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Denis Lafaurie

Le but d’une scène nationale, pour moi, est d’essayer d’amener le plus large public possible vers la création d’aujourd’hui.

Depuis près de trente ans, Denis Lafaurie dirige la scène nationale d’Alès. A l’image du festival Cratère Surfaces, dont la vingt-deuxième édition se tiendra cette année du 29 juin au 3 juillet, il a toujours privilégié les arts du cirque et de la rue.

Mis à jour le 25/06/2021

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Denis Lafaurie
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Vous dirigez la scène nationale d’Alès depuis 1991. Quels ont été les grands principes qui ont guidé votre action pendant la longue histoire qui vous rattache à ce lieu et à ce territoire ?

Quand je suis arrivé, j’avais en tête de redonner son sens à l’expression « démocratisation de la vie culturelle », surtout dans une ville moyenne comme la nôtre. Le but d’une scène nationale, pour moi, est d’essayer d’amener le plus large public possible vers la création d’aujourd’hui. J’ai donc souhaité explorer les arts de la rue et du cirque pour donner une coloration différente à ce théâtre. Nous sommes allés dans les écoles, dans les communes, sur les places publiques. Mon objectif a toujours été de toucher une large partie de la population, et je crois que le cirque et les arts de la rue le permettent. Aujourd’hui, tous les habitants d’Alès ont déjà rencontré notre programmation au moins une fois dans leur vie. Un deuxième axe important a été de faire se rencontrer la tradition avec des formes plus émergentes, en associant par exemple la tragédie classique et le hip hop, ce qui permet de toucher la jeunesse. Et un troisième correspondait à l’histoire et à la sociologie d’Alès : une ville ouvrière (le deuxième pôle productif de la région d’Occitanie), sans université, habitée par des gens simples et directs. Mon but a donc toujours été « de ne pas se prendre le chou » et de montrer que l’art, c’est pour tout le monde.  

 

Il y a vingt ans naissait le festival Cratère Surfaces, consacré aux arts de la rue. Comment ce festival a-t-il évolué au cours du temps ?

La première édition a eu lieu en 1999. A l’époque, je fréquentais beaucoup les festivals d’Aurillac et de Chalon. Rien de tel n’existait dans ma région, et encore moins dans le cadre d’une scène nationale. Dès le début, j’ai décidé de ne pas faire de off : je souhaitais que tout le monde soit payé. Quelques années plus tard, j’ai introduit l’idée que chaque édition tourne autour d’une thématique qui résonne avec l’identité d’Alès. Par exemple la mécanique, car nous sommes dans un coin où beaucoup de gens aiment bricoler. Une troisième phase a enfin consisté à s’ouvrir sur les Cévennes : le festival s’est déplacé dans plusieurs communes, avec l’envie de proposer des créations in situ.

Au bout d’une dizaine d’années, je me suis rendu compte que les festivals d’arts de la rue s’étaient multipliés. Pour nous différencier, j’ai eu envie de travailler la dimension internationale de Cratère Surfaces. En 2009, nous avons constitué un groupe d’une trentaine de directeurs de festivals internationaux et nous avons commencé à travailler ensemble. J’ai aussi mis en place des formations, et notamment l’Outdoor Lab Expérience, pour les jeunes artistes internationaux débutant dans les Arts de la Rue. J’ai enfin proposé aux compagnies que nous accompagnons une traduction en anglais, pour pouvoir exporter leur travail à l’étranger.

CRATÈRE SURFACES 2021 | Teaser
CRATÈRE SURFACES 2021 | Teaser

La prochaine édition de Cratère Surfaces se tiendra cette année du 29 juin au 3 juillet. Quels seront les principaux temps forts du festival ?

Il y en aura beaucoup. Je pense notamment à une belle création de la compagnie Tout En Vrac, Le dernier Drive-In avant la fin du monde. Ce spectacle va nous replonger dans les années 1970, dans une culture américaine qui glorifiait la voiture et le pétrole : c’est une soirée de quatre heures avec plusieurs formats, et notamment une projection du film Planet Terror qui sera augmenté par soixante figurants en chair et en os. Nous aurons aussi, bien sûr, des propositions plus intimistes. 

 

Comme tous les lieux culturels de France, le Cratère a subi de longs mois de fermeture. Comment avez-vous approché cette période inédite ? 

Nous étions en tension, afin de nous tenir prêts à reprendre à n’importe quel moment. Ça a donc été difficile de ne pas céder à la déprime, avec les nombreux faux départs que nous avons subis. Nous avons dû reporter et rembourser près de 80 spectacles, ce qui crée un embouteillage avec les nouvelles créations. Pendant cette période, nous avons bien sûr continué de travailler : en streaming, et en intervenant dans les écoles. Nous nous sommes aussi rendu compte que les compagnies locales étaient en souffrance : nous leur avons donc proposé des résidences payées, avec des co-productions à la clef. J’ai aussi essayé d’aider la filière en général, au-delà de mon cercle professionnel : j’ai confié une somme à Pôle Sud, le syndicat des arts de la rue, pour qu’ils la redistribuent à ceux qui en avaient le plus besoin. 

Aujourd’hui, avec l’aide de mes équipes, j’ai le sentiment d’avoir pu créer quelque chose qui a vraiment compté pour la ville, et pour moi aussi.

En octobre prochain, vous prendrez votre retraite après trente ans passés à diriger une importante scène nationale. Quel bilan tirez-vous de cette longue histoire commune ?

Trente ans passés, je n’y crois toujours pas. Au départ, après un parcours très mouvementé, j’ai eu envie de me poser quelque part. A l’époque, la ville d’Alès était en difficulté : la filière minière s’était épuisée dans les années 80. Il fallait imaginer une reconversion. J’ai tout de suite compris que cette ville avait vraiment envie de se battre : et d’ailleurs, aujourd’hui, elle a relevé la tête. J’ai donc voulu accompagner ce territoire sur le long terme. Quand j’ai eu l’occasion de partir dans de plus grosses maisons, avec de plus gros salaires, cela ne m’a pas tant intéressé que cela. Je voulais continuer l’aventure ici. Aujourd’hui, avec l’aide de mes équipes, j’ai le sentiment d’avoir pu créer quelque chose qui a vraiment compté pour la ville, et pour moi aussi. 

 

Y a-t-il un événement au cours de ces années qui vous a particulièrement marqué, et qui résumerait votre approche ?

En 2005, nous avons inauguré le nouveau théâtre du Cratère : après deux ans de travaux, je souhaitais faire une grande fête dans la ville. Nous avons imaginé un dispositif qui symboliserait l’énergie des mines de la ville qui descendrait des terrils pour venir allumer l’énergie artistique du Cratère. La municipalité attendait 5000 personnes, en réalité nous avons été 45 000 : c’était le plus gros événement à Alès depuis la Guerre. Là, je me suis vraiment dit que j’avais réussi à mettre toute une ville au pouls de cet événement. L’arrivée d’un nouveau théâtre dans la ville concernait tous ses habitants.

L'Institut français et l'évènement

L’Institut français s’associe au Festival Cratère-Surfaces, à la Région Occitanie, à Occitanie en Scène et à Circostrada pour convier une cinquantaine de professionnels internationaux à Alès entre le 29 juin et le 3 juillet 2021, à l’occasion du Focus Territoires et Arts. 

En savoir + sur le Focus Territoires et Arts

L'institut français, LAB