j’écris aussi l’arabe, classique comme dialectal, mais je n’ai jamais entretenu avec cette langue un rapport créatif ou littéraire. L’élan d’écrire est né en français, et c’est naturellement que je continue d’y développer mes textes. Driss Ksikes, un ami commun que nous avons avec Mustapha, a une formule que j’aime beaucoup : “Ma langue, c’est la littérature”. Je m’y retrouve entièrement. Au fond, peu importe l’outil linguistique : ce qui m’importe, c’est l’histoire que je raconte. Ma véritable langue, c’est la littérature elle-même. 

Mustapha Benfodil : J’ai grandi dans un environnement naturellement trilingue : le kabyle à la maison, l’arabe dans la rue et le français à l’école. Je suis d’une génération qui a effectué une large partie de sa scolarité en français, avec encore de nombreux enseignants coopérants venus de France. Mes premières lectures étant elles aussi francophones, écrire en français s’est imposé presque spontanément. Avec le temps, cependant, j’ai ressenti le besoin de me tourner davantage vers l’arabe. J’ai commencé par traduire certaines de mes pièces, puis à écrire de la poésie dans cette langue. Mon français est d’ailleurs traversé de nombreuses expressions arabes, qu’il s’agisse de dialecte ou d’arabe littéraire. Aujourd’hui, je nourris même le projet d’écrire un roman entièrement en arabe, une façon de renouer avec une part de mon identité que j’avais peut-être mise de côté, mais aussi de m’adresser à des générations qui entretiennent un rapport différent au français. 

Mon français est traversé de nombreuses expressions arabes, qu’il s’agisse de dialecte ou d’arabe littéraire. Aujourd’hui, je nourris même le projet d’écrire un roman entièrement en arabe. 

Livres des deux rives s’appuie sur des actions de coopération autour du livre pour encourager le dialogue entre les sociétés civiles des rives Nord et Sud de la Méditerranée. Comment se porte le secteur du livre en Algérie et au Maroc ?

Ahmed El Falah : Pour être honnête, le secteur du livre ne se porte pas très bien. C’est vrai dans beaucoup de régions du monde, mais au Maroc, la situation est particulièrement compliquée. La pratique de la lecture y reste très faible : on estime qu’une personne lit en moyenne quatre minutes par an, ce qui est dérisoire. Plusieurs facteurs l’expliquent, à commencer par le prix du livre, nettement plus élevé qu’en France, puisque la plupart des ouvrages sont importés et que les grandes maisons d’édition françaises dominent le marché. La chaîne du livre locale, elle aussi, est fragile : les éditeurs marocains peinent à trouver leur place et à survivre dans ce contexte de concurrence déséquilibrée. Et, plus largement, il n’existe pas vraiment de politique publique forte en faveur de la lecture ou de l’accès au livre dès l’école, ce qui freine l’émergence d’un véritable lectorat. Il y a d’ailleurs une forme de paradoxe : Rabat sera désignée capitale du livre en 2026, mais cette reconnaissance internationale contraste avec la réalité d’un secteur sous-financé, dont les budgets se réduisent d’année en année. Cela montre qu’il reste encore beaucoup à faire pour que le livre occupe réellement la place qu’il mérite dans la société.

Mustapha Benfodil : En Algérie, le secteur du livre porte encore les traces d’une histoire mouvementée. Pendant longtemps, il était entièrement contrôlé par l’État, jusqu’à l’ouverture économique de la fin des années 1980. À peine les premières maisons d’édition privées commençaient-elles à émerger que le pays a basculé dans la décennie noire : une période de violence extrême qui a frappé de plein fouet toute la chaîne du livre, entre assassinats, attentats et climat de terreur. Ce n’est qu’au début des années 2000, grâce à des revenus pétroliers élevés, que le secteur a pu se relever. Le ministère de la Culture a alors massivement soutenu les éditeurs privés, entraînant une véritable floraison de maisons d’édition, parfois aussi des initiatives opportunistes, mais qui ont dynamisé le paysage. Depuis 2014, la situation s’est dégradée : crise économique, pandémie, fermeture de nombreuses librairies, éditeurs fragilisés, explosion du prix du papier… Les tirages ont baissé et la production s’est contractée. Aujourd’hui encore, l’écosystème du livre reste affaibli, d’autant qu’il manque une véritable politique publique claire pour accompagner le secteur, soutenir la distribution et rendre le livre accessible au plus grand nombre.

Livres des deux rives

Livre

Le programme Livres des deux rives vise à soutenir le dialogue entre les sociétés civiles des rives Nord et Sud de la Méditerranée par des actions de coopération autour du livre.

Quels sont vos projets pour la fin d’année ? 

Ahmed El Falah : En cette fin d’année, je poursuis mes activités entre théâtre et cinéma. Je viens d’achever un scénario et nous sommes actuellement en pleine phase de pré-production, avant d’entrer dans le tournage. Concernant mon projet de roman, j’avance encore dans l’écriture. Je n’ai pas fixé de date de publication, et j’ai volontairement choisi de ne pas m’engager avec un éditeur pour le moment. J’ai besoin d’aller au bout du texte en toute liberté, sans contrainte extérieure. Une fois le récit complètement abouti, alors seulement j’ouvrirai la porte à une maison d’édition. C’est un projet très important pour moi, et je souhaite le mener jusqu’au bout de mon processus créatif. 

Mustapha Benfodil : Pour la fin d’année, je poursuis plusieurs chantiers en parallèle. Une fois mon recueil de nouvelles achevé, je le soumettrai naturellement à mes éditeurs historiques, les éditions Barzakh, qui fêtent cette année leurs 25 ans. Mais avant cela, nous avançons sur un roman déjà en cours, qui devrait paraître en 2026. Je reste très reconnaissant envers l’Institut français et la Cité internationale de la langue française : la résidence m’a permis de faire avancer ce recueil de nouvelles de manière décisive. 

Sur la même thématique

À lire également

Retour en images sur le FOCUS BD jeunesse 2025

L’Institut français organisait un FOCUS BD jeunesse à l’occasion de et en partenariat avec le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis, à Montreuil, du 24 au 28 novembre 2025 pour...

13 janvier 2026

Entretien avec César Debargue (Villa Kujoyama)

Lauréat 2025 de la Villa Kujoyama, César Debargue développe un travail à la croisée de l’anthropologie, de l’image documentaire et de la recherche artistique. Après une résidence à Kyoto, il poursuit...

13 janvier 2026

« Images voyageuses » : dix artistes préparent une exposition collective à Marseille

« Images voyageuses » est un dispositif qui rassemble des professionnels de l’édition et de l’image des pays du pourtour méditerranéen afin de mettre en lumière la vitalité de la création artistique...

12 janvier 2026