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Lucie Félix, Grande Ourse 2021 du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil

La manipulation des objets permet aux enfants de se concentrer, et de se rendre compte qu’ils ont une action sur les choses, qu’ils peuvent transformer une chose en une autre.

Lucie Félix crée des livres-objets pour enfants qui les éveillent à la compréhension du monde et qui empruntent aux codes du livre d’art. En novembre dernier, l’ensemble de son œuvre a été récompensé par le prix la Grande Ourse 2021 du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. 

Mis à jour le 18/07/2022

5 min

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Lucie Félix
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Vous avez d’abord fait des études de biologie, avant de poursuivre par une école d’art. Qu’est-ce qui vous a amenée à vous consacrer à l’écriture et à la création de livres pour enfants ? 

Petite, je bricolais déjà beaucoup, et j’ai toujours eu du goût pour les arts plastiques. Mais ce n’est pas évident de prendre le chemin des Beaux-Arts à dix-huit ans. Heureusement que je ne l’ai pas fait d’ailleurs, parce que ce sont des études qui demandent beaucoup de maturité et dans lesquelles on risque de patauger si on n’est pas prêt. Je suis donc très contente d’avoir fait un cursus universitaire dans un domaine scientifique, qui m’a apporté une rigueur utile par la suite. Au moment de la thèse, je me suis toutefois rendu compte que c’était un investissement énorme. J’ai donc pensé que je pourrais essayer d’entrer dans une école d’art, car c’était maintenant ou jamais. Je n’ai jamais regretté ce choix par la suite. Les Beaux-Arts d’Épinal (aujourd’hui l’École Supérieure d’Art de Lorraine), que j’ai intégrée, étaient spécialisés dans le domaine de l’illustration. Il y avait donc un lien avec le livre jeunesse, et c’est là que j’ai découvert des livres d’art à destination des enfants, et notamment ceux de Bruno Munari et Katsumi Komagata, que je cite souvent. 

 

Vous mettez régulièrement en avant l’influence qu’ont eu sur vous des plasticiens comme Matisse ou Bruno Munari. Qu’est-ce que leur œuvre vous a apporté ? 

Matisse a été à l’origine de ma première émotion artistique, quand j’étais enfant. J’avais à l’époque une institutrice très stricte, mais qui avait une vraie appétence pour les arts plastiques. Elle était extrêmement sévère, et les temps consacrés à l’art plastique étaient donc un moment de soulagement pour moi. Elle m’a fait découvrir de nombreuses œuvres de Matisse, et j’en ai un souvenir très précis et heureux. Plus tard, en école d’art, j’ai trouvé le milieu très sérieux : il fallait parler de son travail, trouver des choses pénétrantes à dire dessus. C’est là que j’ai trouvé les livres de Bruno Munari, qui étaient à l’exact opposé : amusants et facétieux, sans jamais être bêtes. Ce sont des objets qui sont pensés de A à Z, très exigeants sur le fond et la forme, qui invitent à la curiosité.   

 

Vos livres se présentent avant tout comme des objets, comme des choses que l’on manipule. Pourquoi cette matérialité est-elle aussi importante pour vous ? 

Les ouvrages pour enfants comportent souvent un aspect de manipulation, qui ne date pas d’hier d’ailleurs, quand on voit les livres du Père Castor. Les pédagogies « nouvelles » du début de XXème siècle, comme Montessori ou Freinet, parlaient déjà d’impliquer les enfants et de les rendre responsables de leur propre apprentissage. En conduisant mes premiers ateliers avec des classes de maternelle, je me suis aussi rendu compte que capter leur attention, leur proposer quelque chose d’à la fois stimulant et qui ne les mette pas en échec, étaient de vrais enjeux. J’ai donc commencé une réflexion très personnelle, de façon empirique, en essayant des choses et en les améliorant petit-à-petit. J’ai alors constaté que la manipulation des objets permet aux enfants de se concentrer, et de se rendre compte qu’ils ont une action sur les choses, qu’ils peuvent transformer une chose en une autre. 

J’essaye de faire des livres qui ne sont pas faits uniquement pour être respectés, mais questionnés. Pour moi, un auteur doit toujours gagner notre confiance.

Comment choisissez-vous les histoires que vous souhaitez raconter et la forme que vous souhaitez leur donner ? Est-ce au contact des enfants ? 

Oui, tout à fait, les ateliers me permettent d’expérimenter des types de manipulations sur le livre avec les enfants. Par exemple, dans mon livre Prendre et donner, où l’on déplace un objet d’une page à l’autre. J’avais observé que c’était quelque chose qui allait leur plaire. En parallèle de ces ateliers, je lis aussi de la documentation scientifique, même si je ne suis pas spécialiste du développement de l’enfant ou des neurosciences. Mais je lis ces études pour m’en nourrir. Cela permet de mettre le doigt sur des sujets spécifiques, par exemple sur la question du mouvement des yeux, dont parle le chercheur Michael Tomasello, que je suis beaucoup. Ce sont des études qui permettent de mieux comprendre le fonctionnement de l’enfant et de ce qui va permettre de créer un tissu de communication avec lui. Je m'inspire aussi beaucoup de ma propre enfance. J’ai eu de la chance quand j’étais enfant d’avoir pu beaucoup jouer. Je jouais dehors avec mes amis, dans une grande liberté. 

 

Est-ce que le fait d’écrire pour des enfants implique des responsabilités particulières ? 

Tout à fait. Un enfant est vulnérable par rapport à un adulte, et à tout point de vue. Quand je me retrouve devant des classes, je me pose sérieusement la question de ce que je vais raconter à ces enfants. Souvent, on prépare ma venue en disant que quelqu’un qui écrit des livres va venir. Donc pour eux c’est quelqu’un d’important : à l’école, on leur inculque beaucoup que les livres sont des objets précieux et importants. De mon côté, j’essaye de faire des livres qui ne sont pas faits uniquement pour être respectés, mais questionnés. Pour moi, un auteur doit toujours gagner notre confiance. 

 

Que représente pour vous la Grande Ourse 2021, que vous venez de recevoir dans le cadre du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil ? 

Pour moi, c’est très émouvant. L’équipe qui travaille pour ce salon intervient toute l’année au sein du dispositif Les livres à soi, qui s'adresse aux familles qui n’ont d’habitude pas accès à ce genre de livres pour leurs enfants. C’est une démarche que je suivais depuis longtemps, car pour que ces livres atteignent les enfants, il faut que leurs parents aient déjà accès à une librairie, qu'ils aient de quoi se les payer, etc. Le livre étant souvent relié à l’école dans l’esprit des enfants, cela peut beaucoup leur apporter dans leur parcours scolaire que leurs parents aient un rapport positif à cet objet. On parlait donc le même langage quand on s’est rencontrés à l’occasion de ce prix. 

 

Vous allez développer des projets à l’étranger en 2022, notamment avec le soutien de l’Institut français, est-ce nouveau pour vous ? Qu’en attendez-vous ? 

Pouvoir participer à des projets à l'étranger est extrêmement motivant pour moi. J'ai eu la chance de pouvoir passer certaines périodes de ma vie ailleurs, à Hong Kong quand j'étais étudiante, en Espagne, puis en Angleterre plus récemment. Il m’apparaît essentiel de connaître le plus de cultures possible, et d’ainsi pouvoir revisiter la mienne. Je suis très attachée aux mélanges et au cosmopolitisme. Je suis heureuse que mes enfants aiment les Shadocks autant que les pantomimes de Noël, grande tradition anglaise, la pétanque comme le cricket, la verte campagne anglaise et les montagnes jurassiennes. Je suis contente de revenir en France, avec une vision d'un pays européen, ouvert, qui se renforce dans ses valeurs humanistes grâce à ses interactions avec d'autres cultures. J'espère vraiment avoir la chance d'apprendre, de découvrir, de partager, à travers mon métier. L'édition jeunesse française est très intéressante je pense, et de nombreuses influences du monde entier y contribuent ! Je suis toujours à la recherche de nouvelles découvertes, pour m'émerveiller, me bousculer, pour adopter un angle de vue nouveau, réfléchir différemment. 

L'Institut français et l'autrice

Lucie Félix a été récompensée par le prix la Grande Ourse 2021 du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil en décembre dernier. 

Dans le cadre des Pépites internationales, l'Institut français est associé au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (SLPJ) de Montreuil pour valoriser la littérature de jeunesse francophone auprès des apprenants de français dans le monde. Les oeuvres sélectionnées par les Pépites internationales sont accessibles pour le réseau culturel français à l'étranger sur Culturethèque

En savoir + sur les Pépites internationales 

L'institut français, LAB