Rencontre : Pauline Esparon explore l'artisanat des Dagpar avec le programme MIRA
Publié le 12 septembre 2025
Diplômée de la Design Academy Eindhoven en 2019, la créatrice Pauline Esparon, s’intéresse aux matières naturelles brutes, notamment au lin dont elle a fait sa spécialité. Lauréate de l’édition 2024 du programme MIRA (Mobilité Internationale pour la Recherche Artistique) de l’Institut français dans la catégorie métiers d’arts, elle nous parle de cet artisanat méconnu et de sa résidence au Pakistan, essentielle dans la progression de ses recherches.
Diplômée de la Design Academy Eindhoven en 2019, vous êtes désormais designer avec une spécialisation dans le lin. Quels sont vos premiers souvenirs au contact de ce matériau ?
Le lin est effectivement ma matière de prédilection. Je suis originaire de Normandie et il s’avère que l’essentiel de la production, même mondiale, de lin est fabriquée là-bas : il s’agit vraiment de la Terre Mère de cette matière. Assez jeune, en me baladant dans des champs, j’ai ramassé un bout de gerbe de lin et, en tournicotant la fibre, je me suis aperçue qu’on passait de l’état de paille à l’état de cheveu. Ces deux rapports de matière en un geste m’ont surprise, notamment le côté presque animal de cette plante. À partir de là, j’ai eu envie de commencer des recherches sur le lin, à la fois une expérimentation physique de matière et des recherches sur le contexte du lin. J’ai pu constater que la plupart du lin créé en Normandie était néanmoins exporté à l’autre bout du monde pour être transformé puis ré-importé. C’est à ce moment qu’a démarré le pari d’avoir une production de lin exclusivement locale, sans passer ne serait-ce que par le fil, pour montrer d’autres aspects de cette matière que l’on connaît beaucoup moins, notamment son côté laineux, soyeux ou poilu.
Vous êtes lauréate de l’édition 2024 du programme MIRA (Mobilité Internationale pour la Recherche Artistique) dans la catégorie métiers d’arts. Que représente le soutien de ce programme ?
Le programme MIRA m’a permis de me rendre sur place au Pakistan. Il m’a donné la possibilité d’aller à la rencontre des artisans, de visiter les ateliers et c’était nécessaire puisque j’ai travaillé avec une matière qui restait un mystère pour moi. Avant cette résidence, je ne comprenais pas comment ils pouvaient aboutir sur de telles formes avec de telles textures et j’ai pu aller voir ça de plus près, ce qui était essentiel pour comprendre la matière. Ensuite, j’ai pu expérimenter librement dans une zone de recherche artistique sans enjeu de commercialisation ou d’ergonomie : il y avait quelque chose de libre en laissant parler cette forme d’intuition, ce qui est très précieux en tant que créatif. Et puis, indéniablement, une bourse d’une telle institution permet une forme de première reconnaissance, qui est un atout pour aller voir les ambassades ou encore les Alliances Françaises. Avoir le soutien d’une institution possède une forme de prestige indéniable, qui aide beaucoup dans l’approche des différents acteurs essentiels à la recherche.
Nous étions dans le même bateau avec les artisans, qui, malgré leur expertise, se laissaient dépasser par ces nouvelles façons de faire, ces nouvelles peaux qui ont leur propre vie.
Grâce au programme MIRA, vous avez pu mener des recherches autour de l’artisanat des Dapgar au Pakistan. Pouvez-vous nous parler du projet à l’origine de cette résidence et en quoi il était important de séjourner dans ce pays ?
Avant d’aller au Pakistan, il faut savoir qu’une autre matière m’intéressait beaucoup à côté du lin, le parchemin. C’est un travail de la peau animale, qui a longtemps été un support d’écriture, mais entièrement naturel et mécanique, qui n’a rien à voir avec le cuir en termes d’échelle de production et de geste. C’est de la peau non tannée donc ce ne sont pas les mêmes procédés. Cette idée de peau non tannée est quelque chose qui m’intéresse et cette technique représente un travail similaire au parchemin. J’ai fait pas mal de recherches et il se trouve que c’est le seul endroit du monde où l’on fait cette matière : il s’agit d’un art qui est détenu aujourd’hui entre les mains de six familles. C’est vraiment très spécifique, et totalement disparaissant. “Dapgar” signifie “faiseur de boucliers” à la base et c’est une matière extrêmement dense, où le collagène qui est à l’intérieur de la peau sert de liant. Il s’agit vraiment d’un état de la peau et c’est extrêmement résistant. Pour moi, il était essentiel d’aller sur place pour comprendre la matière, explorer son potentiel, mais aujourd’hui, c’est une matière qui est toujours enfermée dans un langage formel, une tradition respectable mais qui peine à se renouveler. En plus, cette matière est toujours recouverte, peinte, et elle n’a pas de visibilité alors que c’est une technique complètement unique que je trouve personnellement magnifique.
L’idée était de valoriser la matière, la technique en propre, mais aussi cet artisanat puisque les Dapgar ne sont pas valorisés dans la création des lampes. Toute la reconnaissance va au naqashi, la personne qui réalise le travail de peinture et d’enluminure de ces supports. Ce qui tient de la construction et de la technique n’est pas du tout valorisée : eux-mêmes sont des gens qui faisaient partie des intouchables et il y a une forme de dépréciation pour eux-mêmes et leur savoir-faire. Ce sont des ateliers de familles et ce n’est qu’un intermédiaire qui s’occupe de revendre ce qu’ils font en les payant mal ou très en retard et en veillant à ce qu’ils n’aient aucune forme d’indépendance. L’envie était alors de venir challenger ce système-là et d’être directement en rapport avec eux, ce qui n’arrive jamais, pour valoriser cette matière et leur dire à quel point elle est unique et magnifique. J’ai organisé une exposition à la fin de la résidence, en collaboration avec un artiste qui fait de la calligraphie, et les Dapgar ont pu rencontrer le directeur de l’Alliance française, mais aussi assister au vernissage pour échanger avec les personnes qui étaient intéressées.
Que vous a apporté cette résidence sur cet artisanat ancestral et méconnu ? Avez-vous pu suivre des ateliers ou rencontrer des interlocuteurs particuliers pour faire avancer votre projet ?
J’ai eu différents contacts sur place qui m’ont permis de rencontrer ces artisans puisque, sur la base d’Internet, il était impossible de les trouver. J’ai ensuite passé six semaines dans les ateliers avec cet artiste qui faisait de la calligraphie et voulait écrire un livre où il ferait toutes les pages en parchemin, d’où notre intérêt commun. Ça a débouché sur une exposition aux Beaux-Arts de Lahore, qui a permis de donner une visibilité à cette matière puisqu’elle est méconnue à l’international et que, même au Pakistan, les gens ne savent pas qu’elle existe. L’idée est d’inciter de nouveaux regards, de nouveaux projets et le fait d’être aux Beaux-Arts a développé un lien avec les étudiants afin que ce soit inspirant pour d’autres recherches.
J’ai envie de continuer à valoriser et à donner de la visibilité à ce savoir-faire. Une exposition va avoir lieu à Paris en octobre dans plusieurs lieux parisiens avec un collectif qui s’appelle Contributions : ce sera la première fois que je montrerai ces pièces en France.
Avez-vous des anecdotes à ce sujet ? Votre mobilité a-t-elle fait évoluer votre projet ?
Nous avons tous appris au sens où j’ai fait des objets qui n’avaient rien à voir avec des applications habituelles. J’ai travaillé avec des peaux que l’on ne travaille plus, notamment le chameau, qui était la peau utilisée pour tous les objets. Sur le travail de certaines peaux, de certaines couleurs, sur le rapport aux moules, aux nouvelles échelles, on a tous appris et même les artisans qui n’avaient jamais fait ça, se sont sentis challengés. Les objets nous surprenaient dans ce projet, ce qui renforce sa beauté, car il n’y avait pas du tout l’idée d’un dessin préétabli. Nous avons tous été surpris de cette matière, car elle reste vivante, change de couleur chaque jour ou se déforme. Ce qui devait être un paravent est devenu un objet non identifié, une sorte d’œuvre, il y a eu ce voyage où l’on est parti d’une idée mais où l’expérimentation a fait que les pièces ont leur vie propre. Nous étions dans le même bateau avec les artisans, qui, malgré leur expertise, se laissaient dépasser par ces nouvelles façons de faire, ces nouvelles peaux qui ont leur propre vie. Quand je suis partie, les artisans ont commencé à expérimenter eux-mêmes donc c’est super de constater qu’ils sont encore plus curieux de leur propre savoir-faire. C’est vraiment un apprentissage collectif et c’est sur la base de ce que j’ai appris que j’ai envie de continuer le projet.
Quel est aujourd’hui l’état de vos recherches ? Quels sont vos futurs projets, en lien ou non avec cette résidence ?
J’aimerais y retourner, refaire une collection d’objets sur la base de ce que j’ai appris et travailler certains potentiels que j’ai expérimentés dans la matière. J’ai également envie de continuer à valoriser et à donner de la visibilité à ce savoir-faire. Une exposition va avoir lieu à Paris en octobre dans plusieurs lieux parisiens avec un collectif qui s’appelle Contributions : ce sera la première fois que je montrerai ces pièces en France.
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