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ACHILLE MBEMBE — Un premier dialogue Afrique-Europe les 7 et 8 octobre à Johannesburg

La proximité et la profondeur historique du rapport entre l’Afrique et l’Europe justifient de relancer sur une échelle multiforme le dialogue entre les deux continents.

Auteur d’un rapport sur Les nouvelles relations Afrique – France remis au Président de la République française le 5 octobre 2021, l’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe se consacre désormais à la Fondation d’Innovation pour la Démocratie. Après le lancement de celle-ci, le 6 octobre 2022, il participera les 7 et 8 octobre à Johannesburg, en Afrique du Sud, au premier forum Notre futur – Dialogues Afrique-Europe organisé par l’Institut français, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et de nombreux partenaires africains. Il s’agit du premier événement d’un cycle de 9 forums dont les prochaines étapes seront le Cameroun du 1erau 3 décembre 2022 et l’Algérie à la fin du mois de février 2023. 

Mis à jour le 26/10/2022

10 min

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Achille Mbembe
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© Heike Huslage-Koch, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Lors du Nouveau Sommet Afrique-France, qui s’est tenu à Montpellier en octobre 2021, vous avez remis au Président de la République française un rapport intitulé Les nouvelles relations Afrique-France : relever ensemble les défis de demain. Pouvez-vous nous en résumer les grandes lignes ?

Dès son arrivée au pouvoir en 2017, le Président de la République s’est rendu compte du fait qu'il fallait renouveler le rapport que la France entretient avec l'Afrique. Un cycle historique était manifestement arrivé à sa fin. Il fallait en inventer un autre, dans un contexte mondial très instable, avec une Europe qui souhaite se transformer en un acteur géopolitique à part entière, une Afrique qui rêve depuis la fin de la colonisation de redevenir son centre propre, un continent asiatique qui poursuit allègrement sa montée en puissance et un colosse américain plus ou moins désœuvré et qui ne peut plus compter sur la solidité de ses institutions démocratiques. Le Président de la République a donc voulu s’appuyer sur la vitalité des sociétés civiles africaines, pour mettre en marche une nouvelle dynamique susceptible de déboucher sur une forme nouvelle de la relation. Il m’a alors demandé de l’aider en préparant en amont le sommet de Montpellier.

Dans la même logique, il avait d’ailleurs, auparavant, sollicité d’autres intellectuels du continent, comme Felwine Sarr, à qui il avait demandé de préparer un rapport sur la restitution des objets d’art africains, et N’Goné Fall, qu’il avait sollicité dans le cadre de la saison Africa 2020 d’ailleurs mise en œuvre par l'Institut français. Pour préparer ce sommet de Montpellier, qui devait réunir les sociétés civiles africaines, j’ai mené une vaste consultation dans douze pays, qui a impliqué environ cinq mille personnes, en majorité des jeunes. Avec l’aide du comité que j’avais mis en place, j’ai ensuite rédigé un rapport, dans lequel nous avons émis treize recommandations. Le Président en a tout de suite adopté deux : la mise en place d’une Fondation dédiée au soutien à l’Innovation pour la démocratie, et la construction à Paris d’une Maison des mondes africains. Tout de suite après le Nouveau Sommet, le Président m’a demandé de rester à bord. Depuis un an, je me suis donc attelé avec plusieurs autres personnes à mettre en place ces deux institutions.

 

Prenant acte des conclusions de votre rapport et des attentes exprimées par les participants au Nouveau Sommet Afrique-France d’octobre 2021, l’Institut français, le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et de nombreux partenaires africains proposent l’initiative Notre Futur — Dialogues Afrique-Europe. Pourquoi est-ce si important de passer, comme vous le préconisez, d’une relation entre l’Afrique et la France à une relation entre continents ? 

Les États demeurent, bien sûr, les acteurs privilégiés des relations internationales. Nous ne pouvons pas faire sans eux. Mais les problèmes auxquels nous faisons face dépassent désormais les frontières des États et des nations. Ils sont planétaires, à commencer par la crise climatique. Beaucoup de ces questions exigent l’implication d’acteurs publics locaux, régionaux et continentaux. Elles mobilisent aussi des réseaux d’acteurs privés, des grandes firmes, les sociétés civiles, les grandes villes, les universités et grands centres de recherche, bref tous ceux qui, mus par une conscience planétaire émergente, sont impliqués dans ce que j’appelle la création générale. 

De ce point de vue, la proximité et la profondeur historique du rapport entre l’Afrique et l’Europe justifient de relancer sur une échelle multiforme le dialogue entre les deux continents. Mais un tel dialogue n’a véritablement de sens que s’il est fondé sur la vérité, et sur ce qu’avec Rémy Rioux, le directeur général de l'Agence française de développement, nous nommons “une diplomatie du vivant”. Une telle diplomatie est différente de “la diplomatie de l’influence”, c'est-à-dire une sorte de lutte cynique pour la défense des intérêts qui structure de nos jours les relations internationales.  Elle est également différente du militarisme. Elle a pour souci premier la réparation de la planète, un nouvel engagement en faveur de l’innovation pour la démocratie et elle repose sur un parti pris en faveur des forces de la création. 

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Notre futur - Dialogues Afrique-Europe / Our Future: Africa-Europe Dialogues
© DR
Notre futur - Dialogues Afrique-Europe / Our Future: Africa-Europe Dialogues

Vous participerez au premier forum Notre futur – Dialogues Afrique-Europe, les 7 et 8 octobre 2022 à Johannesburg. L'événement est sous-titré Les chemins de la démocratie et réunira de nombreuses personnalités pour débattre sur des questions telles que la démocratie participative, les nouvelles formes d’engagement citoyen ou encore la justice inclusive. Qu’attendez-vous de ces échanges ? 

Ce Forum se situe dans la droite lignée de la consultation que nous avions initiée en amont du Nouveau Sommet de Montpellier. L’idée est de poursuivre ces conversations ici, en Afrique australe, et bientôt dans d’autres villes du continent, comme Yaoundé et Alger. Le forum de Johannesburg est organisé par l’Institut français, en partenariat avec la Fondation d’Innovation pour la Démocratie, qui sera lancée le 6 octobre et dont la vocation est d’accompagner et de soutenir la jeunesse africaine et les acteurs africains qui veulent reprendre en main le destin de leur continent en renouvelant en profondeur la pensée et la pratique de la démocratie, en enracinant le projet démocratique dans les cultures et le temps long des sociétés africaines et leurs institutions propres. 

L’idée de départ est de partir de la richesse déjà présente sur le continent pour ensuite réimaginer ce que pourraient être les rapports entre la France, l’Europe et l’Afrique. De retrouver, en somme, le goût de penser ensemble, et de puiser dans les différents modèles qui existent déjà pour irriguer nos sociétés civiles. De créer, enfin, les conditions d’une entente mutuelle neuve fondée sur une idée commune du futur. C’est un travail de longue haleine, mais il est passionnant. Il exige un véritable réarmement intellectuel et culturel.

 

Dans votre rapport remis au Président de la République française, vous parlez également d’un « profond décalage entre les formes politiques et institutionnelles et ce que devient l’Afrique socialement, économiquement et culturellement ». Comment sortir selon vous de cette ornière ? Quels acteurs sont susceptibles de faire évoluer les choses sur ce point ? 

Il existe en effet un profond décalage entre, d’une part la formidable résilience des sociétés africaines, leur ingéniosité et créativité multiforme, et de l’autre l’enkystement des systèmes politiques et la rigidification, voire la stérilité des institutions officielles. À quoi il faut ajouter le vieillissement des élites politiques, et les difficultés qu’elles ont à se renouveler. Une partie du blocage du continent prend sa source dans cette contradiction. On ne libérera les énergies que par plus de démocratie, c'est-à-dire un recensement décisif autour de l’idée du vivant, du bien commun et de l’intérêt général. Pour y arriver, un réarmement intellectuel est nécessaire car le vrai travail, le plus difficile, c’est d’apprendre à miser d’abord sur l’intelligence collective. C’est de modifier nos manières de penser, d’agir, d’affronter l’avenir. Car le déficit démocratique en Afrique est aussi le résultat d’une formidable crise intellectuelle et culturelle, qui ne frappe d’ailleurs pas seulement le continent. Sans de nouveaux flux d’idées et de nouvelles manières de mettre en œuvre notre intelligence, il ne sera guère possible de faire bouger les lignes. 

La Fondation d’Innovation pour la Démocratie favorisera l’essaimage, sur le continent, de lieux de soin, d’inspiration et d’imagination.

La Fondation d’Innovation pour la Démocratie, dont vous êtes à l’initiative, sera lancée le 6 octobre prochain en Afrique du Sud, à Johannesburg. Quels sont les objectifs de cette Fondation ?

Nous voulons impulser le renouvellement en profondeur de la pensée et des pratiques de la démocratie sur le continent africain tout en aidant à enraciner le projet démocratique dans les cultures et le temps long de nos sociétés et de nos institutions. Il faut, pour y parvenir, mettre en mouvement des forces nouvelles. Nous le ferons à travers des ateliers de recherche ouverte, des débats et séminaires, des parcours pédagogiques qui s’appuient sur les expériences des acteurs eux-mêmes et sur les savoirs endogènes, bref par l’animation de l’intelligence collective. Nous chercherons à identifier et à valoriser la créativité africaine en matière d’innovation démocratique. Il s’agit d’outiller les acteurs de la démocratie, de les aider à penser ensemble, de les mettre en réseau, de soutenir des projets, de les faire grandir dans la durée.

Cette Fondation, nous la construirons ensemble en ré-enchantant nos aspirations, en partant de ce que les communautés savent déjà d'elles-mêmes, en nous offrant un outil intelligent, qui fonctionnera comme “un réseau des réseaux”, au service de l’intelligence collective. La Fondation favorisera l’essaimage, sur le continent, de lieux de soin, d’inspiration et d’imagination. L’idée centrale est de travailler en vue de l’avènement, sur le continent, de systèmes ouverts. La culture doit se faire le vecteur de l’ouverture du champ politique à une nouvelle génération. Il faut donc appuyer toutes les initiatives visant à donner la parole aux plus marginalisés, en particulier aux femmes et aux jeunes qui constituent le gros de la démographie africaine. Et ainsi d’aider à enraciner un projet démocratique sur le temps long, à l’échelle régionale.

*Photographie d'Achille Mbembe par Heike Huslage-Koch, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons. 

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