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Maëlle Poésy et Noémie Goudal pour l'installation-performance « Anima »

On ne peut pas détacher une œuvre de son contexte, qui aujourd’hui est celui de l’urgence climatique.

Maëlle Poésy et Noémie Goudal signent avec Anima un spectacle qui s’interroge sur notre rapport au temps et au paysage. A la fois film et performance, cette création contemplative et fascinante s’apprête à partir en tournée, avec le soutien de l’Institut français pour les dates à l’international. 

Mis à jour le 04/12/2023

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ANIMA © Vincent Arbelet
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ANIMA © Vincent Arbelet

Pourriez-vous nous rappeler vos parcours respectifs, et comment ils ont mené à votre rencontre. Comment est née l’envie de collaborer ?

Noémie Goudal : En ce qui me concerne, je me suis formée à la St Martins School puis au Royal College of Arts, à Londres. Avec Maëlle, on se connaît depuis très longtemps, et on s’est toujours dit qu’un jour on ferait quelque chose ensemble. Il y a plusieurs années, on m’a proposé de faire une exposition à Arles, et le directeur Christophe Wiesner m’a proposé de travailler sur une performance. J’en ai parlé à Maëlle et c'est devenu un projet à part entière, beaucoup plus ambitieux, un vrai spectacle, que nous avons notamment créé dans le théâtre de Maëlle, à Dijon.    

Maëlle Poésy : Pour ma part j’ai commencé au Théâtre National de Strasbourg comme comédienne, avant de monter ma compagnie Crossroad, avec laquelle j’ai monté une quinzaine de spectacles en dix ans. L’invitation de Christophe Wiesner, le directeur des Rencontres photographiques d’Arles, a en effet été l’occasion de monter ce projet avec Noémie, qui a également été tout de suite été présenté au Festival d’Avignon. Dès le départ, on était dans un croisement pluridisciplinaire, entre art contemporain et théâtre. 

 

Noémie Goudal, pourriez-vous nous parler du projet Post-Atlantica, qui porte sur la paléoclimatologie, c’est-à-dire sur l’étude des temps anciens, et qui est à l’origine d’Anima ?

Noémie Goudal : Notre point de départ était effectivement Post-Atlantica, un projet de recherche que j’ai mené autour de la paléoclimatologie, c'est-à-dire l’étude des climats anciens. J’en ai retenu des histoires d’expéditions où des scientifiques ont découvert des jungles capturées sous la glace, qui montrent comment les strates de temps s’insèrent au sein même de nos paysages. Le Sahara, par exemple, a connu des métamorphoses assez importantes, jusqu’à présenter à certaines périodes un climat extrêmement humide. Nous nous sommes servies de ces recherches comme point de départ pour créer un discours beaucoup plus large autour de cette idée. Comment nous, les humains, nous situons-nous par rapport à ces paysages qui nous semblent si immuables, mais qui sont en fait en mouvement ? Le deuxième aspect découle d’un questionnement philosophique autour de la notion de temporalité. Dans le spectacle, la temporalité des humains, qui est très rapide, qui se compte en secondes, en minutes, se confronte avec la temporalité géologique, le deep-time, qui se compte en millions d’années. Anima est un spectacle où ces deux tempos finissent par se rejoindre.      

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Dans le spectacle, la temporalité des humains, qui est très rapide, qui se compte en secondes, en minutes, se confronte avec la temporalité géologique, le deep-time, qui se compte en millions d’années.

Quels ont été les enjeux au moment de transposer ce travail sur scène ? Pourriez-vous nous décrire le dispositif d’Anima

Maëlle Poésy : Toute la conception du spectacle a été faite en commun, que ce soit au niveau de l’écriture des films ou du dispositif scénique. On s’est tout d’abord demandé comment rendre physique, pour le spectateur, un certain rapport au temps. Assez vite, on a décidé de travailler sur trois plans séquences, exposés sur trois écrans, qui se déroulent parfois dans les mêmes paysages, ou au contraire qui diffèrent. L’idée étant de créer chez le spectateur une posture assez méditative et contemplative, à la fois physiquement et émotionnellement. Nous voulions aussi donner la sensation du présent, qui est incarnée par Chloé Moglia, une artiste en suspension qui travaille au milieu de ces paysages en mouvement. 

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ANIMA © Vincent Arbelet
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Sur scène, Anima conjugue deux temporalités très différentes : la photographie et les mouvements de la performeuse Chloé Moglia, ainsi que la musique de DJ Chloé. Est-ce que cela métaphorise la façon dont le rythme naturellement lent du climat est désormais bouleversé par l’anthropocène ? 

Noémie Goudal : L'anthropocène est un concept qui me pose problème justement parce qu’il découle d’une vision anthropocentrique. Imaginer la Terre dans son propre mouvement, sans l’homme, est aussi un exercice intéressant. La présence de l’humaine dans Anima est une métaphore du temps présent, mais pas forcément de l’humain. La performance de Chloé Moglia est extrêmement captivante : on est accroché à chacun de ses mouvements, ce qui donne une sensation de présent très aigu. 

Maëlle Poésy : La taille des paysages, par rapport à celle de Chloé, indique aussi quelque chose de cet ordre. On a voulu montrer qu’on était une toute petite composante d’un ensemble plus large. 

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La parole n’était pas du tout le sujet, la narration était plastique. On voulait partager avec le spectateur une expérience du temps et de la métamorphose.

Faut-il lire Anima comme une fable écoresponsable ? Comment abordez-vous la question écologique dans votre travail ? 

Noémie Goudal : Bien sûr, le spectacle n’est pas vu à travers les yeux de spectateurs des années 60, mais de ceux des années 2023. Le traitement médiatique d’Anima joue un rôle énorme dans sa perception, et nous en jouons aussi. Anima parle beaucoup de strates, à la fois géologiques et temporelles, qui se superposent les unes aux autres. Nos énergies fossiles sont l’une de ces strates, les jungles fossilisées ayant été à l’origine du charbon, et les os de poissons du pétrole. Il se crée alors un rapport entre le temps et l’espace : les énergies qui ont mis des millions d’années à se créer sont brûlées en quelque secondes. Notre temporalité s’oppose à celle de la Terre. 

Maëlle Poésy : On ne peut pas détacher une œuvre de son contexte, qui aujourd’hui est celui de l’urgence climatique. Anima traite de la décomposition et de la recomposition des paysages, ce qui fait forcément écho à cette question, même si ce n’était pas notre objectif au départ. On parle de paysages qui se métamorphosaient à l’échelle de millions d’années, tandis que maintenant cette échelle est d’une dizaine d’années. 

 

Anima est une œuvre qui voyage à l’étranger, et l'Institut français soutient vos dates sur les scènes internationales en Europe et aux États Unis. Un succès favorisé par le format de la performance, dont la parole est absente. Pourquoi ce choix, et comment avez-vous abordé cet aspect lors de la création du spectacle ? 

Maëlle Poésy : La parole n’était pas du tout le sujet, la narration était plastique. On voulait partager avec le spectateur une expérience du temps et de la métamorphose, je ne vois pas trop ce que la parole aurait apporté. Pourtant je travaille beaucoup avec la parole, avec des comédiens sur le plateau. Mais pour ce projet, la création a choisi pour nous, on en a fait une œuvre plastique et musicale. 

L'institut français, LAB