De retour de la Villa Kujoyama, Emmanuel Ruben publie « L’usage du Japon »
Publié le 30 avril 2025
Lauréat de la Villa Kujoyama en 2024, l’écrivain français Emmanuel Ruben a réalisé une résidence de quatre mois au Japon, où il a écrit un journal de bord émaillé de dessins et d’aquarelles en hommage à Nicolas Bouvier, auteur de L’Usage du monde. Après la publication de son livre, L’Usage du Japon, aux éditions Stock début avril, il nous raconte ses souvenirs du pays, la singularité de son itinéraire à vélo, mais aussi ses futurs projets.
J’ai toujours trouvé que le Japon était l’une des géographies les plus fascinantes du monde.
Lauréat 2024 de la Villa Kujoyama, vous avez effectué une résidence de quatre mois au Japon. Pour quelles raisons avez-vous choisi ce pays ?
Tout a commencé pendant le confinement, où nous étions limités à un périmètre d’un kilomètre carré : comme je fais beaucoup de vélo, j’ai vite fini par tourner en rond. À ce moment-là, j’ai découvert un manga de Jirō Taniguchi, qui s’appelle Furari, “au gré du vent” en japonais, et raconte une partie de la vie d’Inō Tadataka, le premier géographe moderne du Japon. J’ai appris qu’il avait marché 40 millions de pas, 40 000 kilomètres pendant les dix-sept dernières années de sa vie sur les côtes de l’archipel. Il a arpenté toutes les côtes du Japon, ce qui donne une idée de l’immensité du territoire et j’ai eu envie de partir sur ses traces. J’ai aussi une fascination pour le Japon qui vient de l’enfance et j’ai eu la chance de l’étudier puisque, lors du concours de Normale Sup’, le pays était au programme. Cela a été l’occasion de découvrir son histoire, mais aussi sa littérature. Quelques années plus tard, j’ai, par ailleurs, eu comme directeur de maîtrise un grand spécialiste du Japon, Philippe Pelletier, qui m’a transmis cette passion pour la géographie japonaise. J’ai toujours trouvé que c’était l’une des géographies les plus fascinantes du monde même si, pendant des années, je me suis plutôt intéressé à la sphère russe. J’ai décidé de candidater à la Villa Kujoyama avec le projet d’écrire un roman sur Inō Tadataka donc c’était différent du livre qui vient d’être publié. À ma grande surprise, ma candidature a été retenue et je me suis envolé pour Osaka le 14 novembre 2023 avec mon vélo en soute.
Quelles ont été les étapes marquantes de votre résidence ? Avez-vous des moments forts, des anecdotes, des rencontres à partager ?
Les moments forts de la Villa, ce sont surtout les portes ouvertes, qui ont lieu tous les mois et sont des occasions de partager son travail avec les visiteurs. On a des visiteurs qui viennent de Kyoto, mais aussi des Français en vacances ou qui vivent au Japon. C’est, pour moi, l’occasion de faire partager mes recherches puisqu’on a l’avantage à la Villa Kujoyama d’avoir un grand mur aimanté sur lequel on peut afficher plein de choses. J’ai commencé par un grand portrait de Totoro, puis des cartes postales, des cartes géographiques, des photos et des dessins. Le fait de parler de ces recherches avec les visiteurs permettait de faire avancer mon travail et de me donner de nouvelles idées. J’étais aussi souvent sur les routes puisque je partais à vélo sur les traces d’Inō Tadataka afin de retrouver les endroits où il y avait des statues, visiter son musée dans sa ville natale, mais aussi les autres musées qui portent témoignage de son arpentage des côtes du Japon. Pour les Japonais, ce personnage est très important car c’est lui qui a donné son visage au Japon : il a été le premier à dessiner une carte vraiment fidèle à la géographie japonaise.
À la suite de cette résidence, vous avez publié le 2 avril dernier un nouveau livre, L’Usage du Japon. Comment s’est déroulée son écriture et de quelle manière avez-vousélaboré ce qui s’apparente à un journal de bord ?
C’est un livre qui n’était pas du tout prévu, car mon projet initial était d’écrire un roman sur Inō Tadataka. Je me suis mis à prendre des notes dès l'atterrissage car j’étais absolument fasciné par ce que j’ai vu à travers le hublot et la première journée passée à Kyoto, donc je ne pouvais pas m’empêcher d’écrire. J’ai commencé à accumuler beaucoup de notes, d’abord sur mon carnet, puis, comme je passais du temps sur la route, j’avais envie de partager avec le plus de gens possibles tout ce que je voyais donc j’ai utilisé Instagram, ce que je ne fais pas d’habitude. Je me suis mis à écrire sur Instagram des textes, mais le format maximum est de 2200 signes : souvent, j’arrivais au bout des 2200 signes alors que j’avais encore plein de choses à raconter. J’ai été obligé de condenser les textes, ce qui leur donne des airs de haïkus. La plupart sont sans alinéa, en un seul paragraphe. Alors que j’en suis à mon 16e livre, cela a été une véritable école d’écriture et j’ai pu renouveler ma manière d’écrire en postant sur Instagram. Parfois, j’utilisais même le mode prédictif et je me suis amusé avec ça, en allant à l'encontre de ce que la machine allait me proposer. Très vite, j’ai su que le livre allait être illustré car mon texte était toujours accompagné d’images, de photos et de dessins réalisés sur place.
C’est un livre qui n’était pas du tout prévu, car mon projet initial était d’écrire un roman sur Inō Tadataka.
Le titre de votre livre, L’Usage du Japon, fait référence à celui de Nicolas Bouvier, L’Usage du monde, à qui vous rendez hommage. Quelle est l’influence de cet écrivain et photographe – qui a voyagé à plusieurs reprises au Japon – sur votre œuvre ?
J’ai découvert Nicolas Bouvier quand j’habitais à Riga en 2005 alors que je travaillais pour l’Institut français. À l’époque, le directeur de l’Institut français de Riga, Luc Levy, avait invité Pierre Starobinski, un spécialiste de Nicolas Bouvier, et son intervention était passionnante. À vingt-quatre ans, je n’avais jamais lu Bouvier, mais j’étais dans une époque de vie nomade et je trouvais génial que sa vie ressemble à la mienne. Quand je suis rentré en France, j’ai retrouvé Chronique japonaise dans la bibliothèque de ma mère et j’ai trouvé formidable sa manière de raconter le Japon comme s’il fallait l’inventer. Il explique la mythologie japonaise d’une façon drôle, imagée, pleine d’esprit et arrive à mêler cette géographie à sa propre découverte du Japon. Il va le découvrir en trois fois, gagner la confiance des Japonais et écrire des textes qui vont être traduits en japonais. C’est pour cette raison que j’ai voulu lui rendre hommage, d’autant que j’ai moi-même reçu le prix Nicolas Bouvier pour Sur la route du Danube et qu’il me semblait normal de tirer ma révérence.
Il y a peu de points communs entre le monde des Balkans et le Japon. C’est très différent, notamment dans le rapport aux gens.
En 2016, vous aviez réalisé une traversée de l’Europe à vélo, que vous avez raconté dans votre livre Sur la route du Danube, paru en 2019. Lors de cette résidence, le vélo a également joué une importance majeure. Avez-vous observé des similitudes ou des différences entre ces deux expériences ?
Il y a peu de points communs entre le monde des Balkans et le Japon. C’est très différent, notamment dans le rapport aux gens. Au Japon, les habitants considèrent qu’on ne doit pas déranger l’autre donc on laisse le voyageur tranquille. Aux Balkans, c’est tout l’inverse puisque les gens viennent en permanence vous voir et que la sociabilité est différente. Le rapport à l’espace n’a rien à voir puisque les Japonais sont énormément dans la contemplation, en fonction des saisons. Le Japon est un pays très montagneux avec des pentes très fortes : il y a tout de même 125 millions d’habitants sur un pays grand comme les îles britanniques. Ils sont concentrés dans des espaces très resserrés puisque la pente empêche souvent de s’installer. Il y a aussi le fait que la montagne est considérée comme un lieu sacré dans lequel on ne s’est pas installé dans le passé et qui est aujourd’hui délaissé. J’ai beaucoup traversé la montagne japonaise alors que c’était l’hiver et, lorsque vous allez dans ces villages, il n’y a quasiment personne. On sent ce dépérissement, ce quasi-arrêt dans les années 80. En revanche, il y a des temples un peu partout et les paysages changent assez régulièrement. En tant que cycliste, c’est assez exceptionnel car vous êtes l’un des rares cyclistes à s’aventurer dans ces endroits-là et les automobilistes sont toujours prudents et ne vous mettent jamais en danger.
Quelles sont désormais vos envies pour la réalisation de vos prochains projets ?
Je travaille en ce moment sur un livre qui raconte une remontée de la Loire à vélo. Ce sera un peu l’équivalent du Danube mais cette fois-ci, on va rester en France alors que, pour le Danube, on traversait toute l’Europe. J’ai d’autres projets, notamment sur l’archipel imaginaire qui revient dans tous mes livres, la Zyntarie. J’ai comme toujours le rêve d’écrire mon grand roman zyntarien, mais il me faudra des années. Et, bien sûr, il y a le livre sur Inō Tadataka, que j’espère un jour terminer.
La Villa Kujoyama
La Villa Kujoyama est un établissement artistique du réseau de coopération culturelle du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Relevant de l’Institut français du Japon, elle agit en coordination avec l’Institut français et bénéficie du soutien de la Fondation Bettencourt Schueller, qui en est le mécène principal.
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