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Présentée au Bridderhaus, à Esch-sur-Alzette, du 28 juin au 14 septembre 2025, l’exposition Earthbound. Worms, Soil, Decay a transformé le centre artistique luxembourgeois en un véritable laboratoire vivant consacré au sol et à ses habitants. Conçu par le duo curatorial d-o-t-s (Laura Drouet & Olivier Lacrouts), le projet tisse des liens entre art, design, écologie et engagement citoyen, pour repenser notre rapport à la terre, à la décomposition et à la régénération. Soutenue par l’Institut français à travers le programme IF Export, l’exposition a réuni artistes, designers, scientifiques et habitant·es autour d’une même volonté : porter un nouveau regard sur ce qui se passe sous nos pieds.
Quelques semaines après la clôture de l’exposition, Laura Drouet et Olivier Lacrouts reviennent sur la genèse du projet, son esprit collectif et ses prolongements à venir.
Comment est né Earthbound ? Quel a été le point de départ du projet ?
d-o-t-s : Earthbound est né de l’invitation de Valérie Tholl, responsable médiation et publics au Bridderhaus, à concevoir un projet pour le centre d’art.
D’un point de vue théorique, Earthbound s’inscrit dans une réflexion curatoriale que nous menons depuis plusieurs années autour du Vivant et plus généralement des relations entre mondes humains et non humains. Elle prolonge et approfondit des démarches amorcées avec deux de nos projets précédents. Plant Fever. Vers un design phyto-centré (CID Grand-Hornu, Belgique, 2020) explorait la manière dont le design pourrait s’émanciper d’une vision anthropocentrée pour adopter un point de vue centré sur les plantes, en prenant en compte les besoins, cycles et interactions du monde végétal. Histoires de serres (Sanem, Luxembourg, 2022) poursuivait cette réflexion en analysant les serres comme des espaces ambivalents : lieux de soin et de culture, mais aussi d’artificialité et de contrôle. Ces expériences nous ont conduits à interroger la notion de hors-sol, entendue à la fois comme pratique agricole et comme métaphore de modes de vie contemporains de plus en plus détachés des rythmes naturels et de la matérialité de la terre. Avec Earthbound, nous avons souhaité renverser cette dynamique en retrouvant un ancrage, en redescendant au sol pour renouer avec le monde vivant sous nos pieds, où la décomposition devient moteur de régénération.
La conception du projet s’est déroulée au fil de trois résidences au Bridderhaus. Les deux premières, menées entre 2023 et 2024, nous ont permis de définir les grandes lignes conceptuelles que nous souhaitions aborder, mais aussi de cartographier les enjeux locaux liés à la terre à Esch-sur-Alzette et d’ancrer le projet dans le territoire. Une troisième résidence, de production, s’est tenue au printemps 2025 : nous y avons invité la graphiste Aglaë Miguel (FR), le designer Vicent Orts (ES) et la jardinière-poète Dana Zoutman (NL) à nous rejoindre pour co-concevoir la scénographie, les textes et le compost communautaire de l’exposition. Ces trois étapes ont été fondamentales : elles ont permis à Earthbound de naître d’un processus organique – échanges, expérimentations et gestes concrets ont façonné le projet et son identité.
Dans la continuité de ce travail collectif, la collaboration étroite avec Valérie Tholl et l’équipe du Bridderhaus a joué un rôle déterminant dans la conception du programme culturel qui accompagnait l’exposition à Esch-sur-Alzette. Pensé dès le départ comme une composante essentielle du projet, le programme a tissé un lien direct entre les œuvres, le lieu et ses habitant·es, à travers des ateliers, des performances, des résidences artistiques et des activités participatives. En invitant le public à observer et manipuler la terre, ou à expérimenter des gestes de soin, les différentes activités ont transformé l’exposition en un espace de rencontre, d’apprentissage et de transformation partagée.
Pourquoi s’intéresser au sol dans une exposition de design ? Et en quoi Earthbound se distingue-t-elle d’autres expositions récentes qui se sont intéressées à ce sujet ?
d-o-t-s : Le sol est l’un des éléments les plus fondamentaux et pourtant les plus négligés de notre environnement. Nous vivons littéralement grâce à lui, mais nous l’avons, paradoxalement, oublié. Dans nos sociétés industrialisées, il est devenu une simple surface, un support neutre ou un obstacle à dépasser, alors qu’il constitue un écosystème foisonnant et complexe. Comme l’a rappelé le biologiste David Porco lors d’une conférence que nous avons organisée au Bridderhaus en septembre, sous nos pieds se déploie un univers d’interdépendances, où minéraux, racines, champignons, bactéries et vers de terre participent à un immense cycle de vie et de décomposition.
Avec Earthbound, nous voulions rendre au sol sa dimension vitale, poétique et politique. Il ne s’agissait pas seulement de sensibiliser le public à sa dégradation – qui est aujourd’hui l’une des urgences écologiques majeures – mais aussi de réapprendre à le percevoir, à l’écouter, à s’en émerveiller. Quand on interroge les scientifiques, on s’aperçoit qu’il existe aujourd’hui une véritable nécessité de parler des sols et de leur santé. Malgré leur importance, ces milieux vivants restent absents du débat public, relégués à l’arrière-plan de nos préoccupations écologiques. Les approches artistiques peuvent contribuer à inverser ce désintérêt : elles réintroduisent de la sensibilité, du récit et de l’empathie là où le discours scientifique seul ne suffit pas. Cette prise de conscience traverse aujourd’hui le monde de l’art et du design, comme en témoignent certaines expositions qui ont été présentées en Europe ces deux dernières années : Soils au Van Abbemuseum à Eindhoven (Pays-Bas, 15.06–24.11.2024) ; Soil: The World at Our Feet à la Somerset House de Londres (Royaume-Uni, 23.01–13.04.2025) ; ou Sense of Soil au Form Design Center de Malmö (Suède, 26.04–08.06.2025).
Dans ce contexte, Earthbound s’inscrit dans une réflexion internationale tout en affirmant une approche profondément située. Le projet s’est enraciné dans le sud du Luxembourg, un territoire longtemps façonné par l’extraction minière. Pendant des décennies, cette industrie a bouleversé les paysages, creusant des cicatrices profondes dans le relief et contaminant les sols. Exposer à Esch-sur-Alzette, au cœur de cette région marquée par la transformation industrielle, revêtait donc une signification particulière : il s’agissait de réfléchir à la possibilité d’une réconciliation avec un sol meurtri, de penser la régénération autant symbolique qu’écologique.
Et, d’une certaine manière, avec Earthbound nous souhaitions aussi affirmer que cette attention au sol est une réponse nécessaire aux obsessions contemporaines d’évasions extra-terrestres. Dans un monde subjugué par l’exploration de l’espace lointain – où des milliardaires de la Tech, à l’instar de Jeff Bezos ou d’Elon Musk, consacrent des ressources colossales à la conquête spatiale – nou pensons que nos urgences devraient concerner ce qui vit juste autour de nous et en dessous de nos pieds. Rester ancrés et forger des relations fécondes avec la Terre et ses communautés humaines et autres-qu’humaines est un acte de résistance créative, que nous ne pouvons plus nous permettre de reporter.
L’exposition est terminée à Esch-sur-Alzette, mais Earthbound continue. Quelle est la suite du projet ?
d-o-t-s : Depuis ses débuts, Earthbound a été imaginé comme un projet itinérant et évolutif, capable de s’adapter à de nouveaux contextes et de se régénérer au fil des rencontres. Loin d’être une expérience ponctuelle, il est pensé pour se déployer dans le temps et s’enrichir à chaque étape de nouvelles voix et de nouveaux ancrages.
Au Bridderhaus, le cycle reste actif même après la clôture de l’exposition : le compost communautaire, installé dans le jardin du centre d’art, continue d’être nourri par les résidents et l’équipe du lieu, prolongeant la dynamique collective initiée au cours de l’été.
Mais surtout, Earthbound poursuit sa trajectoire. La prochaine étape du projet est déjà confirmée : l’exposition sera présentée à la galerie Octave Cowbell, à Metz, du 23 octobre 2026 au 23 janvier 2027. Cette nouvelle itération prolongera les réflexions amorcées au Luxembourg tout en les réenracinant dans le contexte messin, à travers une sélection d’œuvres renouvelée, et un programme d’activités conçu en dialogue avec des partenaires locaux.
Et l’aventure ne s’arrête pas là. Après Metz, d’autres éditions d’Earthbound pourraient voir le jour : plusieurs discussions sont en cours avec des centres d’art et musées, en France comme à l’international, intéressés à accueillir le projet et à en développer leurs propres interprétations. Fidèle à son esprit initial, Earthbound continuera donc à se transformer et à circuler. À chaque itération, il composera avec un nouveau sol, un nouveau rythme, un nouvel écosystème – cultivant, saison après saison, un réseau de pratiques, d’idées et de relations vivantes.
Enfin, nous travaillons à la conception d’une publication qui s’appuiera sur l’expérience du projet pour approfondir une idée qui nous est chère : celle d’un commissariat d’exposition envisagé comme une pratique enracinée et fertile, en interaction constante avec les dimensions écologiques, sociales et symboliques de son environnement. Il s’agira d’explorer comment la pratique curatoriale peut, elle aussi, s’inspirer des logiques du vivant – en s’affranchissant des modèles extractifs, en valorisant les processus de décomposition et de régénération, et en encourageant des formes de participation situées, éco-conscientes et fondées sur le soin et la réciprocité.
13 janvier 2026
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